Les laissés-pour-compte de Hassi Messaoud

Promesses non tenues des autorités

Les laissés-pour-compte de Hassi Messaoud

El Watan, 14 décembre 2014

Les délégués de 13 quartiers de Hassi Messaoud ont consigné, sur un PV cosigné par le chef de daïra, leur exigence de recevoir une commission interministérielle sous huitaine.

Le barrage de police permanent installé en face de Trans Baouchi était dégagé ce matin-là. C’est l’entrée de la ville en venant de Ouargla. Son baromètre. La veille, plus de 300 personnes occupaient les lieux avec leurs banderoles, seuls les piétons avaient le droit de passer ; l’axe Hassi Messaoud-Irara leur a appartenu le temps d’une manifestation où personne n’a eu le droit d’accéder ou de sortir de la base du 24 Février à bord d’un véhicule. Pour l’heure, la circulation est fluide, c’est bon signe, le policier nous cède le passage. La tumultueuse Hassi Messaoud nous ouvre ses portes. Nous sommes donc au lendemain de la manifestation des habitants de Hassi Messaoud qui, fait inédit, ont réussi à s’entendre sur un mot d’ordre : demander au gouvernement de lever le gel décrété voilà plus de dix ans sur cette ville dynamique.

Crédibilité

Les habitants des 13 principaux quartiers de la ville étaient au rendez-vous. Entamée via les réseaux sociaux depuis fin novembre, la protestation a pris forme en décembre. Les événements sanglants de Touggourt, avec leur bilan tragique de quatre morts et 53 blessés, ont eu un effet catalyseur. Toutes les frustrations réprimées depuis une décennie sont remontées à la surface de la façon la plus brutale. Après un premier mouvement organisé vendredi dernier, lors du passage du wali accompagné de la commission de Belaïz, les jeunes ont compris qu’ils devaient agir au plus vite. Ainsi, après avoir bloqué l’accès à la base-vie du 24 Février d’Irara toute la journée, mercredi dernier, les représentants de la société civile ont accepté la médiation du chef de daïra qui les a conviés, le lendemain, à une réunion où ils ont exigé «un mécanisme spécial, avec un pouvoir exécutif immédiat, ayant pour finalité la levée du gel en vigueur à Hassi Messaoud en vertu du décret exécutif n°05-127 du 24 avril 2005 déclarant la région ‘zone à risques majeurs’ portant transfert du siège du chef-lieu de la commune au lieudit Oued El Merâa», à 90 km de là.

Le procès-verbal de la réunion, dont nous détenons une copie, stipule que le représentant de l’Etat a pris acte de la revendication, convenant d’un délai de sept jours pour constituer une commission interministérielle ayant toutes les prérogatives de prise de décision locale. Les délégués ont par ailleurs exigé la présence d’un représentant personnel du Premier ministre ainsi que de délégués des ministères de l’Intérieur, l’Energie, de l’Emploi et de l’Habitat.

Des «personnalités crédibles et intègres» qui viendraient les écouter et prendre de vraies décisions. Ils veulent des réponses concrètes à des questions pendantes depuis dix ans, des interrogations existentielles sur le sort réservé à leur ville, ce qu’il adviendra d’eux d’ici la construction de la nouvelle ville, où seront construits les 4000 logements annoncés – ils sont virtuellement trimballés entre l’ancienne et la nouvelle ville – au moment ou les actuels habitants souffrent de promiscuité et d’absence d’alternative avec la saturation du parc logement existant. Les idées les plus folles les taraudent : paralysie de la ville, fermeture des vannes du pétrole, suicide collectif… La menace est lancée.

Hassi Messaoud, 72 000 km2 de superficie, 790 sociétés nationales et multinationales et plus de 20 000 offres d’emploi par an. Ses enfants se disent pourtant exclus de cette opulence, eux qui n’ont ni emploi ni logement. Ils refusent cette position de laissés-pour-compte. Qui sont-ils, que veulent-ils, pourquoi maintenant ? Que de questions à poser à ces gens qui ont osé paralyser Irara, l’emblématique base-vie du groupe Sonatrach, qui abrite sa division forage et exploration, mais aussi les sièges de ses associations avec des entreprises multinationales.

Qui sont-ils ?

