Les prémices de la crise éclipsent la rentrée sociale

Avec les bouleversements sur le marché pétrolier

Les prémices de la crise éclipsent la rentrée sociale

El Watan, 7 septembre 2015

Entre l’été 2014 et celui de 2015, les cours du pétrole ont chuté de plus de 50%. A lui seul, ce chiffre a suffi pour mettre en émoi toute l’Algérie.

Une chute qui entraîne la valeur du dinar dans son sillage et avec eux les perspectives d’une rentrée 2015 paisible pour le gouvernement et les ménages.

De l’économiste au politique, de l’expert au novice, du haut responsable au simple citoyen, tout le monde semble avoir déjà anticipé les conséquences de cette baisse sur le futur proche et éloigné. L’ancien candidat à la présidentielle et ex-ministre Ali Benouari est allé jusqu’à prédire la famine en Algérie en 2019.

Surenchère, ou simple vision réaliste de la situation ? En tout cas, il n’est pas le seul à le penser puisque dans des termes différents, d’autres responsables politiques ont tiré la même sonnette d’alarme.

L’ancien chef du gouvernement, Ahmed Benbitour, soutient que l’Algérie se dirige vers «une explosion sociale» dans une conjoncture où l’achat de la paix sociale sera «plus difficile voire impossible».

Abderrezak Mokri, le président du MSP, prévient que les mois à venir seront durs, avec notamment une «inflation à deux chiffres». La présidente du Parti des travailleurs (PT), Louiza Hanoune, s’inquiète, quant à elle, déjà des conséquences «périlleuses» d’un recours à l’endettement international, une option inévitable, selon certains économistes, évoquée par le Premier ministre, mais pas pour le court terme.

Pour Rachid Malaoui, porte-parole du Syndicat national du personnel de la Fonction publique (SNAPAP), «personne ne verse dans l’alarmisme. Nous avons une économie entièrement dépendante du pétrole depuis 1962.

Si on n’a pas les devises du pétrole, c’est la catastrophe.» En août dernier, pendant que certains se prélassaient au soleil, d’autres guettaient, inquiets, les mouvements du Brent sur le marché international. Et le moins que l’on puisse dire c’est que les nouvelles ne sont pas bonnes. Avec moins de 45 dollars le baril, les recettes de l’Algérie à la fin de cette année seront de 34 milliards de dollars, soit quasiment moitié moins qu’en 2014, pour des dépenses représentant le double de ce montant. De quoi donner des sueurs froides au gouvernement et le rappeler au mauvais souvenir de la crise de 1986.

L’histoire se répète

Le Premier ministre, Abdelmalek Sellal, a assuré que l’Algérie a tiré les leçons de 1986, et pourtant. Cette année-là, les exportations d’hydrocarbures représentaient plus de 90% des recettes en devises du pays et la fiscalité pétrolière contribuait à plus de 60% du budget de l’Etat. 30 ans plus tard, rien n’a changé à ce niveau-là. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la chute des prix du pétrole en 2015 devraient donc engendrer les mêmes conséquences économique et sociales désastreuses sur le pays. Mais pas sûr.

En tout cas pas à court terme. Il y a 30 ans, les cours du pétrole étaient tombés à moins de 15 dollars le baril. Aujourd’hui, le pire des scénarios des experts ne va pas aussi loin. Mais en 1986, l’Algérie importait pour 9 milliards de dollars et exportait pour 8 milliards.

En 2015, les importations ont sextuplé et les exportations, quant à elles, ont quadruplé. Le déficit de la balance commerciale et de la balance des paiements sera considérable.

Pourtant, le Premier ministre Abdelmalek Sellal affirme qu’il «ne faut pas s’alarmer» car les marges de manœuvre budgétaires et financières «permettent d’aborder avec sérénité la situation». Il y a 30 ans, les réserves de change étaient d’à peine un milliard de dollars et le service de la dette absorbait à lui seul plus de 50% des recettes d’exportation.

Pourtant, la majorité des experts et économistes s’accordent à dire que la situation est dramatique, à quelques exceptions près. Ancien responsable à la Banque d’Algérie, Rachid Sekak estime (dans une contribution publiée sur internet) que «nos marges de manœuvre sont plus importantes qu’en 1986. Nous disposons de réserves de change conséquentes et notre dette extérieure est faible et bon marché».

En effet, avec une dette extérieure de moins de 4 milliards de dollars des réserves en baisse mais appréciables à plus de 120 milliards de dollars à la fin de cette année, l’Algérie peut à court et moyen termes encaisser les effets de la crise, mais qu’en sera-t-il de la suite ? Pour Safi Larabi, membre de la commission des finances de l’assemblée populaire nationale, «la situation n’est pas catastrophique, car il y a le Fonds de régulation des recettes (FRR) et les réserves de change qui permettent de faire face, mais il ne faut pas pour autant mentir aux citoyens, nous sommes dans une période très délicate».

