«L’école algérienne est en refondation»

BOUBEKEUR BENBOUZID, MINISTRE DE L’ÉDUCATION NATIONALE À L’EXPRESSION

«L’école algérienne est en refondation»

L’Expression, 10 septembre 2005

A la veille de la rentrée scolaire, le premier responsable du secteur revient dans l’entretien qu’il a accordé à L’Expression sur les moyens mis par l’Etat pour garantir une bonne rentrée scolaire 2005/2006, ainsi que sur l’état d’avancement du chantier de réforme du système éducatif national, entamé depuis trois ans. Benbouzid s’est montré par ailleurs confiant quant à la cadence d’avancement de ce projet et à ses résultats.
Ainsi, tous les dossiers relatifs à entre autres, la rentrée, la réforme, les écoles privées, le tamazight…, ont été abordés à bâtons rompus par le ministre.

L’Expression: Vous avez rassuré à maintes reprises que la rentrée scolaire 2005/2006 s’effectuera dans de bonnes conditions. Quelles sont les actions prises par votre département pour en garantir la réussite?
Boubekeur Benbouzid: Chaque rentrée scolaire se prépare une année à l’avance. Celle de cette année est différente de toutes les précédentes et pour au moins deux raisons. Cette rentrée se déroule dans une ambiance de campagne pour la charte pour la paix et la réconciliation. A cet effet, nous sommes interpellés par ce dossier du moment que notre secteur a payé un lourd tribut lors de la décennie noire. Plus de 1200 établissements ont été saccagés et détruits. Des élèves et des enseignants ont été assassinés… Je rend hommage à mon pays et à l’Etat qui a réussi à réhabiliter l’éducation. Afin d’appuyer le projet de paix, mon département luttera contre tout excès dans le système éducatif.
Nous allons lutter contre certains fléaux tels que le tabagisme et les stupéfiants et ce, à travers l’installation d’une commission nationale et des commissions de wilaya, auxquelles la société civile est conviée à prendre part.
Il est important de dire que la réforme sera poursuivie à travers le soutien politique. Elle est appuyée par tous les moyens de l’Etat afin de garantir une véritable démocratisation de l’éducation. Nous avons également des opérations d’appui à cette réforme, notamment en ce qui concerne la santé et le transport scolaire ainsi que les cantines. Cette année, nous allons recevoir 7,6 millions d’élèves. Il y a une régression de 1,7% par rapport à l’année dernière, le taux de natalité ayant baissé ces dernières années. Cependant, nous faisons très attention car l’ONS a donné des chiffres dans son dernier rapport, qui montrent que la tendance est à la hausse.
Cela dit, au plan infrastructurel, nous avons réceptionné cette année 350 écoles primaires, soit l’équivalent de 2500 nouvelles classes, 137 établissements d’enseignement moyen et 68 lycées. Au total, le nombre de classes pédagogiques nouvelles est de 240.000.
Cette année, le parc infrastructurel va donc avoisiner les 23.000 établissements au niveau national dont 17.307 écoles primaires, presque 4000 collèges et 1500 lycées. Quant au nombre des élèves, il est de 2253.000 au moyen, 1123.000 au secondaire et 4400.000 au primaire.
Actuellement, nous scolarisons 97% de nos enfants qui atteignent l’âge de 6 ans. Ceci ne veut pas dire que les 3% ne sont pas scolarisés par défaut de places pédagogiques. En fait, ces 3% sont catégorisés comme suit : il y a ceux qui atteignent l’âge de 5 ans et qui sont scolarisés. Le reste (1 à 2%) sont les enfants de nomades. Nous sommes en train de passer à une autre étape active. Nous allons, en effet, créer des écoles ambulantes. C’est une expérience qui a existé par le passé mais elle a été restreinte. Cette année, elle sera plus importante. Nous proposons la création des internats dans les collèges et les lycées, spécialement pour les enfants de nomades qui seront pris en charge par les moyens de l’Etat.
Toutefois, pour les parents qui ne peuvent laisser leurs enfants dans des écoles primaires, nous allons créer donc des écoles ambulantes.
Cela au plan de l’infrastructure. Pour ce qui concerne la réforme, d’ici à 2008, pratiquement tous les mécanismes de la réforme seront mis en place. Et quand je parle de réformer une année, c’est de nouveaux programmes et de nouveaux manuels. C’est une formation nouvelle. C’est une pédagogie nouvelle, c’est une approche par compétence qui remplace l’approche par objectif.
Cette nouvelle politique rend l’élève partie prenante dans la conception de son cours. C’est un élément actif, notamment à travers l’introduction de l’outil informatique qui fait de lui une partie intelligente du système éducatif. Le plus important dans tout cela, c’est la réforme du secondaire ou plus exactement c’est la «refondation» du système éducatif. Nous avons changé notre système au secondaire en prenant compte de la réforme de l’enseignement supérieur, lequel a adapté le système LMD. Nous avons aussi opté pour le système globalisé mondial qui consiste à éviter la spécialisation précoce. Elle est désormais du ressort de l’université.
Par ailleurs et d’ici la fin décembre, tous nos lycées seront dotés d’un laboratoire d’informatique. Le matériel est déjà arrivé à bon port. 800 lycées en sont déjà dotés. Cette année, nous allons doter 1000 CEM à raison de 20 micros par établissement.
Concernant l’encadrement, nous allons former des enseignants dans le domaine de l’informatique. Il faut savoir que le début d’une réforme ce n’est pas nécessairement la garantie d’une réussite. Mais c’est un travail de longue haleine.
Concernant toujours l’informatique, le ministère des P et T a reçu instruction du président de la République pour venir en aide à l’éducation d’une manière appropriée. Ce sont les moyens de l’Etat qui, à travers le ministère de la Poste et des Technologies de l’information, vont venir doter le ministère de l’Education nationale de micro-ordinateurs, lesquels seront produits localement .
Par ailleurs, et en plus des primes de scolarité qui vont être distribuées dans le cadre de la solidarité, le ministère de la Solidarité a dégagé 2,17 milliards de dinars pour l’achat de chaussures, de lunettes, d’affaires scolaires et de bus scolaires.
Pour ce qui concerne la prise en charge des élèves, sachez que plus de 50% de nos élèves du primaire bénéficient de cantines scolaires. Nous sommes passés d’une couverture de 500.000 bénéficiaires rationnels en 1999 à 2 millions actuellement . Dans le Sud, il y a des wilayas qui sont couvertes à 100%.