La base du 24 Février, immense domaine florissant, verdoyant, arborant tous les signes ostentatoires de l’opulence pétrolière, domine une bonne partie de Hassi Messaoud. Un domaine qui échappe au commun des habitants de Hassi, en rupture totale avec la ville en déchéance qui supporte sans honte aucune son statut de chasse gardée. Ici, les bases logistiques poussent comme des champignons, bravant le gel imposé aux pauvres en exploitant le moindre mètre carré du périmètre urbain ou industriel de première proximité, y compris autour du fameux puits historique de Messaoud Rouabah, le Bédouin qui a donné son nom à la ville et au champ pétrolier. Il y a là les sièges d’opulentes sociétés, de splendides résidences entourées de clôtures en barbelés. Et puis, parsemées ici et là, des quartiers populaires. La cité des 1850 Logements, des maisons préfabriquées datant d’une cinquantaine d’années, abritant à elles seules un tiers de la population de la ville, qui s’est métamorphosée en égout à ciel ouvert en raison du manque d’entretien.

Bouamama, Hassi Khouildat, Emir Abdelkader, Essalem, Toumiat, Hassi El Bakra, 300, 442, 40 Logements, des noms communs pour des cités à l’image des quartiers défavorisés d’Algérie, sauf que ceux-là appartiennent à la plus riche commune d’Algérie, une commune qui engrange les plus importantes retombées fiscales du pays, avec une budget annuel de 8 milliards de dinars et qui dort sur un matelas de 3300 milliards alloués au différents projets de développement de la ville. Des chiffres qui sortent le plus normalement du monde de la bouche du président de l’APC, qui se reconnaît impuissant devant le diktat de Sonatrach et du Conseil interministériel dont le dernier, tenu le 2 décembre dernier, n’a apporté aucune nouveauté. Youssef Yousfi, le ministre de l’Energie, aurait même décliné toute réflexion à propos des préoccupations des citoyens de cette ville. «Je suis là pour explorer, un point c’est tout», aurait-il répondu.

Les 17 mesures qui pénalisent Hassi :

1. Gel des attributions de tout permis de construire pour les activités non liées directement à l’activité pétrolière
2. Classement en tant que zone à risques majeurs par décret
3. Sécurisation des installations pétrolières
4. Réglementation et sécurisation de la circulation sur les routes et les dessertes pétrolières
5. Etablissement d’un inventaire des lieux
6. Révision du PDAU de la ville
7. Création d’une nouvelle ville à l’extérieur du périmètre d’exploitation du champ pétrolier
8. Lancement d’un plan de délocalisation des infrastructures de base
9. Création d’une nouvelle zone industrielle parapétrolière en dehors du champ pétrolier
10. Mise en place des mesures incitatives pour la délocalisation des activités et des habitations
11. Elimination des bidonvilles et constructions illicites
12. Elaboration d’un plan de dépollution, notamment la démolition de toute habitation ou infrastructure installée à proximité d’un puits
13. Mise à jour des plans et schémas des installations de production et des réseaux pipelines
14. Matérialisation par balise des ouvrages enterrés (pipelines, câbles électriques, etc.)
15. Vulgarisation de la formation en HSE
16. Mise en place des normes les plus sévères en matière de sécurité industrielle
17. Gel des attributions de registres du commerce

Dégel partiel ?

Le décret n°11-441 du 14 décembre 2011, modifiant et complétant le décret exécutif n°05-127 du 24 avril 2005, déclarant Hassi Messaoud comme zone à risques majeurs, donne au wali de Ouargla la prérogative d’accorder des autorisations d’immatriculation au registre du commerce pour les activités et les investissements à caractère industriel, commercial, touristique, agricole. Il peut également autoriser la délivrance de permis de construire ou de concessions pour des investissements non liés directement à l’industrie des hydrocarbures.

Dans le même sillage, il peut autoriser la construction d’établissements scolaires et de formation professionnelle, d’établissements de santé, d’infrastructures pour l’administration locale, des programmes de logements publics, la réfection et l’extension des réseaux routiers de la ville, ses réseaux d’alimentation en eau potable, en électricité et gaz et les réseaux d’assainissement. Ali Bouguerra a usé de ces nouvelles prérogatives pour lancer l’extension de l’hôpital de Hassi Messaoud, la réfection du réseau routier et quelques projets touchant les réseaux tertiaires, mais beaucoup reste à faire.

Le wali, au même titre que le Président de l’APC, bute sur le problème de l’autorisation non donnée par Alnaft qui statue sur les terrains constructibles. A souligner que le décret de modification stipule que ces autorisations sont soumises à l’avis d’un comité de pilotage présidé par le wali et qui veille à préserver la sécurité des installations de l’industrie et les gisements d’hydrocarbures dans le champ pétrolier et la zone urbaine de Hassi Messaoud.

Houria Alioua


Mohamed Yassine Bensaci. Président de l’APC de Hassi Messaoud

«Le gouvernement doit établir définitivement le statut de Hassi Messaoud»

-Quelle est votre appréciation de la situation au lendemain de la manifestation ?

