La mendicité prend de l’ampleur dans les grandes villes

Un phénomène à plusieurs facettes

La mendicité prend de l’ampleur dans les grandes villes

El Watan, 30 octobre 2006

Le phénomène de la mendicité fait aujourd’hui partie du décor de toutes les rues et ruelles d’Alger ainsi que de celui des grandes villes du pays. Toutefois, en l’absence de statistiques fiables, il est difficile d’évaluer le phénomène de la mendicité dans ses justes proportions.

Néanmoins, la prolifération, voire la multiplication des mendiants à l’intersection des rues, au niveau des passerelles, sur les trottoirs, devant les magasins, les mosquées, dans les bus… nous renseigne, on ne peut mieux, sur le nombre important de ceux qui vivent au-dessous du seuil de pauvreté dans l’Algérie de 2006. Chaque jour, leur nombre s’accroît comme pour rappeler à ceux qui soutiennent mordicus que l’Algérie n’a pas de pauvres que la réalité est tout autre. Une virée dans la capitale permettra, à coup sûr, de constater de visu cet état de fait. Que ce soit à Alger-Centre, Bab El Oued, 1er Mai, El Biar…, les mendiants sont légion. En sillonnant les rues de la capitale, on rencontre plusieurs catégories de mendiants, dont un grand nombre sont infirmes, malades mentaux… On trouve des femmes traînant derrière elles leurs enfants. Mais ceux qui suscitent des interrogations sont sans nul doute ceux-là mêmes qui ont l’air d’être en bonne santé et relativement bien vêtus. Pour certains, la mendicité est tout bonnement érigée en métier, comme nous le confirme cet homme dont le visage est marqué par des rides qui témoignent non pas du poids des années, mais d’une vie non vécue : « J’exerce ce métier depuis des années, cela me permet de vivre », dira-t-il. Cet homme aux habits complètement cousus et un peu sale ne cherche plus un emploi, il occupe depuis plusieurs années un coin à l’entrée d’un magasin luxueux. A la question de savoir comment a-t-il toléré ce mendiant devant sa porte, le propriétaire du magasin dira : « Ce malheureux fait partie des damnés de la terre, il n’a pas de famille. Oublié par les autorités, il vit seul avec son chien dans un bidonville. Le chasser d’ici, c’est lui infliger une autre misère. » Ce commerçant nous apprend en outre que ce mendiant lui propose entre 1000 à 1500 DA de monnaie chaque soir. Avec ce détail pas des moindres, nous avons compris pourquoi ce mendiant ne frappe pas aux portes dans l’éventualité de chercher un emploi digne. Apparemment, il gagne mieux sa vie ainsi… Une autre mendiante, la cinquantaine, dont le lieu de prédilection pour solliciter une aide est la rue Mira de Bab El Oued, une avenue désertée, « ce lieu isolé me permet de cacher mes plaies », nous confie cette femme. Celle-ci touche la pension de son mari, décédé il y a plus de sept ans. Une retraite dont le montant ne dépasse pas 4500 DA et ayant à sa charge huit enfants. Pour elle, la formule joindre les deux bouts relève de la chimère. « Peut-on nourrir huit bouches avec une retraite aussi dérisoire ? Elle me permet à peine d’acheter un sac de semoule et quelques baguettes de pain durant tout un mois », fulmine-t-elle et d’ajouter : « Sincèrement, je n’ai pas d’autres solutions. Je suis pauvre, mon mari repose en paix dans sa tombe et moi je me débats dans ce bas monde pour subvenir aux besoins de mes enfants qui peut-être seront plus tard ingrats envers moi. Cela peut arriver ! », dira-t-elle avec beaucoup de peine. Celle-ci nous explique que le revenu qu’elle récolte de la charité lui permet de payer le loyer et de faire face à une dépense imprévue, notamment de santé, quand le pharmacien persiste dans le refus de lui faire don du médicament dont elle aurait besoin ou alors elle épargne son argent pour l’achat de fournitures scolaires. Il est évident que le désastre occasionné par la nébuleuse terroriste avec son lot insurmontable d’amputés, d’orphelins et de veuves sans aucun rendement, ainsi que les conséquences dramatiques de la dernière catastrophe naturelle ayant frappé Alger avec son lot également des sans-abri sont entre autres les facteurs ayant contribué à l’émergence d’une nouvelle catégorie de mendiants. Ces nouveaux pauvres sont contraints par la force des choses à venir en masse « gêner » dans les rues d’Alger les anciens pauvres qui vivaient habituellement de la charité, notamment les vieillards abandonnés par leur famille ou n’ayant même pas un foyer, les jeunes délinquants ou bien les femmes qui ont fait l’objet de répudiation inconséquente et qui par amour maternel ont refusé d’abandonner leurs enfants. Des enfants collés à longueur de journée à leur chevet et qui, inévitablement, contribuent à la récolte des gains via la mendicité. Une virée dans les marchés, lieu le plus convoité par plus particulièrement les mendiantes, nous permet d’avoir une idée sur le quotidien de ces dernières et les raisons qui les ont poussées à recourir à cette pratique. Chacune a sa propre histoire. En cette matinée caniculaire du vingtième jour du Ramadhan (mois de jeûne), le marché de Bab El Oued grouille de monde. Un enfant attire notre attention. Il ne doit pas avoir plus de 8 ans. Vêtu de haillons noircis de crasse, les mains sales et les pieds nus, il arpente lentement l’allée du marché de Bab El Oued. Un marché qui grouille de monde. L’enfant est très malin. Jugez-en : il observe, plutôt il contemple d’abord les passants, puis s’amuse à les suivre avant de les apostropher pour leur demander l’aumône. « Vous voulez bien m’acheter un morceau de viande ? Cela fait des années que nous n’avons pas senti son odeur chez nous. » L’enfant, usant de mots attendrissants, a pu susciter la pitié de cette vieille dame qui lui remet effectivement un morceau de cet aliment coûteux, surtout en ce mois de piété. L’enfant, cette fois-ci, redescend à grandes enjambées la ruelle du marché, se précipite vers sa mère pour lui montrer son exploit. La mère, visage à demi voilé, assise à même le sol sur un carton de fortune, embrasse son fils et montre le morceau à sa fille accoudée près d’elle. Nous avons approché cette dame pour connaître son histoire. Après un long silence, les yeux pleins de larmes, elle accepte de nous narrer sa misère. Celle-ci ne réalise toujours pas ce qui lui est arrivé. « Je ne me suis jamais imaginée dans pareille situation. Mon mari m’a chassée de la maison après douze années de mariage et ceci pour une autre union. Mes parents ont refusé de m’accueillir de nouveau chez eux avec mes trois enfants. » Cette mère, ne voulant pas abandonner sa progéniture, a dû quitter la ville de Annaba pour venir errer dans les rues de la capitale. Le teint basané et le regard vide, Farida éclate en sanglots avant de continuer de nous conter son histoire : « Comment voulez-vous abandonner un enfant qui ne cesse de répéter à longueur de journée : ‘‘est-ce que toi aussi tu vas nous quitter maman ?’’ Je ne peux pas laisser un enfant qui pense à partager avec moi le bout de pain qu’on lui offre. » L’argent que collecte Farida, en demandant l’aumône et en travaillant deux fois par jour comme femme de ménage dans un immeuble de cinq étages, lui permet d’acheter de quoi nourrir ses enfants et payer le loyer d’une chambre qu’elle occupe dans un hôtel. Farida n’est pas la seule. Elles sont nombreuses, très nombreuses à être confrontées à cette situation.