La suppression de la filière des sciences islamiques a suscité une polémique qui a induit des manifestations dans différentes wilayas du pays. Pensez-vous que les mesures prises pour valoriser la matière, notamment en augmentant le volume horaire et en la rendant une matière d’examen, suffisent pour apaiser le climat?
Comme je l’ai déjà dit, concernant la spécialisation précoce, la filière de la charia en fait partie. Avec cette réforme, tous les bacheliers peuvent postuler à l’université des sciences islamiques. Beaucoup d’encre a coulé là-dessus. Et les gens qui confondent éducation islamique et spécialisation, je leur dis aujourd’hui de manière officielle que l’éducation islamique est enseignée dans nos écoles dès la 1re année primaire jusqu’à la 2e année secondaire. En plus de cela, le Conseil des ministres a décidé, sur proposition du ministère de l’Education nationale, pour la première fois depuis 1962, que l’enseignement des sciences islamiques se fera même en terminale et sera programmé aussi dans le bac. L’islam, faut-il savoir, est la religion de l’Etat. L’Etat se chargera toujours de l’enseignement de cette matière.

A chaque rentrée scolaire, le problème de la disponibilité du manuel scolaire se pose avec acuité. Cette année, vous avez annoncé que les ouvrages des classes touchées par la réforme sont disponibles à plus de 95%, contrairement aux autres classes dont la disponibilité est à seulement 50 à 60%. Faut-il comprendre que les élèves de ces classes seront confrontés à un manque? Et comment allez-vous remédier à ce déficit?
L’état des lieux, qui a été fait dans le cadre des réformes, suppose que chacun de nos élèves a un manuel pour chaque matière. Les besoins sont recensés à pas moins de 65 millions et demi de manuels, chaque année, depuis l’indépendance jusqu’à présent, on ne produisait pas plus de 26 millions de manuels. Jamais l’élève algérien n’a eu tous les moyens pour réussir. C’est pour cette raison que les résultats caractérisaient un petit peu les moyens qu’on donnait aux enfants.
Nous avons calculé que les enfants qui avaient été scolarisés avant 2000, 1 sur 2 n’avaient jamais eu de manuels durant sa scolarisation. Le déficit en moyens expliquent donc l’échec. Il faut dire que ce problème ne peut se régler en une ou deux années. Parce que la réforme s’applique progressivement. Je peux vous garantir qu’en 2008, nous allons couvrir tous les besoins de nos élèves. Pour les élèves qui n’auront pas de manuels, le problème sera réglé à travers l’organisation des salons du livre, dans les établissements. J’interpelle les parents d’élèves pour qu’ils n’achètent pas de manuels en dehors des écoles.
Cette année, on a édité 42 millions d’ouvrages dont 34 nouveaux et nous avons gelé le système de location car le manuel récupéré devient inutilisable. De surcroît, nous avons des difficultés à recouvrer l’argent du prêt. Malheureusement, il y a des dépassements. Je vais consulter un bureau d’études pour mettre en place un système de prêts plus facile à gérer,

