“Nous n’avons pas obtenu des diplômes pour tenir des toilettes publiques !”

Rassemblement de chômeurs universitaires devant le ministère de la solidarité

“Nous n’avons pas obtenu des diplômes pour tenir des toilettes publiques !”

Samia Lokmane, Liberté, 19 janvier 2006

“Le ministre de la solidarité doit prendre ses responsabilités. Nous ne répondrons de rien en cas de troubles dans les wilayas”, prévient Bachir Boudelal. Son refoulement, hier matin, du siège du département de la solidarité nationale et de l’emploi à Birkhadem excite sa colère. “Lorsque les jeunes apprendront que Ould Abbès a refusé de prendre en charge leurs revendications, ils se révolteront”, promet-il vindicatif. Les troupes de Bachir Boudelal proviennent de cette armée de sans-emploi qui rampe à travers le pays. Mais il ne s’agit pas de n’importe quels chômeurs. C’est en quelque sorte un corps d’élite formé de diplômés d’université, que dédaigne le marché du travail ou qui sont justes bons à collectionner les stages rémunérés, dans le cadre du fameux dispositif de pré-emploi. Cette formule miraculeuse accommodée pour faciliter l’insertion professionnelle des jeunes, notamment les universitaires, s’avère une pure arnaque pour Bachir et ses camarades du Groupe indépendant des forces jeunes pour le travail et la dignité. L’association, mise en place le 13 septembre dernier, fait parler d’elle de plus en plus. Essaimée aux quatre coins du pays où les recrues sont innombrables, elle s’est distinguée par des opérations coup-de-poing comme l’occupation, il y a quelque temps, du siège de la wilaya de Naâma. Des actions pareilles ont été tentées par ailleurs. “Nous avons tenu des rassemblements devant les sièges des wilayas de Chlef, Tiaret, Béchar, Laghouat, Skikda…” révèle Bachir. Et la liste est encore longue ! Mais à chaque fois, la réponse des autorités locales est identique. “Les dispositifs de l’emploi ne dépendent pas de nous, mais du gouvernement”, répliquent les walis mi-agacés mi-impuissants. En décidant de solliciter son premier responsable, Bachir et ses camarades d’université pensaient naïvement avoir frappé à la bonne porte. Djamel Ould Abbès est sollicité pour une entrevue qu’il accepte volontiers. Le rendez-vous est pris pour le 13 octobre, soit un mois après la naissance du groupe. Les jeunes ont le sentiment que le ministre est engagé à les aider, car il propose une conférence nationale sur l’emploi. La date avait même été arrêtée et tout le monde devait se retrouver le 5 décembre à l’hôtel Le Grand-Bleu à Tipasa. “Mais ce jour-là, nous avons eu la surprise d’apprendre que la rencontre a été transférée au siège du ministère et allait se dérouler à huis clos”, relate Bachir. Pis, il constate que la conférence est ouverte à des individus qui ne sont pas en liaison avec l’ordre du jour. La délégation du Groupe entreprend alors d’organiser un sit-in à l’intérieur du siège du ministère. “Ayant appris la maladie du chef de l’État, nous avons renoncé à notre action”, confie Bachir. Maintenant que le président est rétabli, le forcing peut reprendre. Il a été relancé ce mercredi, avec la tentative de rassemblement devant le ministère. “Le président a promis un million d’emplois. Où sont-ils ?” s’élève Bachir. Cette question, il voulait la poser une fois encore à Ould Abbès, sauf qu’un important dispositif policier déployé sur place a empêché les diplômés chômeurs de faire entendre leurs voix au ministre. “À peine sur les lieux, nous avons été dispersés alors que beaucoup de nos camarades n’étaient pas encore arrivés”, soutient Bachir. Plus qu’une question d’indifférence, le mépris dont les membres du Groupe sont accablés les enrage. “Ould Abbès n’a pas trouvé mieux que la gestion de parkings publics ou d’un demi-million de toilettes en projet. Il nous a affirmé que c’est un filon qui nous permettra de faire beaucoup d’argent. Nous n’avons pas obtenu des diplômes pour tenir des WC. Le ministre a-t-il conscience qu’il a affaire à des ingénieurs, des médecins…”, s’insurge notre interlocuteur.
Le Groupe des forces jeunes pour l’emploi et la dignité milite en faveur de deux catégories de chômeurs diplômés.
Les premiers n’ont connu d’entrée d’argent que leur bourse d’étudiants. Les seconds, plus chanceux (?!), ont touché pendant deux ans maximum, des salaires dérisoires de 3 000 dinars en application du contrat de pré-emploi (CPE), avant de replonger dans l’oisiveté. “Il y a au moins 100 000 victimes”, observe Bachir, reprenant à son compte les statistiques officielles des bénéficiaires du dispositif dont le contrat est arrivé à terme.

SAMIA LOKMANE