Quand le dinar se met à table

Enquête sur les nouvelles habitudes de consommation et le pouvoir d’achat

Quand le dinar se met à table

par Hamid Guemache, Le Quotidien d’Oran, 14 janvier 2008

La hausse des prix des produits de large consommation, le développement des crédits à la consommation, du crédit véhicule et du marché de l’immobilier sont en train de modifier en profondeur les habitudes de consommation des Algériens.

Comme chaque jeudi, le marché des fruits et légumes de Sidi El-Bachir (ex-Plateaux) à Oran grouille de monde. Il est huit heures du matin. Il fait beau et froid en ce début d’année. Tayeb, 65 ans, le couffin à la main, vient d’arriver pour faire ses courses. Les étals sont relativement bien approvisionnés, mais les prix des légumes et des fruits sont toujours élevés. Le kilo de la pomme de terre est cédé, selon la qualité, entre 40 et 55 dinars. La tomate est à 80 dinars le kilogramme. La courgette n’est pas loin. Aujourd’hui, c’est le poulet qui fait exception à cette hausse des prix. S’il n’est pas gratuit, 165 dinars le kilo, c’est une aubaine pour les familles et les commerçants. Pour Tayeb, retraité d’une entreprise publique, le poulet est l’arbre qui cache mal la forêt des produits chers. « Tous les fruits et légumes sont chers, comment peut-on préparer un repas complet avec des prix aussi élevés », se demande Tayeb.

Ce chef d’une famille de cinq personnes, lui sa femme et ses trois garçons tous célibataires, a déjà fait le calcul : aujourd’hui, dit-il, il faut bien miser 1.000 dinars au moins pour faire un repas avec du poulet. Le menu, détaille-t-il, comprend un dessert de fruits de saison, l’orange ou la mandarine du bled. Dans cette famille, le budget est étouffé par la hausse des prix des produits de large consommation. Du coup c’est la qualité des repas qui encaisse le coup : les familles suppriment les dépenses liées aux desserts et autres sucreries pour supporter la hausse des prix des légumes, du lait et de l’huile de table. Pour contenir cette flambée, beaucoup de gens se rabattent sur les légumes secs, relativement toujours à la portée des démunis et des salaires moyens, c’est-à-dire, ceux qui touchent aux alentours de 20.000 dinars par mois. Les pâtes également sont fortement prisées pour leurs prix abordables. La pomme de terre est en train de perdre son statut de légume roi dans plusieurs foyers. Son prix ne veut pas descendre au-dessous de 50 dinars. La hausse du prix de l’huile de friture pousse par exemple les ménagères à cuisiner moins de frites. Résultat : la consommation des fruits et légumes est sérieusement affectée, malgré les conseils des médecins de manger au moins cinq fruits et légumes par jour. Autre constat établi par un commerçant qui a remarqué que ses clients se renseignent de plus en plus sur les prix avant d’acheter. Pour 5 dinars de plus sur un produit, beaucoup de gens changent de magasin. Les petites pièces d’un dinar sont en train de retrouver leur valeur aux yeux des consommateurs. « Si vous ne changez pas votre mode de consommation, vous terminerez le mois avec des dettes. Tiens par exemple, les yaourts, on n’en consomme plus depuis un moment ! », affirme Tayeb qui touche une maigre retraite de 15.000 dinars par mois. Comme les Algériens sont en général fiers, ils parlent rarement de ce qu’ils mangent à la maison. Sauf pour se vanter d’avoir dîné, une fois par hasard, avec de la crevette à plus de 1.000 dinars le kilo. Mais beaucoup aiment parler de la souffrance des autres, les voisins et les proches. Tayeb, ne fait pas exception à la règle et ne se plaint pas. Deux de ses enfants travaillent et commencent à aider financièrement la famille. Le troisième est encore étudiant à l’université. En plus des dépenses liées à la vie quotidienne, cette famille a contracté des crédits bancaires pour renouveler la vieille Renault et acheter un logement social participatif. Tayeb songe aussi à prendre un crédit à la consommation, à la mode aujourd’hui pour meubler le nouvel appartement. Destinés à faire face à des dépenses imprévues (soins, réparations du domicile, ameublement, renouvellement de la voiture, etc.), ces crédits qui varient entre 100.000 dinars et 300.000 dinars sur trois ou quatre ans ont la cote auprès des consommateurs, malgré de forts taux d’intérêt (plus de 10 %). « Pour rembourser les crédits du logement et de la voiture, on dépense plus de 20.000 dinars par mois », explique Tayeb. La somme qui représente le quart des revenus de la famille plombe le budget familial. Mais la famille de Tayeb n’a pas vraiment le choix. Dépourvues de transports urbains modernes, Oran n’offre pas d’alternatives à ses habitants, obligés d’économiser pour acquérir des voitures « de service » pour faire ses courses, se rendre au travail, se promener. Mais la voiture est souvent considérée comme un signe extérieur de richesse et un motif de fierté pour les familles. La crise du logement pousse également les gens à faire sacrifices sur le dos des dépenses quotidiennes pour s’offrir un appartement confortable.