Le préscolaire est une nouvelle mesure qui deviendra d’ici à 2008 obligatoire. Comment comptez-vous vous y prendre?
Nous commençons dès cette année à inscrire nos enfant atteignant l’âge de cinq dans le préscolaire. Ainsi, l’école du préscolaire devient un segment indispensable d’un système éducatif. Il devient ainsi la première étape d’un système éducatif surtout que le primaire maintenant s’est rétréci. Il est passé de 6 ans à 5 ans. Donc nous sommes dans l’obligation de compléter l’enseignement primaire par un enseignement d’éveil qui devient indispensable pour améliorer le rendement du système éducatif. Cette année, nous avons scolarisé 100.000 élèves dans le préscolaire. D’ici à 2008, 630.000 élèves qui auront atteint l’âge de 5 ans seront scolarisés automatiquement car le primaire va passer de 6 à 5 ans. D’ici à 2008, nous aurons 19.000 salles de classe livrées. Et le nombre d’enseignants pour ces classes sera plus important. Nous sommes en train de former des enseignants du primaire pour l’éducation préscolaire. D’ici à 2008, l’ensemble des enfants en âge d’inscription au préscolaire sera scolarisé, à raison de 80% dans les établissements publics et 20% dans les établissements privés.

Pouvez-vous nous parler des postes budgétaires disponibles cette année et, par là même, de la formation des enseignants?
Le gouvernement nous a donné, à titre exceptionnel cette année, encore 6000 postes d’enseignants nouveaux qui vont s’ajouter aux 340.000 enseignants qui exercent déjà au niveau de notre secteur. Nous comptabilisons, cette année, 500.000 postes entre enseignants et administratifs.
Au total, le nombre de recrues dans notre secteur est équivalent à 34% de la fonction publique.
Quant à la formation des enseignants, je dirais qu’il y a deux formes de formation : la première concerne les nouveaux enseignants, alors que la seconde est destinée aux anciens qui subissent une formation en cours d’emploi.
Le problème réside dans le déficit académique des enseignants. Les enseignants algériens ont une bonne formation pédagogique qui consiste en l’expérience, ce qui leur manque, c’est la formation académique (la maîtrise de la matière enseignée). Les cours vont être dispensés le soir. 214.000 enseignants seront formés. 136.000 dans le primaire et 78.000 dans le moyen.
Les premiers vont être formés dans les instituts de maîtres et les autres dans les ENS. Il y a également l’université de la formation continue qui reviendra à sa mission originelle, c’est-à-dire le perfectionnement des enseignants. Nous allons ainsi créer une télévision spécialement pour la formation de nos enseignants.
Nous allons également les aider à acquérir un ordinateur par le biais des oeuvres sociales. Pour cela, nous comptons créer une plate-forme internet. Autrement dit, le ministère sera son propre provider.

Dans un premier temps, 12 wilayas seront concernées par l’enseignement de tamazight. Y a-t-il suffisamment d’encadreurs et de matériel pédagogique pour assurer la bonne évolution de cette discipline? Et à quand la généralisation?
Tamazight par le passé était enseigné au niveau du secondaire et du moyen, c’est une opération qui a débuté en 1995, dès cette année, on va commencer à la généraliser au niveau du primaire. L’introduction de cette matière aura lieu dès la quatrième année primaire. Dans une année, elle touchera la cinquième année. Nous avons même pensé à la mettre dans les examens officiels. Pour cela, le gouvernement a donné tous les moyens, à travers notamment l’ouverture de 165 postes budgétaires. Actuellement, nous sommes en train de régler tous les problèmes qui sont restés en suspens. Nous allons créer pour la première fois une inspection spéciale pour tamazight. Un décret endossé par le gouvernement va permettre la création de cette instance.
Je ne peux pas vous cacher une difficulté que je rencontre actuellement en l’occurrence le manque de qualification des enseignants de cette discipline. Il y a certes deux instituts de formation, l’un à Béjaïa et l’autre à Tizi Ouzou, malheureusement ils n’arrivent pas à satisfaire la demande du secteur. Pour cette raison, on a ouvert des sections de tamazight dans les instituts de formation des maîtres. Nous avons actuellement 31 enseignants en formation dans ces Ifpm. Nous allons cette année encore recruter des élèves maîtres qui seront dans nos établissements dans 3 à 4 ans pour encadrer nos élèves. Cette année, le manuel de tamazight est déjà prêt.
Ainsi tamazight a une place particulière dans notre enseignement. Nous sommes en train de la doter de moyens. Elle sera généralisée progressivement.
Actuellement, l’Institut de recherche pédagogique en tamazight travaille sur la symbolique. Le manuel qui existe actuellement dans notre école est élaboré en trois transcriptions, en l’occurrence latin, arabe et tifinagh.

