Crise économique : Légitime inquiétude des cadres algériens

Crise économique : Légitime inquiétude des cadres algériens

El Watan, 19 octobre 2016

Le processus d’édification d’une économie de marché, lancé au début des années 1990, continue à traîner des archaïsmes qui entravent le cours des réformes et hypothèquent le bon fonctionnement du nouveau système économique qui devait en être issu. Quelle chance a, en effet, l’économie algérienne d’être innovante et compétitive si les classes moyennes industrieuses et porteuses de modernité aux rangs desquelles figurent des centaines de milliers de cadres, sont laminées et retranchées, comme c’est le cas actuellement, dans des impératifs de survie ?

Pas assez riches pour s’extraire des difficultés matérielles, mais pas assez pauvres pour bénéficier des allocations et autres soutiens de l’Etat dévolus aux faibles revenus, ces catégories de la population souffrent au présent et désespèrent quand elles évoquent l’avenir. Leurs principales préoccupations sont, notamment depuis le déclin fortement médiatisé des recettes des hydrocarbures, le chômage, l’avenir de leurs enfants compromis par un système éducatif nageant à contre-courant de la modernité, l’accès au logement et la modicité des pensions de retraite pour ceux qui envisagent d’en bénéficier dans les prochaines années.

La difficulté de maintenir son standing de vie dans la société est, par ailleurs, souvent évoquée par cette catégorie sociale et, principalement, les cadres des entreprises et administrations publiques dont le train de vie reste tributaire de la perception d’un salaire régulier et viable. La perte d’emploi à laquelle sont tout particulièrement exposés les cadres en période de crise économique peut s’avérer dramatique pour cette importante frange de la population qui ne se distingue que par les avantages que leurs revenus salariaux supérieurs à la moyenne leur procurent en période de grâce économique.

Des revenus salariaux dont le pouvoir d’achat est constamment tiré vers le bas par l’inflation et l’érosion du dinar, en dépit des réajustements de salaires opérés épisodiquement par l’Etat. Le rang social d’un cadre se mesurant souvent à l’acquisition d’équipements électroménagers, électroniques, multimédias et autres qui se renouvellent à grande vitesse, il n’est à l’évidence pas facile pour cette catégorie sociale de maintenir le standing acquis avec des salaires en constant décalage avec le niveau général des prix. Il est, à ce titre, bon de savoir qu’un ingénieur algérien débute sa carrière dans une entreprise publique, quand il a la chance d’y trouver un emploi, avec un salaire net d’à peine 25 000 DA, qu’il aura beaucoup de mal à faire évoluer, à moins d’un amical coup de pouce ou autre aubaine qui surgit à un moment donné de sa carrière.

A défaut, il ne pourra doubler son salaire de départ qu’au bout de 15 à 20 années de travail dans l’entreprise qui l’a recruté. Il n’est, de ce fait, pas rare d’entendre des cadres se plaindre d’être les grands perdants de la libéralisation économique qui n’aurait, affirment-ils, profité qu’aux plus riches et, dans une certaine mesure, aux couches pauvres qui continuent de bénéficier des aides multiformes de l’Etat dont eux seraient exclus au motif de bénéficier de salaires prétendument élevés.

Ils sont, malheureusement, de plus en plus nombreux à affirmer ne plus vouloir subir les conséquences de cette interminable transition à l’économie de marché qui leur a fait perdre tous les privilèges que leur accordait l’ancien système (logement de fonction, véhicule de service, missions rémunérées, etc.), sans pour autant avoir été payés en retour par une amélioration de leur train de vie. Le niveau de vie des cadres moyens est d’une fragilité extrême. Il suffit, nous l’affirme l’un d’eux, d’une maladie grave d’un membre de la famille à soigner, de sa voiture qui tombe en panne ou d’un événement familial coûteux à assumer (mariage, enterrement, etc.) pour que les économies s’assèchent et mettent un cadre en difficulté financière.

Ce sentiment d’extrême vulnérabilité est largement perceptible dès lors qu’on engage avec des cadres moyens une discussion sur leur avenir dans un pays qui prétend vouloir réformer en profondeur son économie et son modèle social. «Comment, dans ces conditions, adhérer au projet de société libérale que le gouvernement veut mettre en place sans en définir clairement la portée, lorsqu’on n’en a, au bout du compte, récolté que des fruits amers ?» se plaint à juste raison un architecte qui végète depuis plus de dix années dans un office public de gestion immobilière. Adhérent de l’un des plus remuants syndicats de la fonction publique, un administrateur en poste au ministère de l’Education nationale évoque l’urgence d’attirer l’attention des pouvoirs publics sur la dégradation des conditions de vie des cadres de la fonction publique.