Et pour cause. A défaut d’une nouvelle vision économique et d’un nouveau mode de gouvernance, le FRR devrait s’épuiser d’ici à peine deux ans et les réserves de change dans à peine trois. Les moyens actuels de survie n’offrent donc qu’une période de grâce.

En attendant, la situation est plus «tendue pour les finances publiques que pour la balance des paiements», selon A. Sellal.

Le tarissement des ressources du fonds et la croissance de dette publique mettent le gouvernement devant la difficulté de devoir faire des choix douloureux pour rationaliser la dépense publique. Par ailleurs, il devra trouver d’autres moyens de financer ses projets, le Trésor ne pouvant plus supporter la charge.

Pour certains chefs d’entreprise, cette situation présage le pire pour celles qui vivent de la commande publique. «S’il n’y a plus de projets parce que l’Etat ne peut plus les financer, des entreprises pourraient disparaître», s’inquiète un patron dans le secteur du bâtiment.

Solidarité ?

Entre ceux qui s’inquiètent, ceux qui s’alarment et ceux qui gardent un peu d’optimisme, cette rentrée risque d’être la plus dure de ces 15 dernières années pour le gouvernement qui multiplie les appels à la solidarité.

Et il n’est pas le seul. «Tout le monde a profité de l’aisance financière à travers les augmentations de salaires, l’amélioration du pouvoir d’achat, les logements…, maintenant que les temps sont durs, tout le monde doit y mettre du sien», estime le député Safi Larabi.

Ce n’est pas l’avis de Rachid Malaoui, pour qui la hausse des salaires a été arrachée au prix de nombreuses grèves, le logement accuse un gros déficit et il n’y a qu’à voir les manifestations à travers le pays pour comprendre que le peuple n’a jamais profité de l’aisance financière.

«Ce sont les parasites et les corrompus qui en ont profité», affirme-t-il. Quant à la période de vaches maigres qui s’annonce, le simple citoyen risque d’être le premier à en pâtir.

Certaines informations ont évoqué des réductions de salaires, d’autres une suspension des financements de l’Ansej, ce qui a été démenti par cette dernière. Rachid Malaoui, porte-parole du SNAPAP soutient pourtant que dans la Fonction publique «le nombre de contractuels va être réduit et les pré-emplois de jeunes ne seront pas renouvelés».

Chute contrôlée ?

Toutefois, le ministre des Finances, Abderrahmane Benkhalfa, a assuré que la réduction de ces dépenses ne touchera pas les salaires des travailleurs, préférant parler de «de redéploiement (des ressources)» qui consisterait à «exploiter les foyers de production qui ne sont pas exploités». Pas de quoi y voir plus clair ou de rassurer les plus inquiets.

Rachid Malaoui estime que même si les salaires ne sont pas touchés, «la baisse du pourvoir d’achat à cause de celle du dinar va annihiler toutes les augmentations qui ont été accordées ces dernières années».

Car même si la Banque d’Algérie (BA) ne parle pas de dévaluation, la valeur du dinar s’est dépréciée d’une manière inquiétante, perdant plus de 30% en un an par rapport au dollar, avec un taux de change moyen de plus de 106 DA à la fin août 2015.

Pour la BA, lorsque le prix de pétrole chute, le dinar se déprécie du fait que c’est le principal «déterminant» de l’économie du pays.

On explique par ailleurs que ce n’est pas le dinar qui baisse mais le dollar qui s’apprécie, son évolution étant inversement proportionnelle à celle des prix du pétrole. Pourtant, la dépréciation du dinar n’a pas attendu la chute du pétrole pour commencer.

Elle lui est antérieure. «La BA fixe la valeur du dinar par rapport à un panier de devises (dollar, euro, yen). S’il y a renchérissement, le dinar est affecté, mais la BA peut choisir de le réajuster si elle le voulait ; toutefois, l’impact s’en ressentirait sur la balance des paiements», explique un expert financier.

En d’autres termes, laisser filer le dinar arrange bien les affaires face à la crise, car cela permet de gonfler virtuellement le budget de l’Etat en mettant à sa disposition plus de dinars en contrepartie de recettes d’exportation diminuées mais libellées en dollars.

Elle permet également de rendre plus chères les importations. Mais à force de se multiplier dans le temps, les glissements du dinar prennent au final «l’allure d’une dévaluation», souligne l’expert.

A charge pour les citoyens de supporter la différence (inflation, baisse du pouvoir d’achat). Les entreprises, elles, «trouveront toujours un moyen de répercuter cette baisse sur la facturation de leurs produits», à en croire Mahfoud Megatli, chef d’entreprise.

Safia Berkouk