Ksar Chellala, caricature de mauvaise gouvernance

Ksar Chellala, caricature de mauvaise gouvernance

Le Jour d’Algérie, 26 juin 2005

Une semaine après le mouvement de protestation engagé par l’ensemble de la population de cette antique daïra, leurs doléances restent à ce jour inaudibles. Nous sommes allés à la rencontre des protestataires pour mieux informer nos lecteurs sur l’état des lieux. Zoom sur Ksar Chellala.

L’est de la wilaya de Tiaret est la région la plus pauvre du pays, et la daïra de Ksar Chellala est certainement la plus déshéritée de cette région. Ici, l’État a renoncé à ses missions depuis longtemps, et la population ne survit qu’au jour le jour.

Aucune mesure d’apaisement n’a été prise par le wali de Tiaret pour conjurer la colère qui gronde à Ksar Chellala.

La population a pacifiquement dénoncé la «gestion chaotique» de tous les élus locaux. Le dialogue de sourds entre le wali de Tiaret et les représentants de la population locale risque de dégénérer dans un proche avenir en émeutes. On réclame le départ immédiat du maire et du chef de daïra contre lesquels des poursuites judiciaires sont engagées dans le cadre d’enquêtes sur la gestion des affaires publiques.

Les citoyens vivent les affres de la misère et du chômage dans une daïra qui croule sous le poids d’un climat social des plus délétères.

«La beit, la bewata zit»

Toute la population, sans exception, est sortie dans la rue pour crier son ras-le-bol. Jeunes, moins jeunes, vieux, femmes, étaient tous de la partie pour plaider la cause de leur calvaire.

Une pétition de 5 000 signature appuie la plate-forme de leurs revendications. Des correspondances destinées au wali, au Chef du gouvernement, au président de l’APN, au président du Sénat et au président de la République, toutes restées à ce jour sans suite.

La protestation des citoyens de Ksar Chellala est donc loin d’être un chahut de gamins, c’est le cumul de problèmes et du refoulement. Des jeunes âgés de plus de 40 ans dépendent de leur père pour vivre et subsister. «Si nous sommes des Libyens, dites à Kaddafi de venir nous chercher», ne cesse de clamer un jeune manifestement dégoûté et blasé.

Le projet de la raffinerie de pétrole qui devait être bâtie entre Ksar Chellala et Taguine est au centre de cette tension. L’éventuel transfert de l’institut universitaire de Mahdia vers Essougueur, lui aussi, n’a pas manqué d’attiser les ardeurs des citoyens désemparés devant autant d’affronts.

Le «basta» des citoyens est la cause d’un entassement de tourments et de privations.

La délocalisation du projet de la raffinerie n’est pas la principale cause. La région, gagnée par la misère, est au bord de l’agonie. Le manque de perspectives dans une région gangrenée par la prostitution et le chômage y est pour beaucoup. Les maux de Ksar Chellala sont perceptibles à travers les slogans accrochés par les jeunes sur leurs banderoles. Les contestataires ont fait preuve de grande maturité jusque-là. Mais ce mouvement pacifique reste un avertisssement avant que les choses ne s’enveniment et s’embrouillent à l’avenir.

La population naufragée

Vivre à Ksar Chellala n’est pas une blague. Et si c’en est une, elle est assurément de mauvais goût. Ville desertique, coupée du monde et royalement oubliée, la région donne l’air d’être encore et toujours sous le joug colonial. Difficile de vivoter dans un coin pareil où la misère sociale alterne avec l’absence de perspectives.

Sous-préfecture depuis 1889, contenant près de 70 000 habitants, située à 116 km de l’est de la wilaya de Tiaret, et à 170 km de la wilaya de Djelfa, cette ville, hospitalière à souhait, vit un terrible isolement. Ne possédant que deux entrées, une via Tiaret et l’autre par Aïn Ouessara, sans route nationale, la daïra est confrontée à la dure réalité de l’abandon. Ksar Chellala est composée de 10 communes sinistrées, une université, six lycées et quatorze écoles primaires mais aussi possède le triste record du plus grand taux du chômage au niveau national. Sur le plan infrastructures sanitaires, à part un hôpital vétuste, deux modestes cliniques, trois cabinets de médecins généralistes privés, la daïra ne dispose d’aucun medecin spécialiste. Difficile de trouver pire en matière de statistiques de carences. Ici tous le monde est chômeur. Région à vocation agropastorale par excellence, mais chômeuse à outrance, Ksar Chellala est aujourd’hui une municipalité livrée à elle-même. Et dans une profonde isolation.

