Nacer Djabi: « La tripartite est un pare-chocs pour absorber la pression sociale de la rentrée »

Nacer Djabi. Sociologue, spécialiste du monde du travail

« La tripartite est un pare-chocs pour absorber la pression sociale de la rentrée »

El Watan, 4 septembre 2009

– La tripartite est presque devenue une réunion routinière sans impact sur le monde du travail et des travailleurs en Algérie. Cette situation n’est-elle pas due à un problème de représentativité ?

– Depuis la mise en place de cette tripartite, l’UGTA y prend part en tant que unique représentant des travailleurs. Or, sur le terrain, cette organisation a perdu beaucoup de son poids. Le secteur industriel public, d’où elle tirait sa force par le passé, s’est beaucoup réduit. Dans la Fonction publique et le secteur des services, l’UGTA a également perdu du terrain au profit des syndicats autonomes. En revanche, l’UGTA n’existe plus dans le secteur privé. L’on se demande, ainsi, pourquoi les pouvoirs publics continuent à limiter la représentativité des travailleurs lors de la tripartite à l’UGTA uniquement. Je crois qu’il y a un autre problème qui concerne le manque de culture de dialogue et de stratégie. Et pour cause, il n’y a personne pour mettre en œuvre sur le terrain ces mesures prises dans le cadre de la tripartite. C’est pour cela que je préfère appeler cette tripartite « de négociation centrale » qui n’a aucun effet sur le monde du travail et des travailleurs. Ce n’est pas comme en Allemagne par exemple, où les décisions prises au niveau central ont un effet direct sur le petit travailleur et le lieu de travail. Parce que dans ce pays, le négociateur a une représentativité. Pour l’Algérie, le handicap réside justement dans la représentativité.

– Est-ce qu’on peut dire que cette réunion tripartite, telle qu’elle est conçue aujourd’hui, n’a aucune utilité ?

– Elle a plutôt une utilité politique. Il y a toujours une peur qui s’installe à l’orée de la rentrée sociale et scolaire. Cette année, les appréhensions sont beaucoup plus grandes, parce qu’il y a plusieurs occasions qui interviennent en même temps (les vacances, la rentrée scolaire, la rentrée sociale et le taux d’inflation qui est plus élevé). A l’intérieur du pays, il y a une vive tension, notamment à Khenchela et dans de nombreuses wilayas. Dans ce cas, la tripartite intervient pour servir de pare-chocs.

– A l’ordre du jour de cette rencontre, il y a le dossier de l’augmentation du SNMG. Peut-on espérer un SNMG à la mesure des attentes des travailleurs ?

– Les augmentations de 5 et de 10% pratiquées jusque-là n’ont aucun effet. Les Algériens reçoivent des salaires de singe. Ceux qui décident d’appliquer ces augmentations ne prennent pas en considération la situation du pouvoir d’achat des Algériens et la réalité des prix sur le marché. Par conséquent, les réunions tripartites et toutes les décisions prises dans ce cadre n’ont aucune influence sur le marché et le pouvoir d’achat. De plus, les augmentations annoncées auparavant pour les fonctionnaires ont été vite dépassées par l’inflation. Je crois que nous avons deux types d’inflation. La première est réelle. La seconde n’est pas chiffrée et est constatée sur le terrain.

– Que préconisez-vous pour revoir ce genre de réunions pour qu’elles soient plus efficaces ?

– La première chose à faire est de choisir des gens représentatifs. Je ne vois pas pourquoi le patronat est représenté par plusieurs organisations, alors que les travailleurs n’ont qu’un seul représentant ? C’est une forme de hogra. En outre, je pense qu’avant d’organiser ce genre de tripartite, il faut d’abord maîtriser le monde du travail. Il n’y a toujours pas de débats préalables pour définir les problèmes dont souffre chaque secteur. Car les problèmes de la Fonction publique ne sont pas les mêmes que ceux du secteur économique. Mais nous, nous sommes toujours dans cette vision idéologique du monde du travail.

Par Madjid Makedhi