Ces vieilles femmes réduites à la mendicité

Elles tendent la sébile au crépuscule de leur vie

Ces vieilles femmes réduites à la mendicité

El Watan, 5 janvier 2015

Les rues d’Alger sont peuplées de vieilles mendiantes qui, au crépuscule de leur vie, sont réduites à tendre la sébile pour survivre. Elles ont connu les affres de la colonisation, le terrorisme, la misère, la solitude et elles continuent de manger leur pain noir.

Alger, dernière semaine de décembre 2014. Il fait un froid de canard. Dans un café du boulevard Aïssat Idir, place du 1er Mai, à un jet de pierre de l’UGTA, une femme d’un certain âge entre timidement, une seringue d’injection à insuline à la main. «S’il vous plaît, aidez-moi, je suis diabétique», implore-t-elle en passant parmi les clients dans l’espoir de recueillir quelques pièces.

«Je suis très malade», nous dit-elle. «Je veux juste qu’on m’aide à acheter ce médicament et je vais rentrer chez moi. Je suis épuisée». Nous lui demandons s’il y avait un membre de sa famille pour la conduire à l’hôpital. «Je n’ai personne. «Andi ghir rabbi» (je n’ai que Dieu)», gémit-elle avant de quitter le café en titubant.

Des scènes de ce genre, nous en voyons tous les jours. Il suffit d’ouvrir les yeux et le cœur. Voici, d’ailleurs, une autre femme, septuagénaire au bas mot, appuyée sur un bâton, que nous croisons un peu plus tard, rue Didouche Mourad, un pansement sur l’œil gauche et tenant dans sa main une boîte de médicament vide, qu’elle exhibe à l’intention des âmes charitables.

Nous nous sommes intéressés au destin de ces vieilles femmes qui ont l’âge de nos grand-mères et que le sort a jetées à la rue, les obligeant à tendre la sébile pour survivre. Des parias du troisième âge qui, en d’autres circonstances, seraient en train de couler des jours paisibles en racontant des charades à leurs petits-enfants. En lieu de quoi, elles se retrouvent, au crépuscule de leur vie, complètement démunies, errant telles des âmes en peine.

Et le phénomène prend manifestement de l’ampleur, à en juger par le nombre considérable de personnes âgées qui peuplent les faubourgs de la capitale et qui sont réduites à quémander un quignon de pain. Précisons d’emblée qu’il ne s’agit guère ici de
«mendiantes de métier», de celles qui poussent certains esprits tatillons à soupçonner une forme de «mendicité organisée», qui suscite chez eux de la méfiance plutôt que de la compassion.

«Mon mari ne m’a rien laissé»

Pour avoir sondé une dizaine d’entre elles, nous sommes fondés à penser que ces femmes trahissent une forme de détresse sociale, qui touche de plus en plus de foyers. La preuve : les vieilles que nous avons interrogées ne sont pas à proprement parler des SDF. La majorité d’entre elles menaient une vie plus ou moins normale avant de subir un «accident de la vie». Signe particulier : ces femmes ne versent pas dans les lamentations hystériques à coups de jérémiades «théâtralisées».

Elles ont tout de Madame Tout-le-monde. Elles sont discrètes et dignes, peu démonstratives, choisissent des ruelles relativement peu fréquentées, sans doute par pudeur. Beaucoup d’entre elles ont encore du mal à faire ouvertement la manche et préfèrent une approche moins humiliante. Vous pouvez les croiser au marché, en faisant vos courses, dans une épicerie, une pharmacie ou aux abords des mosquées. Elles murmurent presque leur requête et ne se plaignent pas outre mesure.