Un mouvement de révocation a touché dernièrement 14 directeurs de lycée. Cette mesure a suscité l’ire au sein de cette corporation et au sein des syndicats, lesquels l’ont qualifiée d’arbitraire. Quelle sera votre réponse afin d’apaiser ces esprits?
L’évaluation ne consiste pas uniquement en l’évaluation de l’élève mais également les manuels, les programmes, les enseignants et même les gestionnaires. Il est intolérable qu’un établissement puisse réussir à hauteur de 0% au Bac trois années consécutives. Nous avons constaté qu’à chaque fois qu’il y a un bon chef d’établissement, les résultats étaient au rendez-vous. On a donc adopté une nouvelle politique appelée le projet d’établissement et de service. A partir de cette année, je vais ouvrir un grand chantier qui bannira la gestion autoritaire. Ainsi, dès le début de l’année, le collectif des enseignants, des parents d’élèves et des chefs d’établissement seront invités à constituer un comité afin de fixer des objectifs en fonction des moyens qui existent. Le ministère pour sa part, par le biais des inspections, veillera à la concrétisation de ces objectifs. Les projets des établissements doivent ainsi constituer une révolution dans la gestion. On doit passer d’une gestion dirigiste à une gestion collective où chaque membre du comité est partie prenante dans la mise en oeuvre du projet. Désormais, l’obligation de résultats est devenue quelque chose d’indispensable. Ainsi, les proviseurs qui obtiennent, trois années consécutives des résultats de moins de 15% seront radiés de leur poste. Ce n’est pas une décision qui a été prise cette année, elle date depuis trois ans. Il faut savoir que désormais, cette mesure sera appliquée et elle deviendra une loi car il y va de l’avenir de nos enfants. L’évaluation des responsables doit être une partie intégrante de l’évaluation systémique.

Un cahier des charges a été imposé à toutes les écoles privées. Quel sera le devenir de celles qui n’ont pas répondu aux critères?
Il y a 54 écoles privées agréées, 17 ont reçu un avis défavorable, et 5 dossiers sont en cours d’étude. Nous avons déjà endossé au niveau d’un Conseil des ministres une ordonnance qui stipule que ces établissements sont astreints à dispenser leurs cours en langue arabe, à enseigner le programme algérien et auront le droit d’enseigner des matières fonctionnelles après accord du ministère. Cependant, tous ceux qui ne se conformeront pas à cette réglementation seront sanctionnés, à savoir la fermeture de l’établissement et le retrait de l’agrément, et si ceci n’est pas suffisant, nous allons recourir à des sanctions pénales. Pour ce qui est des élèves des écoles privées non agréées, ils seront transférés selon leurs bulletins scolaires dans des établissements publics.

Les écoles étrangères ont également été soumises à la même réglementation. Peut-on savoir davantage sur cette question?
Les écoles privées étrangères doivent être astreintes à une réglementation. Si elles scolarisent des élèves étrangers, elles peuvent appliquer le programme qu’elles souhaitent à condition qu’il n’y est pas d’Algériens. Dans le cas où des citoyens algériens sont scolarisés, nous demandons le respect de la loi, en l’occurrence l’application de nos programmes et en langue arabe parce que la langue est un facteur de cohésion sociale. Cependant, et concernant les écoles saoudienne et française, une école étrangère en Algérie est ouverte suite à un accord bilatérale et le respect de la réglementation. Pour ce qui est de l’école française, elle a décidé d’enseigner son programme dans sa langue. De notre côté, nous avons un lycée international à Paris qui enseigne en arabe notre programme. Ceci entre dans le cadre de la réciprocité entre pays. Il faut savoir qu’aucune faveur n’est accordée. Notre but est clair, l’Algérien doit être éduqué dans sa langue et suivre le programme de son pays.

Un phénomène est en vogue ces dernières années et qui consiste à obliger les élèves à prendre des cours de soutien. Envisagez-vous de prendre des mesures à l’encontre des enseignants qui donnent des cours en dehors des heures de scolarité?
L’éducation est confrontée à un phénomène qui lui échappe. Il nous faut de l’aide de la part des parents d’élèves. Je vais m’attaquer à ce phénomène qui devient de plus en plus dangereux. On va organiser des cours de rattrapage dans nos écoles qui seront sous contrôle du ministère de l’Education et à moindre coût.
En fait, le problème essentiel généré par cette pratique est le gonflement des notes. Et pour lutter contre ce genre de comportement, la seule manière est de valoriser les examens d’étapes, tels le BEM et le Bac.

Amina BEBBOUCHI et Said BOUCETTA