Le logement risque de mettre le feu aux poudres

Le climat social se dégrade

Le logement risque de mettre le feu aux poudres

El Watan, 4 décembre 2014

Dans tout le pays, la colère gronde. Emeutes, routes bloquées, manifestations des étudiants, grèves et violences urbaines rythment la vie sociale.

Pour un logement, un lot de terrain, contre les passe-droits ou encore contre la répression policière qui fait suite aux ras-le-bol des citoyens : de plus en plus, la colère gagne la rue. Dans la capitale et ailleurs. A Béjaïa, les habitants de plusieurs communes ont coupé la RN26, la semaine dernière, bloquant l’axe routier Alger-Béjaïa pour réclamer «un raccordement immédiat en gaz naturel de leurs foyers». A Constantine, des violences entre bandes rivales ont plongé la ville de Ali Mendjeli dans le désarroi ces derniers jours. A Ghardaïa, les scènes de violence sont cycliques.

A Touggourt, une émeute a fait 3 morts et 52 blessés, il y a à peine quelques jours, donnant l’impression que l’Algérie devient une poudrière qui peut exploser à tout moment. En 2013, plus de 6500 mouvements de protestation ont éclaté dans le pays. Presque autant qu’en 2012. Face à une classe dirigeante souffrant de l’absence du premier magistrat du pays, les Algériens, en rang dispersés et sans calcul, s’insurgent. Depuis que le régime a puisé dans les caisses de l’Etat — pleines grâce à la manne pétrolière et gazière — pour acheter la paix sociale suites aux émeutes de 2011, à coup de subventions, de crédits et d’augmentations salariales, la révolte des Algériens s’est faite plus douce. Mais le calme précaire, dans lequel la population a été plongée, semble fragile. Doit-on craindre encore une fois des émeutes généralisées ?

«Une grave crise sociale»

«Il ne s’agit pas réellement d’émeutes, mais d’une conduite de rébellion répétitive pour bénéficier de la rente, pour acquérir des biens immobiliers ou fonciers», commente Nordine Hakiki, sociologue. «L’Algérie traverse une crise sociale qui risque de s’aggraver encore», explique-t-il. «Des dangers sérieux nous guettent, si l’Etat reste dans la même logique de gouvernance. Il y a un déficit de discours, d’information et de communication au moment où la population a besoin d’être rassurée et informée», ajoute-t-il.

Pour de nombreux observateurs, le danger guette le pays. A Touggourt, trois personnes sont mortes dans des affrontements entre une population mécontente et une police qui a du mal à contenir la colère. Pour apaiser les esprits, le wali a tout de suite annoncé que les victimes bénéficieraient de logements sociaux. Les autorités, dos au mur, tentent encore et toujours d’acheter la paix. Mais jusqu’à quand ? Et avec quelle conséquence sur l’esprit des Algériens décidés à réclamer de plus en plus fort leur part de la rente ? «A force de céder à la pression de la rue, à force d’acheter la paix sociale, les autorités déstructurent la population et créent le désordre», tranche Nordine Hakiki.

«Par son déficit d’autorité, sa faiblesse, l’Etat fait émerger ces types de demandes, ces comportements qui consistent à réclamer sa part de gain». «Nous assistons aujourd’hui à un désordre social dangereux.» Ce malaise social que traverse le pays est à l’image de sa situation politique. Pour Rachid Grim, politologue, cette crise sociale et politique constitue un vrai danger pour l’Etat, à cause de l’ouverture de l’opération «succession». «Le pouvoir est prêt à tout pour se maintenir au pouvoir : y compris envoyer ses sbires (comme les baltaglia lancés contre les manifestants pacifiques de janvier/février 2011 qui ne réclamaient que l’instauration d’une «vraie» démocratie) et mettre l’Algérie à feu et à sang», développe le politologue.

«Aujourd’hui, nous assistons à une nouvelle conscience algérienne très dangereuse pour l’avenir de l’Algérie», estime, pour sa part, Nordine Hakiki. Et d’ajouter : «Une nouvelle manière d’agir et de penser pour s’enrichir qui éclipse la culture du travail. Les Algériens réclament leur part de la rente. En face, le pouvoir apparaît comme n’ayant plus de pouvoir.»
Bouredji Fella


Rafik Belamane. Président du bureau d’Alger du Syndicat des architectes algériens agréés (Synaa)

«Le logement est un prétexte pour se révolter»

-Le logement est source d’émeutes, de colère et de beaucoup de tension sociale. Quel commentaire pouvez-vous faire ?

Les gens ont compris qu’il fallait faire du bruit pour avoir gain de cause, alors ils sortent dans la rue et réclament leur part. Le logement devient un prétexte pour se révolter. Si le droit au logement est incontestable pour tout Algérien, le droit à la propriété ne l’est pas. C’est justement cette politique d’attribution de logement qui fausse tout. L’Etat s’est fixé un objectif honorable, mais je ne crois pas que donner des logements aux Algériens soient la meilleure chose à faire.Il y a beaucoup de spéculation autour du parc immobilier qui n’est pas maîtrisé par l’Etat. Aujourd’hui, on ne parle que de logement en Algérie. Si le parc immobilier était maîtrisé, l’Algérie pourrait aller vers la location.
J’oserai dire, pour éviter tout pessimisme, que l’on peut voir dans ces manifestations pour réclamer des logements une société qui vit, qui bouge et qui veut absolument exister. D’autant que souvent, les gens protestent contre les passe-droits.

-Toute cette tension sociale — cette violence qui s’exprime pour réclamer un logement ou un lot de terrain — n’est-elle pas le fruit d’une mauvaise urbanisation ?

Construire des cités-dortoirs et y «parquer» des gens ne peut pas être sans conséquence sur leur façon d’être et de penser. Evidemment, cela alimente la violence dans la société. A titre d’exemple, je citerai la nouvelle ville de Ali Mendjeli, où il est dit que plus de 90% des logements, qui y ont été construis, sont des logements sociaux. Ce qui fait de cette ville, une ville de logements sociaux où des personnes de la même catégorie sociale vont être «parquées».
Alors qu’une ville doit être un espace de mixité sociale qui seule est garante du «bien vivre-ensemble». Actuellement, nos politiques d’urbanisme et de logements ne prennent pas en compte cette exigence alors que la mixité sociale — qui consiste à brasser différentes catégories sociales dans un même espace — c’est ce qui élève le niveau d’une société.

-Quel impact a cette absence de mixité sociale sur la vie sociale ?

Le résultat est visible. Cela crée inévitablement des tensions dans la société.Si vous prenez pour exemple, une cité-dortoir, dans laquelle vous «parquez» — je tiens à ce mot puisque c’est ce qui se fait — des groupes de personnes issues de milieux défavorisés, il ne faut pas s’étonner de voir émerger des bandes rivales qui s’affrontent. Si on pensait la ville autrement, si on pensait à garantir la mixité sociale en créant de nouveaux logements, il y aurait plus d’harmonie et moins de tension dans nos rues. Cela pose un problème de société complexe qui frise l’absurde. Je pense que les sociologues devraient se pencher sur la question.
Bouredji Fella