On voit d’emblée qu’elles n’ont pas le «métier», que c’est véritablement contraintes et forcées et guère sous l’impulsion d’on ne sait quel plaisir masochiste qu’elles ont consenti à troquer leur statut de femme au foyer contre cette posture si peu confortable de mendigotes implorant l’aide de la société. C’est le cas de cette vieille qui nous aborde délicatement dans une boucherie à Bab El Oued. Le visage solaire, vêtue d’une robe traditionnelle, elle parle d’une voix douce. «Je ne demande pas à ce que vous m’achetiez de la viande. Je sais que vous aussi, vous avez vos soucis et vos parents à charge.

Je demande juste de quoi m’offrir une ‘‘loqma’’ et acheter le minimum pour vivre», glisse-t-elle, pleine d’humilité. La condition de cette autre dame illustre parfaitement cette précarité bouleversante qui a poussé les femmes les plus dignes à en appeler à la générosité des gens sur la voie publique. Nous l’avons rencontrée rue Réda Houhou, près d’un restaurant populaire, à quelques encablures de la mosquée Errahma.

Assise sur la margelle d’un magasin au rideau baissé, vêtue d’un hidjab élimé, le visage dissimulé sous un «adjar», elle espère un geste de solidarité de la part des passants. Notre interlocutrice est émue de voir qu’on s’intéresse à son cas. C’est sans doute l’un des principaux enseignements de cette enquête : ces femmes ont au moins autant (voire davantage) besoin d’écoute que d’aumône. D’une marque d’attention qui les ramène dans le giron de la communauté, elles qui vivotent au bord de l’humanité au point de s’étonner que quelqu’un vînt prendre de leurs nouvelles et prît le temps de s’arrêter 5 minutes pour leur parler.

Cette dame raconte : «J’ai 74 ans. J’habite à El Harrach. Je souffre de cholestérol. Je prends tous les jours le train pour recueillir un peu d’argent. Mais je ne quémande jamais dans le train, je n’ose pas. J’avoue que je n’ai jamais eu à payer mon ticket. Les contrôleurs sont compréhensifs et gentils. Mon mari est décédé il y a 19 ans, depuis, je suis obligée de faire ça pour boucler mes fins de mois. Mon mari faisait de petits boulots.

Il vendait de la friperie, de la ‘‘d’lala’’ au marché aux puces. Mais ‘‘kan saterni’’. Je ne manquais de rien de son vivant. Je ne sortais jamais. Mais à sa mort, il ne m’a rien laissé. Il n’avait ni assurance ni retraite. Je me suis retrouvée sur la paille. J’ai un fils qui a 55 ans, mais il ne peut rien faire de ses mains. Il est handicapé. Lui-même a du mal à s’en sortir avec sa propre famille. Sa femme, qui est fille de moudjahid, l’aide grâce à la pension de son père. Heureusement que j’ai une petite piaule qui m’abrite.

Un logement étatique. Je paie 1760 DA de loyer. Je suis obligée, à mon âge, de me débrouiller pour payer le loyer et les autres frais de la maison. Hamdoullah, il y a toujours des âmes charitables qui ne me laissent pas tomber.» C’est un fait : de plus en plus de femmes sont dans le dénuement le plus total à la perte brutale de leur conjoint, et particulièrement quand celui-ci n’avait qu’un emploi précaire de son vivant.

Quand on sait que dans la famille traditionnelle, les femmes ne travaillaient pas, cela explique dans une large mesure pourquoi nombre d’entre elles sont aujourd’hui livrées à leur sort et quasiment sans ressource. Le témoignage de cette autre femme rencontrée au marché Ali Mellah confirme la tendance. Agée de 60 ans, originaire de Boumerdès, elle nous confie que c’est la mort de son époux et l’absence de tout soutien familial qui l’ont poussée à demander l’aumône.

Pension minable

«Je suis veuve et j’ai des orphelins à charge, dont une fille qui souffre de problèmes de dos. Elle a la colonne vertébrale brisée. J’ai aussi un fils asthmatique. J’habite dans un taudis. J’ai fait des mains et des pieds pour obtenir un logement décent, en vain. Le logement, c’est pour ‘‘elli andou lektef’’. Pourtant, nous avons été, nous aussi, victimes du séisme de Boumerdès (2003, ndlr). Mon mari travaillait à l’Enafroid. Il était cardiaque. Il avait une pile au cœur (pacemaker, ndlr). Son cœur a fini par lâcher. Depuis sa mort, je n’ai plus personne pour subvenir à mes besoins. Je ne vais pas vous mentir, je touche une pension de 10 000 DA.