La situation prévalant à Hassi Messaoud est essentiellement due à un cumul des retards dans la concrétisation du plan de développement de la ville par les différentes assemblées communales qui sont succédé depuis la promulgation du décret 05/127 classant un champ pétrolier, mais aussi toute une agglomération urbaine de plus de 60 000 habitants, comme «zone à risques majeurs». La nouvelle ville, le citoyen l’attend depuis une dizaine d’années, une décision annoncée par les plus hautes instances du pays sans prendre en considération les préoccupations du citoyen ni le développement démographique d’une ville aussi attractive que Hassi Messaoud. Lors d’une rencontre avec la société civile en 2011, Nacer Maaskri, l’ancien wali de Ouargla, avait annoncé 40 projets structurants à Hassi Messaoud, dont 4000 logements. Deux ans après, ces logements ont été affectés à la nouvelle et non pas l’ancienne ville. En outre, le Conseil interministériel a dernièrement annoncé qu’il n’y aura pas 4000 logements destinés aux citoyens, mais un quota non encore défini de «logements de fonction».

Les citoyens ont pris leur mal en patience pendant toutes ces années, mais ils ne voient pas le bout du tunnel. Chaque jour, des cérémonies d’attribution de logements et de terrains sont filmées par l’ENTV, de nouveaux projets sont lancés sous toutes les formules, partout sauf à Hassi Messaoud. C’est la crise du logement, mais aussi le chômage des enfants de cette ville qui poussent les gens dehors. L’Etat aurait dû y penser. Personne n’a pris la peine, parmi les décideurs, de leur expliquer les choses, les délais, la localisation, le relogement ou le logement de ceux qui attendent depuis des années. La donne sécuritaire et économique est une ligne rouge, les habitants s’y tiennent et les pouvoirs publics le savent, mais rien n’a été fait pour régler les problèmes. Les habitants ont décidé d’exprimer leur ras-le-bol, ils interpellent le Premier ministre et le ministre de l’Energie sur des préoccupations réelles. Nous ferons le point dans une semaine.

-Vous faites partie du conseil interministériel de la ville nouvelle. Pourquoi les problèmes de l’ancienne ville n’y sont pas réglés ?

J’y siège, en tant que membre, avec le wali et le président de l’APW de Ouargla. Nous exprimons des doléances qui dépassent nos prérogatives et ne trouvent pas de réponse chez les ministres qui s’y trouvent. J’ai personnellement exposé le problème du logement, des terrains d’autoconstruction et des périmètres agricoles lors de la rencontre du 2 décembre, soit huit jours avant cette manifestation. Le ministre de l’Energie m’a rétorqué que ce n’était pas de son ressort et que Sonatrach était là pour l’exploration des hydrocarbures.
Nous sommes là depuis deux ans seulement et nous organisons régulièrement des débats publics où nous donnons des nouvelles, des délais et de l’espoir.

Les habitants comprennent que la reprise du dossier du développement de la ville est difficile. Nous parons au plus urgent dans un contexte social très complexe. Mais il se trouve que nous n’avons pas d’éléments de réponse sur la question la plus problématique, à savoir le logement. Toutes nos propositions sont atermoyées ou carrément rejetées par le gouvernement. Je suis désolé d’avoir à gérer des affaires de démolition de constructions illicites alors que je suis censé construire et développer cette ville. Avant d’être maire, je suis citoyen à part entière de la ville et j’ai attiré l’attention du gouvernement sur la colère de la population et ses risques, d’autant qu’on ne connaît pas le statut réel de cette ville ni de celle à venir.

-Vous voulez dire que le dégel administratif n’a pas fonctionné ?

C’est le décret 441 modifiant et complétant le texte 05/127 qui a décidé du dégel partiel de certains segments, comme le registre du commerce pour une annexe de société qui devra toutefois être basée à Ouargla, ainsi que certains projets touchant à l’extension et la réhabilitation de l’hôpital de la ville, véritable centre de transit et d’évacuation, mais aussi la rénovation des écoles, des routes et des réseaux d’AEP et d’assainissement. Mais rien pour le logement ; au contraire, les 4000 logements inscrits pour Hassi Messaoud ont été transférés à la nouvelle ville dont on ne connaît toujours pas le délai de réalisation 10 ans après son annonce. Le dégel a permis d’inscrire 200 logements ruraux, 988 terrains sociaux et 103 dossiers de résorption de l’habitat précaire, or quand on est sortis en juillet dernier localiser les terrains, les représentants du secteur de l’énergie ont émis des réserves : ils veulent dépasser le rayon de 20 km du périmètre de sécurité du champ pétrolier et nous imposer 50 km sur des terrains qui appartiennent à la commune. Et Alnaft n’a pas répondu à notre demande envoyée il y a plus d’un mois.