Les faux mendiants et les vrais pauvres

Questionnés au sujet du phénomène de la mendicité, les citoyens ont des avis mitigés. Certains n’hésitent pas à qualifier la plupart de ceux qui demandent l’aumône de « mendiants professionnels ou bien de charlatans » profitant de la générosité et de la naïveté des uns et des autres. Chaque matin, ce quinquagénaire, habitant en face d’une gare, constate les mêmes scènes et le même scénario : des mendiants arrivent, qui par bus qui par fourgon, traînant par la main des petits enfants, les pieds nus. « Je suis persuadé que l’on interdit toute toilette à ces enfants pour avoir l’air plus malheureux. Des enfants qu’ils dispersent dans les rues pour faire la manche. C’est un crime d’envoyer des enfants au danger. Des enfants qui ne sont nullement à l’abri », nous confie-t-il stupéfait, avant de nous préciser que ces mêmes mendiants reviennent dans l’après-midi les bras surchargés. D’autres mendiants, c’est devenu d’ailleurs très fréquent, exhibent des certificats médicaux qui datent souvent d’une année et tentent d’attendrir des passants, qui n’hésitent pas à glisser la main dans la poche avec le sentiment d’avoir contribué à alléger la souffrance du soi-disant malade. Puis, il y a cette catégorie d’individus qui vous barrent le chemin, vous suivent du regard et vous font revenir sur vos pas, alors que quelque part vous êtes convaincus qu’ils ne méritent pas votre sollicitude parce qu’ils aiment tout simplement le gain facile… Par ailleurs, il faut aussi dire que la mendicité se modernise. Elle est souvent agressive ! « Paye-moi un pain », crie cette femme pas vraiment vieille, avec insistance. « Payez-moi un café s’il vous plaît et Dieu vous réalisera tous vos vœux », murmure avec une fausse pudeur, ce jeune homme relativement bien habillé. Mais celui qui défie tout entendement et qui mérite un oscar et une médaille d’or pour son rôle bien réussi est ce gaillard d’une quarantaine d’années qui demande, plutôt réclame, pas moins de 10 DA. Au moindre refus, ou si vous osez lui donner une pièce maigre, vous risquez d’entendre tout un chapelet d’injures, d’insultes et de vulgarités. Sans risque de nous tromper, ces spécimens rares brillent tous d’une santé éclatante à laquelle il manque cependant que ce petit brin de dignité. Parfois, c’est toute une famille regroupée, parents et enfants en bas âge, qui tendent la main à la foule rarement avare de sa pitié.

Nabila Amir