Mais comment vivre avec 10 000 DA par les temps qui courent ? ça ne vous rapporte même pas une paire de trainings. L’Etat n’a rien fait pour nous. ‘‘Ma atawni walou.’’ Si au moins j’avais un logement décent. ‘‘Rani m’dergua rassi wekhlass.’’» Nous remontons en direction de Meissonnier via l’hôpital Mustapha. A la sortie de l’hôpital, une jeune fille propose des mouchoirs en papier pour ne pas avoir à tendre la main. Une image qui revient un peu partout.

Devant le marché couvert de Meissonnier, une vieille mamie en haïk et «adjar» à l’ancienne, attire notre attention. Elle est toute fluette et rabougrie, avec de petits yeux plissés. Assise sur le rebord d’une boulangerie, elle fait signe aux chalands de lui glisser une petite pièce. Nous nous risquons à lui demander son âge.

Elle répond avec une note d’humour : «Khlassou enwamar ya oulidi (il n’y a pas assez de chiffres pour mon âge).» De fait, à en juger par son front ridé, elle a largement passé le cap des 80 hivers. Si la majorité des mendiantes du 3e âge que nous avions approchées jusque-là venaient des autres wilayas, notre hadja se dit fièrement Algéroise. «J’habite à La Casbah. Ma maison est vacillante. Heureusement qu’elle est adossée à des maisons plus solides, autrement elle se serait écroulée. Toute ma famille est enterrée à El Kettar. J’ai épousé un homme droit, un homme ‘‘mazbout’’. Depuis qu’il est mort, je suis sans ressource.

Je n’ai que le bon Dieu comme soutien.» Nous n’en saurons pas plus sur sa vie, la gentille dame ne souhaitant pas se livrer davantage. Une chose est sûre : elle n’est pas sortie quémander de gaieté de cœur. Les récits de ces femmes, dans la différence de leurs parcours et des épreuves qu’elles ont traversées, disent la rupture du lien social à tous les niveaux, et un effilochement des réseaux de solidarité traditionnels.

Abandonnées sur le quai de l’indépendance

Sans oublier les violences du code de la famille et du modèle patriarcal. Leur condition est également le symptôme du «gap» qui sépare les dispositifs de solidarité institutionnels et la misère massive qui frappe des couches entières de la population. Il ne suffit pas de construire des «diar errahma» et autres hospices de vieillesse. Nous l’avons vu à travers leurs témoignages : beaucoup parmi ces damnées à la peau fripée ne sont pas forcément des sans-abri. Leur situation trahit l’ampleur des emplois précaires, la modicité des pensions de retraite, la faiblesse des allocations allouées aux personnes handicapées et autres catégories fragiles de la société, «l’injustice» sociale et les inégalités dans les transferts sociaux.

Le paradoxe est, pour le moins, sidérant, entre l’argent dépensé à tour de bras pour acheter la paix sociale et la masse de laissés-pour-compte qui n’ont pas profité de cette manne, à l’instar de ces femmes qui ont été témoins, voire actrices, de la guerre de Libération nationale (voir le portrait de khalti Keltoum), et qui ont été oubliées sur le quai de l’indépendance. Ces femmes qui sont la mémoire douloureuse et la métaphore vivante d’une Algérie exsangue. A défaut de leur apporter la paix et la prospérité auxquelles elles sont en droit d’aspirer au terme de tant d’années de souffrances et d’errance, puisse 2015 leur être au moins plus clémente.