Guéguerre entre les élus

La municipalité se trouve aujourd’hui en butte à l’incompétence des élus et à leur mauvaise gestion. L’APC et la daïra sont gérées comme des échoppes privées par des élus sans scrupules. Les élus locaux sont beaucoup plus présents par leurs infractions que par leurs réalisations. C’est le paradoxe de ceux qui se servent de la population à défaut de la servir. Le président de l’APC de Ksar Chellala, Ayad Boumediène, fait l’objet d’une enquête judiciaire depuis quelques mois pour détournement de fonds, fausses factures, surfacturation et mauvaise gestion. Messaâdane Ramdane, chef de daïra, n’est pas non plus exempt de tout reproche. Sa gestion est qualifiée de catastrophique par toute la population. Mais le comble, c’est qu’au lieu de s’occuper des préoccupations et autres doléances citoyennes, ces derniers se livrent une gueguerre entre eux. Pour cause, le chef de daïra ne rate jamais l’occasion d’épingler le maire comme ce dernier ne s’embarasse nullement de clouer au pilorison supposé partenaire. Ce qui a engendré évidemment une spirale de confrontations alimentées par différentes formes d’entraves réciproques, le tout devant une population médusée face à son triste destin.

Bannissement programmé ?

La meilleure blague, celle qui leur a dit toutes d’aller dormir, est certainement liée aux pièces exigées pour la délivrance du passeport. Contrairement à ce qui se fait à travers tout le pays, ici on vous exige l’affiliation sociale pour pouvoir faire son passeport, ce qui signifie texto que ceux qui ne travaillent pas et par conséquent ne sont pas assurés n’ont pas le droit d’avoir un passeport. Une ségrégation de plus pour une population déjà blasée par toutes les formes de la hogra et de privations. Même dans le bulletin météo de la radio régionale de Tiaret, Ksar Chellala est exclue ! Difficile de ne pas déduire des intentions de bannissement programmé.

Une daïra à vendre

La fermeture de l’entreprise TBB depuis 2002, pour raison de fin de projet, a contraint 700 personnes au chômage. Granito, l’usine de parpaings, dont dépend les revenus de 300 personnes, a connu le même sort depuis quelques années suite à une histoire de magouilles qui a précipité son arrêt. Aujourd’hui, des chômeurs sont payés à la modique

somme de 3 000 DA en contrepartie d’efforts d’esclave. Partout, la première impression qui saute aux yeux, c’est qu’ici tout est à vendre. En effet, des locaux étalés à la vente sont bradés à partir de 70 000 DA, Ksar Chellala est devenue par la force des choses une daïra à vendre.

Le calvaire du transport

Le transport n’est pas demeuré en reste des défections. Pas moins de 70 chauffeurs de taxi, confrontés à la dure réalité d’absence de clientèle, vivotent comme ils peuvent. Le tirage au sort est le maître de leur destin. Et pour cause, pour être chauffeur de taxi, il faut se réveiller à cinq heures du matin pour effectuer un tirage au sort et savoir sa position et de fait si on peut aller travailler ou retourner au lit. La guerre taxis, bus et clandestins fait rage en raison du manque de mouvements, donc de clients.

Une pompe à essence à bidon

En raison du chômage généralisé qui frappe la région de plein fouet, une pompe à essence située au centre-ville de Ksar Chellala recourt à la vente à bidon. Ne pouvant soutenir les frais d’essence et de mazout, les usagers diminuent leurs dépenses en prônant l’astuce des petits bidons, histoire de minimiser les frais. L’idée est venue des clandestins de la région avant d’être généralisée à toute la population.

Le silence complice des associations

Le rôle social des associations, selon la diversité de leur caractère, est souvent important dans l’éclairage du citoyen, mais à Ksar Chellala, en dépit de leur nombre qui avoisine la quarantaine, elles sont carrément inexistantes. La majorité d’entre elles ne sont créées que pour bénéficier de la manne financière des budgets. Cependant, le plus effrayant, c’est que le mouvement citoyen de cette ville est «soudoyé» pour contribuer à l’avilissement de la situation et de facto, partager les dividendes en cercles fermés.

Les prémices d’incertitudes

La dégradation du cadre de vie et la léthargie qui touchent à tous les secteurs d’activité font craindre un véritable mouvement d’exode à cette région qui dispose de véritables atouts naturels. Pour la petite histoire, avant l’éclatement des évenements du 8 Mai 1945, l’étincelle a été donnée à Ksar Chellala par une mémorable action citoyenne qui avait préparé le lit à d’autres grandes manifestations historiques. Aussi, le soulèvement populaire d’Ocobre 1988 a été initié par un grand sit-in suivi d’une immense marche populaire quelques mois avant, justement à Ksar Chellala. Et comme l’histoire est souvent un éternel recommencement, il est vraiment à craindre le pire dans les jours qui viennent.

Absence inconcevable d’hôtels

Pour une daïra qui compte 70 000 habitants, ne posséder aucun hôtel est certainement énigmatique. Pour effectuer notre reportage, nous avons été contraints de faire quotidiennement un aller-retour de 116 km pour rejoindre le lieu de travail à celui de l’hebergement. Même si la population, en fait, très hospitalière, nous a proposé carrément une prise en charge pour mieux accomplir notre noble mission d’informer.

Agressions en plein jour

Malgré des agressions quotidiennes constatées, la police n’intervient pas souvent en raison du manque de personnel et de logistique. La police ne pourra pas juguler la violence avec soixante agents et trois véhicules.