-Quelles solutions concrètes proposez-vous ?

Primo, nous voulons que le gouvernement et Sonatrach décident une bonne fois pour toutes de garder la ville actuelle de Hassi Messaoud et d’assurer la prévention des risques industriels d’une autre manière que celle préconisée il y a dix ans. Les moyens technologiques existent. Nous avons un parc logement de 18 000 unités, autant transférer des puits au lieu de nous mettre dans cette situation. Nous avons également proposé l’exploitation des assiettes foncières urbaines existantes ; elles peuvent accueillir une première tranche de 5000 à 10 000 logements en préfabriqué, pour atténuer la crise actuelle, répondre à un besoin pressant sans pour autant mettre en péril les futurs projets. Dans l’attente de la réalisation de la nouvelle ville, je pense que le gouvernement doit statuer définitivement sur le statut de Hassi Messaoud, en prenant des décisions courageuses et concrètes.
Houria Alioua


Allal Rouabeh. Petit-fils de Messaoud, fondateur de Hassi Messaoud

«Nous paralyserons la ville si nous n’avons pas la réponse que nous attendons»

-Que demandez-vous au gouvernement ?

Ce n’est pas notre première protestation, nous nous plaignons, depuis 2005, des effets dus au gel de notre ville et nous attendons depuis 10 ans des décisions qui ne sont jamais venues.
Les walis successifs nous ont reçus, mais ont toujours avancé que la décision les dépassait, que le gouvernement avait pris une décision définitive, etc. Nous avons demandé le logement en priorité, nous ne savions pas que ce gel incluait même l’habitat, la santé, l’éradication. Nous ne comprenons toujours pas pourquoi ces décisions sont prises sans prendre en considération notre vie, nos besoins.

-Vous avez parlé de situation sociale difficile. Qu’en est-il vraiment ?

La plupart des logements existants sont des F3 ou des logements évolutifs. Le gel des constructions a pénalisé tout le monde à Hassi El Bakra ou Khouildat, ce sont des haouchs, des enclos qui ont été distribués avant 2004 et qui abritent plusieurs familles à la fois. Même topo à Toumiat ou Bouamama et même les bâtiments, quand les enfants viennent à se marier, la situation devient intenable.
Cela devrait être une évolution naturelle, mais à Hassi Messaoud c’est une explosion démographique. Aucune formule de logement étatique, par d’autoconstruction, quand tu croises chaque matin ta belle-sœur devant les toilettes communes, ça devient de l’indécence.

Les gens ne veulent plus supporter ça. Il y a eu des divorces, des conflits familiaux, sans parler des fléaux dus à la promiscuité. Et puis nous avons un problème politique, me semble t-il, il y a une entente cordiale entre les 48 wilayas, les enfants de Hassi Messaoud ont protesté pacifiquement jusque-là, ils n’ont ni incendié des édifices publics, ni touché à un pipeline. Ils bloquent la route sans causer des dégâts.
Hassi Messaoud offre les richesses à toute l’Algérie, mais elle doit subir des restrictions décidées par des gouvernants complètement déconnectés de la réalité. Ils ne se rendent même pas compte qu’ils ont gelé une ville de 70 000 habitants et annoncé la construction d’une autre où aucune pierre n’a été posée.

-Vous êtes le petit-fils du fondateur de la ville. Comment imaginez-vous la vie à Hassi Messaoud avec la levée du gel ?

Je tiens à vous dire que je suis parmi ceux qui ne veulent pas quitter Hassi Messaoud, c’est ma ville natale, celle de mon grand-père et de mes parents et personnellement, je ne veux pas entendre parler de ville nouvelle.
Qu’on nous laisse vivre en paix ici. Ces risques redoutés ne vont pas plus arriver maintenant qu’il y a dix ans. Je suis prêt à mourir pour que Hassi Messaoud devienne la ville qu’elle mérite, que tous les Algériens méritent, je suis profondément triste qu’elle soit dans ce pitoyable état.Je suis chômeur, je n’ai pas de logement, mais je suis dans ce mouvement de réhabilitation de ma ville et j’espère, du fond du cœur, que pour une fois une sage décision sera prise cette semaine pour éviter des dérapages inutiles, car nous comptons aller jusqu’au bout.

-Comment ça, jusqu’au bout ?

Nous attendrons patiemment jeudi prochain, nous repartirons voir le chef de daïra et s’il n’aura pas la réponse que nous attendons, alors ce sera la paralysie totale de Hassi Messaoud, nous fermerons les vannes du pétrole jusqu’à la venue de Sellal.
Houria Alioua