Mustapha Benfodil


Khalti Keltoum, 75 ans, sans-abri

Des maquis de l’ALN aux trottoirs de la place Audin

En tenant compte de leur âge, on se dit que ces vieilles mendiantes ont tout vu dans leur vie. Le plus cruel dans l’affaire est que nombre d’entre elles ont subi de plein fouet les affres de la colonisation. Certaines ont même pris une part active au combat libérateur. Pour se retrouver jetées à la rue, sans soutien ni ressources.

C’est justement le cas de Khalti Keltoum. Adossée au muret du passage souterrain de la place Audin, en face de l’agence Egypt Air, elle ne semble guère prêter attention à la foule de silhouettes qui transitent par cette place grouillante. Assise sur un bout de carton au milieu de ses baluchons, une sébile en plastique traîne à ses pieds ainsi qu’une béquille. «J’ai la jambe abîmée», confie-t-elle.

Du haut de ses 75 ans tatoués sur son front ridé, khalti Keltoum affiche un moral d’acier. «Détrompez-vous, je suis encore en bonne santé, hamdoullah», assure-t-elle dans un sourire. «C’est parce que, nous, nous mangions de la nourriture saine, alors que la génération d’aujourd’hui, yaklou el mayta (mangent de la viande morte).» Khalti Keltoum ne veut pas trop s’épancher sur sa condition et préfère prendre les choses avec un brin de philosophie : «Djahedna ou mazal n’djahdou» (nous avons combattu et nous continuons à nous battre), soupire-t-elle. Et ce ne sont pas des mots en l’air.

Khalti Keltoum affirme qu’elle a bel et bien participé à la Guerre de libération nationale, précisément dans les maquis de la Wilaya IV, elle qui est originaire de la région de Aïn Defla. «J’ai combattu aux côtés des djounoud. Nous avons mangé du pain noir, mais nous avons tenu. Mon père, mon mari et toute ma famille étaient des djounoud», appuie-t-elle.

L’ancienne résistante nous gratifie, au passage, de chants du terroir à la gloire de l’ALN. Malheureusement pour elle, les moissons de Juillet ne seront pas à la mesure des semailles de Novembre. «Comme vous voyez, nous n’avons pas été récompensés pour nos sacrifices. Pourtant, j’avais des témoins qui étaient avec moi au maquis.

Mais on m’a ignorée». Nous lui demandons si elle avait de la famille, un mari. Elle lève le doigt au ciel avant de glisser la main sur sa bouche en signe de motus. «Khaliha el Rabbi», lance-t-elle d’un regard amer. Khalti Keltoum finit par nous révéler quelques pans de sa tumultueuse existence. Nous apprenons ainsi que son maquisard de mari l’avait lâchée peu après l’indépendance. Fort de son statut de moudjahid, «il bombait le torse, faisait le beau.

Dans l’euphorie de l’indépendance, il m’a quittée. Il est parti avec les femmes», lâche-t-elle avant d’asséner : «L’istiqlal, wallah ma naârfou.» (Je n’ai pas connu l’indépendance). A-t-elle des enfants ? «J’en ai deux, mais ils ont leurs propres soucis. C’est déjà beaucoup s’ils arrivent à s’en sortir. On continue à trimer pour eux», rétorque-t-elle en refoulant ses secrets de famille. Et de poursuivre : «Vous en connaissez, vous, des jeunes qui travaillent ?» Répudiée, Khalti Keltoum débarque à Alger où elle a trouvé refuge à La Casbah. «Après, ils m’ont expulsée. Ils ont relogé les anciens habitants, mais moi, j’étais considérée comme une barania.»

Quelque temps après, elle est placée dans une «Dar el adjaza», comme elle dit, une maison de vieillesse. «Mais je n’ai pas supporté. C’est infect. Les femmes se bagarrent pour accéder aux sanitaires. Je préfère encore la rue. Au moins ici, je respire un air frais» Comment fait-elle par ce froid ? Où passe-t-elle la nuit ? «Heureusement qu’il y a encore des gens de bonne volonté.