Il est 11 heures. Toujours dans le même quartier des Plateaux. Les environs de l’hôpital universitaire sont encombrés par la circulation automobile et les piétons. L’heure de la visite des malades approche. Les restaurants commencent à faire le plein. Dans un petit local, Saïd sert, sans relâche, des petits sandwichs de « carène ». Les mains tendues envers lui sont nombreuses. Dix dinars pour un bout de pain et deux morceaux du célèbre plat, fabriqué à base de pois chiche. Le repas du pauvre et des travailleurs à faibles revenus est servi partout dans les quartiers populaires et près des grandes concentrations industrielles. En été, le petit lait, lui, dispute sa place de sandwich le plus populaire et le plus prisé des Oranais. A midi, le fast-food de Saïd est bondé de monde. « Je sers en moyenne cinq plats de carène », relativise-t-il. Mêmes scènes devant les fast-foods des cités à forte concentration de travailleurs comme Es-Sénia (zone industrielle), Akid Lotfi (construction de logements), Haï Sabah (chantiers du bâtiment et travaux publics). Pour le déjeuner, les travailleurs, en majorité originaires du centre du pays, se contentent d’un sandwich au « carène », avec une bouteille de limonade locale à 10 DA. L’objectif étant de ramasser le maximum d’argent et rentrer au bled les poches pleines.

Toutefois, les fast-foods bas de gamme ne reflètent pas toute la réalité d’une ville en pleine expansion économique. A midi, de petits restaurants confortables font le plein de cadres et de travailleurs bien rémunérés. Dans certains secteurs comme les télécoms, les hydrocarbures, les travaux publics, les salaires sont conséquents. Les recettes pétrolières record du pays durant ces dernières années alimentent l’économie et permettent aux commerces de prospérer. De nouvelles boutiques ultra modernes ont fait leur apparition au centre-ville. Beaucoup de marques étrangères de vêtements, d’appareils électroménagers. La révolution de l’esthétique touche même les boulangeries et les cafés, de plus en plus spacieux et confortables. Les supérettes et les supermarchés se multiplient aux coins de la métropole. Leurs clients appartiennent à la nouvelle classe qui serait forte de quelques millions de personnes. Rafik, 45 ans, cadre à Sonatrach, ne semble pas être affecté par la crise du pouvoir d’achat. Il travaille au sud et gagne bien sa vie. Au nord, il passe presque son temps à dépenser. Habitant dans une nouvelle cité de la périphérie, ce père de deux petits enfants, est un cadre heureux. « Je dépense quotidiennement une moyenne de 1.000 dinars dans les petits achats. Cela représente 30.000 dinars par mois », affirme Rafik, sans détailler le menu de ses repas familiaux. En tout, les dépenses de Rafik s’élèvent à plus 80.000 dinars par mois, tous achats confondus (crédits voiture et logement, etc.). Un chiffre astronomique pour les smicards et les agents de la fonction publique. Rafik a même des projets plein la tête : voyages à l’étranger, achat d’un local commercial, etc. Pour faire ses courses, il va souvent dans les supérettes bien approvisionnées en produits de grandes marques étrangères importés. Dans l’une de ses supérettes, il trouve tous les produits qu’il voit chaque soir à la télé française : cafés, fromages, jus, chocolat, saumon, etc. Le magasin est toujours plein aux heures de pointe, mais le gérant reste discret sur le pouvoir d’achat de ses clients. « Tous les produits qui sont sur les étals se vendent bien. La demande ne faiblit pas. Nous avons même des demandes spécifiques sur les fromages, les parfums, etc. », explique-t-il. Mais pour les marchandises de large consommation, la demande a baissé. « Des produits comme le lait et l’huile de table sont affectés par la hausse des prix. Ils se vendent moins qu’avant », concède-t-il. Seule ombre au tableau de cette supérette, les produits alimentaires importés sont généralement proches de la péremption. Les importateurs ramènent souvent des articles déstockés en Europe pour gagner sur le prix. Mais on ignore les conséquences sur la santé de la consommation de ces produits. La future agence de santé et de sécurité alimentaire devrait prendre en charge le contrôle des médicaments et des produits alimentaires commercialisés dans notre pays.

Aujourd’hui, les consommateurs ne sont pas informés sur les dangers que représentent sur la santé publique certains ingrédients contenus par exemple dans les biscuits. Ni sur la dangerosité de jouets pour enfants importés massivement de Chine. En attendant la création effective de cette agence, l’arrivée de nouveaux articles, la hausse des prix des produits de large consommation et les nouveaux besoins en matière de confort des nouveaux consommateurs sont en train de changer en profondeur les habitudes de consommation en Algérie.