C’est, dit-il, un légitime sentiment mêlé de crainte, d’injustice et de révolte qui taraude cette catégorie de cadres réputée pourtant pour son pacifisme, voire même sa docilité. Face à la dégradation de leurs conditions de vie à laquelle les pouvoirs publics ne prêtent plus attention, les cadres du secteur public, et notamment les fonctionnaires, ont, nous l’avons compris, le sentiment que l’issue à leur marginalisation est dans l’action collective.

L’annonce d’une crise économique de l’ampleur de celle des années 80’ consécutive à l’effondrement des cours pétroliers est de nature à exacerber leurs appréhensions, convaincus qu’ils seront les premiers à en subir les conséquences. Les plus âgés d’entre eux ont gardé l’amer souvenir des compressions de personnels, de salaires perçus tardivement, et des fermetures d’entreprises dont ils firent les frais au milieu des années 90’.

C’est pourquoi ils demeurent convaincus que c’est par cette action collective qui leur faisait défaut du temps de la crise des années 80’ et 90’ qu’ils auront des chances de se faire entendre des pouvoir publics qui donneraient ainsi une suite favorable à leurs doléances, parmi lesquelles la sécurité de l’emploi, la préservation du pouvoir d’achat, mais aussi et surtout la certitude que l’avenir éducatif de leurs enfants figure en bonne place. Les classes moyennes mériteraient davantage d’attention de la part des pouvoirs publics car elles constituent la frange la plus industrieuse de la société qu’il n’est, à ce titre, pas recommandé d’exclure des grands projets nationaux.

Ce sont, effectivement, elles qui encadrent l’économie, diffusent le savoir, le progrès technologique et la modernité en général. Leur promotion constitue, à n’en pas douter, la meilleure garantie pour l’émergence économique et sociale d’une nation. L’attention toute particulière que l’Etat doit accorder à la classe moyenne dans son ensemble devrait concerner, d’abord et avant tout, les cadres diplômés, autrement dit les élites détentrices de savoirs que le pays continue malheureusement à perdre au moment où il a le plus besoin de leurs contributions.

Près de 100 000 diplômés de l’enseignement supérieur auraient en effet quitté l’Algérie depuis la fin des années 70’, et environ 3000 les rejoindraient chaque année selon les estimations effectuées respectivement par les services de la présidence de la République au milieu des années 90’ et le Centre de recherche en économie appliquée pour le développement (CREAD) au début des années 2000. Victimes du chômage, marginalisées dans les entreprises nationales et incapables de monter leur propre affaire dans un pays où la bureaucratie entrave l’investissement et où les outils modernes de gestion tardent à se mettre en place, bon nombre de ces élites ont dû tenter leur chance sous d’autres cieux.

Si, il y a plus de vingt ans, elle ne concernait que les scientifiques de haut rang, l’émigration des cadres algériens a pris une tournure encore plus dramatique au cours de ces quinze dernières années, en affectant tout le champ des élites, qu’elles soient scientifiques, littéraires, artistiques, managériales et autres. Un prodigieux stock d’élites managériales et scientifiques qu’il s’agit aujourd’hui de mettre à contribution pour renforcer notre économie, non pas en les faisant revenir en Algérie où, à l’évidence, elles ne trouveront pas l’environnement requis, mais en sollicitant aussi fréquemment que possible leur contribution à partir du pays où elles ont élu domicile. Les technologies de l’information et de la communication (Internet, visioconférences, etc.) rendent aujourd’hui possible ce type de contributions.

Faudrait-il émigrer pour échapper au destin peu enviable que vous réserve votre pays et se donner une réelle chance de réussite sous d’autres cieux, quand on dispose de la compétence et de la volonté requise, nous questionne à juste raison un maître-assistant en poste à l’université de Bouzaréah, qui se débat dans d’inextricables problèmes matériels qui entravent sa profession. La réussite de ces compatriotes en dehors du pays montre à l’évidence que lorsque les mécanismes du marché fonctionnent et que l’Etat de droit existe, les Algériens sont en mesure de créer et de gérer avec compétence des activités complexes.

La marginalisation et les échecs professionnels que la plupart d’entre eux avaient subis dans leur pays avant de se faire une place au soleil à l’étranger montre, a contrario, que la réussite professionnelle des cadres n’est pas toujours acquise dans un pays où les mécanismes du marché et l’Etat de droit n’existent pas, quand bien même ils disposeraient d’une compétence hors du commun.
Nordine Grim