Les riverains qui habitent ces immeubles m’autorisent à passer la nuit dans les cages d’escalier à condition de laisser l’endroit propre», dit-elle, avant de nous demander d’un ton maternel : «Wenta, rak m’lih chouiya ?» (Et toi, tu vas bien ?) Le récit de khalti Keltoum nous a fait immanquablement penser au sort qui fut réservé à la veuve du chahid Ali Mellah, qui s’est retrouvée femme de ménage au ministère des Moudjahidine, et dont l’émouvant témoignage (qu’on peut consulter sur Youtube) a scandalisé l’opinion.

Mustapha Benfodil


«Vous faites partie d’un réseau ?»

Rue Mustapha Ferroukhi (ex-Richelieu). Une femme en hidjab est assise sur les marches d’escalier menant au marché Clauzel, les mains croisées sur les genoux. Elle ne tend pas la sébile, ne fait pas de grands gestes à l’adresse des passants, n’étale pas son barda sur la place publique, ne crie pas son mal-être urbi et oribi.

Silencieuse, les yeux baissés, le visage contrit, on comprend rapidement qu’elle est désemparée. «J’ai 51 ans, je suis divorcée, avec trois enfants à charge», confie-t-elle. «J’ai une fille de 23 ans, un garçon de 22 ans et le petit dernier qui passe son BEF l’année prochaine. Comme il est en vacances, je suis venue ‘‘kech ma n’dabar’’. Je suis de Khemis Miliana. J’ai travaillé pendant 8 ans comme femme de ménage dans une école. J’avais un maigre salaire de 2750 DA. J’ai fini par contracter une allergie à force de me farcir les toilettes. J’étais embauchée dans le cadre de l’emploi de jeunes.

A cause de ma maladie, on m’a mise à la retraite, et on continue à me verser mon salaire qui a été augmenté à 3000 DA. Mais comment vous allez vivre avec 3000 DA ? La facture d’électricité à elle seule me coûte 1500 DA, sans compter le reste.» Son ex-mari ne lui verse-t-il pas de pension alimentaire ? «Il paie uniquement pour le petit, les deux autres étant majeurs. Il me donne 4000 DA par mois, mais ça reste insuffisant», rétorque-t-elle.

«Mon autre garçon a quitté l’école à la 7e AF. Je ne me suis pas bien occupée de lui, ‘‘kount maghbouna’’. C’était une période noire. Et aujourd’hui, il est sans travail. Il va au marché ‘‘kech ma yelagat’’. Il n’a ni diplôme ni métier, que voulez-vous qu’il fasse ? Je connais une fille qui a un mastère, et qui s’est retrouvée vendeuse. Heureusement que l’Etat m’a donné un logement. Un logement rural, là-bas, au village, près de Oued Rihane.

C’est tout ce que j’ai gagné, autrement, je serais à la rue.» Notre interlocutrice précise qu’elle ne fait pas la navette tous les jours entre Khemis-Miliana et Alger. «Je reste deux ou trois jours, je prends un peu de denrées avec moi de quoi nourrir les enfants, après, je rentre chez moi. Je ne peux pas rentrer le jour même, c’est trop pénible pour moi. Je passe la nuit dans une mosquée, à Bab El Oued. Les temps sont durs.

La nuit, à Alger, fait peur, surtout pour une femme, alors, j’ai trouvé refuge là-bas. On me traite respectueusement, je me sens en sécurité là-bas. Les généreux ne manquent pas, surtout pendant les ‘‘awachir’’ (les fêtes religieuses, ndlr). J’ai toujours ma part.» Et de lancer : «Mon seul souhait est que mon fils réussisse dans ses études. Il est bon à l’école hamdoullah.