Les élus fuient la presse

Toutes nos tentatives de joindre les élus locaux sont restées vaines. Que ce soit à l’APC, la daïra ou la wilaya, c’est le même refrain : «Les responsables sont absents, revenez dans l’après-midi» et une fois revenus, on nous ressasse la même chanson pour nous inviter à repasser le lendemain. Et ainsi va le moule…

La loi «tahmima»

Pour pouvoir bénéficier des aides et autres avantages des administrations publiques, il faut suivre la logique de «tahmima», vocable spécifique à la région qui désigne la pratique des pots-de-vin. C’est la seule façon pouvant garantir un quelconque service qui est pourtant un droit absolu !

La zone industrielle de la région est devenue décharge publique, faute d’activité et de prise en charge par les autorités locales. La daïra dispose d’une seule banque Badr qui, selon la majorité des citoyens, fait dans le clientélisme sélectif surtout en ce qui concerne le dispositif d’aide aux jeunes promoteurs, notamment l’Ansej. C’est dire que les administrations publiques sont «privatisées» par les élus.

Berceau du Mouvement national

Une région à la maturité politique bien établie, terre de chouhadas. Terre natale de Safi Boudissa, figure de proue des accords d’Evian, asile du chef spirituel du Mouvement national Messali L’Hadj, Ksar Chellala est le berceau de l’éveil du nationalisme. Ferhat Abbas, Aït Ahmed, Ben Bella y faisaient leurs réunions politiques pour orienter la guerre de Libération. Peut-être même que la source de toutes ses inégalités qu’afrontent la région est relative à son volet historique, ce dernier qui est, comme on le sait, l’origine de tous les contrastes ?

Immenses capacités hydriques

Classée zone rouge par les autorités algériennes, la région possède pourtant le plus important gisement d’eau au niveau national avec certification de spécialistes Allemands et Russes qui avaient préconisé à l’époque de Boumediène de grands projets restés encore dans les tiroirs à ce jour. Un périmètre de concession agricole de 70 milliards sans réalisation et sans comptes. 120 ha partis en fumée. Victime de sa position géographique, Oued Touil, qui peut irriguer 150 000 ha, est laissé à l’état d’abandon. Il peut assurer les besoins en eaux de Tiaret, Médéa et Djelfa.

Revendications essentielles

La revendication principale concerne la visite du Président Bouteflika dans la région pour voir de visu l’état d’abandon qui frappe la région. Aussi, on aspire desserer l’étau sur la daïra via l’achèvement de la route de Z’mala Abdelkader menant à Djelfa par la route Erechaika de Sougueur. Ouvrir une enquête sur la station d’électricité et définir les causes du non-apprivisionnement de la municipalité en électricité. Donner les moyens aux forces de l’ordre afin de combattre le crime et les barons de la drogue. Revendiquer un statut de wilaya pour Ksar Chellala. Améliorer la situation sociale des citoyens de Ksar Chellala pour absorber le taux élevé de chômage via des projets de relance économique et soutenir l’activité agricole tout en maintenant la réalisation du projet de la raffinerie à Ksar Chellala.

Des citoyens de second rang

«La daïra n’a pas d’argent et l’Etat, à qui devrait incomber la construction de ces infrastructures élémentaires, nous a oubliés depuis longtemps. Quasiment rien n’a été investi dans cette région pendant cinquante ans. Nous sommes définitivement des citoyens de second ou de troisième rang à Tiaret», constate un jeune ingénieur.

Tout comme lui, la plupart des habitants de Ksar Chellala ne sont pas satisfaits de l’attitude de l’Etat envers eux. Un commerçant, très éclairé, pense que le pire est le départ en masse de la population. «Le Pouvoir devrait finalement se consacrer à nos malheurs. Personne ne restera dans une région où il n’y a aucune perspective, c’est pourquoi nos jeunes gens s’en vont. Afin d’arrêter cet exode, il faut que l’Etat investisse dans la région».

L’urgence d’une prise en charge

A l’heure où s’exacerbe le débat sur les élections prochaines, ceux qui gèrent le pays feraient bien d’ouvrir les yeux sur la situation tragique que vivent certaines contrées délaissées. Ksar Chellala va mal. Très mal. La misère y fait des ravages, les perspectives y déclinent, la daïra n’y progresse plus, voire régresse, les conflits s’y multiplient, avec un lot grandissant de victimes innocentes. Ce tableau dramatique concerne tous les habitants de cette contrée reculée sans exception. La misère n’a pas de frontières. A Chellala, les gens vivent dans la misère absolue. La même cruauté se lit partout sur tous les visages si on sait la voir. La pauvreté, on s’en remet mais la misère est une chose atroce, qui coupe les jambes et la tête. Depuis des années, Ksar Chellala a sombré dans une sorte d’anarchie, où chacun est obligé de survivre par ses propres moyens, à la ville comme à la campagne. Des élections générales sont prévues prochainement et le grand défi aujourd’hui est de faire renaître l’espoir dans les cœurs sentimentaux des Chellalis. Sans quoi, il sera bien difficile de les convaincre d’aller voter.

Lounes Tamgout