Il n’y a que comme ça qu’il pourra s’en sortir. Je ne veux pas qu’il finisse comme son aîné.» Pendant que nous nous entretenions avec cette femme, un homme, la quarantaine, s’approcha de nous et vint prendre de ses nouvelles d’un ton familier. Après que nous ayons pris congé d’elle, il nous suivit et nous apostropha à l’angle d’une rue. Il voulait s’assurer que nous n’étions pas animés de mauvaises intentions. «Vous ne faites pas partie d’un réseau par hasard ?» lance-t-il en nous décochant un regard méfiant.
Ses soupçons tombèrent assez vite et il finit par lâcher : «Wetch el khrouf maarouf.»

Et d’expliquer son attitude dans la foulée : «‘‘D’khalni echek’’(j’ai eu des doutes). Vous voyez ce qui se passe dans le pays. Il y a des gens qui se la jouent caritatifs et qui enrôlent ces femmes dans des réseaux de trafic de drogue. ‘‘Yakhadmou bihoum.’’ Il y en a même qui se sont retrouvées à la frontière.» Pour appuyer ses dires, il nous livre ce témoignage : «J’en connais une qui s’est retrouvée entre quatre murs, à la prison d’El Harrach, pour avoir été impliquée, à son insu, dans un réseau de trafic de drogue.

Ceux qui l’ont entraînée là-dedans lui ont fait croire qu’ils travaillaient, soi-disant, pour une association de bienfaisance, et qu’ils allaient intervenir pour lui trouver une place à Diar Errahma de Bab Ezzouar. A la fin, elle a été condamnée à 10 ans de prison. Alors, ici, dans le quartier, on veille sur ces femmes.»

Et pour revenir au cas de cette ex-femme de ménage de Khemis Miliana, il nous confie qu’il mettait tout son cœur pour lui porter assistance. «Son fils est en prison, et nous essayons de la soutenir pour l’aider à retourner chez elle. On a ramassé un peu d’argent de la ‘‘zakat’’. Tous les ‘‘beznassia’’ du quartier y ont contribué. On lui a réservé une surprise, et à l’occasion du Mawled, on va lui remettre cet argent. On fait ça ‘‘fi sabili Allah’’. Combien vous pouvez donner ?»
M. B.


24 % des Algériens en dessous du seuil de pauvreté

Que des vieilles femmes, des grands-mères, en soient réduites à la mendicité, a certainement de quoi choquer. Cela en dit long, bien évidemment, sur le niveau de déliquescence, pour ne pas dire de dislocation de la famille traditionnelle et des formes de solidarité ancestrales. Mais cela témoigne, surtout, de la détresse sociale qui frappe un nombre croissant de foyers dans notre pays.

Selon la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (LAADH), 24% des Algériens vivent en dessous du seuil de pauvreté, soit plus de 9 millions de personnes vivant avec moins d’un dollar par jour. Dans un communiqué diffusé à l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la pauvreté célébrée le 17 octobre de chaque année, la LADDH tirait la sonnette d’alarme sur la misère sociale qui touche des millions de nos compatriotes en se basant sur des chiffres officiels.

«Le pays compte au moins 1 932 000 familles démunies pour l’année 2014 avec une augmentation de 304 000 familles par rapport à 2013», notait la Ligue dans son communiqué. La LADDH indique qu’un Algérien sur trois vit en dessous du seuil de pauvreté en insistant sur le fait que «la pauvreté est une atteinte aux droits de l’homme». «Les pouvoirs publics qui ne cessent de gloser sur la dénomination de la pauvreté, préférant désigner cette population par le terme de démunie, devront désormais penser à ces millions d’Algériens qui peinent à subvenir à leurs besoins les plus élémentaires», martèle la Ligue.

Et de préciser : «Tout enfant, tout jeune, homme, femme, détient le droit à un niveau de vie adéquat pour sa santé et son bien-être, à l’alimentation, à l’habillement, au logement, aux soins médicaux et aux services sociaux. Ces droits fondamentaux sont définis dans la Déclaration universelle des droits de l’homme et dans d’autres traités et déclarations internationaux relatifs aux droits de l’homme.»
M. B.