Bidonvilles de Sidi Salem et de la Sonade à Annaba

Bidonvilles de Sidi Salem et de la Sonade à Annaba

L’attente et le désespoir des démunis

par Z.R., Le Jeune Indépendant, 3 janvier 2006

Après deux jours de pluies torrentielles, les premiers rayons de soleil commencent à réchauffer les toits de tôle du bidonville Kandahar, dans la commune de Sidi Salem, daïra d’El-Bouni. Celui qui se rend pour la première fois dans ces baraquements est frappé par l’aspect de misère dégagé par ce site, jouxtant quelques bâtiments en cours de construction, qui représentent l’espoir, pour ces centaines de familles, de posséder un jour une habitation décente.

Faute de matières premières, ce chantier a connu de sempiternels arrêts. Les familles de ce bidonville vivent dans une promiscuité insupportable. Des baraques de parpaing, avec des toits de tôle ondulée, sont serrées les unes contre les autres.

Des eaux stagnantes et des égouts à ciel ouvert traversent ce site. Un décor désolant qui nous renvoie aux quartiers des «intouchables» de Calcutta, en Inde. Du linge étendu sur des cordes suspendues d’une baraque à une autre. Des enfants jouent à l’extérieur, partageant leur espace vital avec les rats, les cafards et autres parasites.

De l’autre côté de la rue, dans un terrain vague, deux vaches maigres broutent des détritus débordant des poubelles en plastique. Elles sont gardées par une femme âgée, assise à même le sol, en plein soleil. Quand le chômage «enfante» la délinquance Questionnée sur son quotidien, cette vieille dame a dénoncé, pêle-mêle, la longue attente d’un logement promis depuis des lustres et la vie insupportable dans les baraques.

«Nous étouffons littéralement. L’humidité et l’insalubrité nous tuent à petit feu.» Nous apprenons que son mari est mort depuis deux ans, d’une crise aiguë d’asthme. «Comme vous le voyez, les baraques sont si proches les unes des autres qu’il a fallu porter mon défunt mari comme un enfant pour le conduire vers sa dernière demeure.

On n’a pu utiliser un nâach, comme font les autres. C’est ainsi que nous sortons nos morts à Kandahar ; on dirait que nous sommes maudits.» Dans ce quartier, l’un des plus déshérités de la wilaya, le taux de chômage est très élevé et la délinquance juvénile prend des proportions alarmantes.

«On n’a rien à faire, alors on surveille les travaux du chantier. Dès qu’ils ont besoin de main-d’œuvre, on essaye de se faire embaucher ; mais c’est difficile, ils choisissent des gens qui ont de l’expérience. Nous n’avons aucune chance, mais sait-on jamais…», nous dit Omar, un jeune de ce quartier.

Et d’ajouter : «J’ai trente-cinq ans ; je suis sans travail et sans avenir. J’ai grandi à Kandahar ; j’ai quitté l’école dès la sixième ; je ne pouvais pas suivre.» Les autres acquiescent. Tous attribuent leur échec scolaire aux conditions de vie dans le bidonville.

«On a une seule pièce et je ne pouvais étudier dans le bruit ni faire mes devoirs. Très tôt, j’ai commencé à faire l’école buissonnière… ce n’est pas une vie», affirme avec dépit un autre jeune. «Comment voulez-vous qu’on se sente des citoyens à part entière, comme les autres ?» nous lance-t-il tout en suivant du regard quelques ouvriers qui plaçaient des cadres de fenêtres sur les parois de béton.

L’avenir ? Omar sourit ironiquement : «Il faudrait d’abord trouver un travail stable et avoir un logement.» Appartement ou boîte d’allumette ? Les familles logeant dans ces baraquements sont inscrites sur les listes d’attente de l’OPGI, mais elles déclarent qu’elles ne croient guère au miracle : «nous savons qu’avec le temps notre tour au logement viendra.

Mais il faut voir comme ces appartements sont exigus. Ils ne sont pas conçus pour des familles nombreuses. Ce sont de vraies boîtes d’allumettes. On ne peut même pas envisager de mariage un jour. Occuper une seule pièce, c’est impossible !» «Je me demande pourquoi ils les réalisent aussi petits ; on peut à peine tenir dans une chambre», se demande un autre jeune.

Ce quartier, qui a accueilli après l’indépendance de nombreuses familles itinérantes ou revenant des camps implantés de l’autre côté des frontières tunisiennes, n’a pas bénéficié de mesures de développement local. Malgré l’implantation d’un complexe de la Sonatrach, ce faubourg a de tout temps été considéré comme un «quartier sensible», où tous les maux sociaux sont particulièrement exacerbés par la misère et le chômage qui y sévissent.

A trois kilomètres du chef-lieu de la commune de Sidi Ammar se situe Sonade, un bidonville abritant une cinquantaine de familles. Cachées de la route principale par des collines, ces habitations précaires ont été construites au cours des années 1980.

Depuis cette date, le relogement des familles s’est effectué au fur et à mesure des disponibilités, mais le nombre de baraques reste le même, car chaque habitation de fortune est aussitôt reprise par des nouveaux venus, généralement originaires des wilayas de Tébessa et Souk Ahras et fuyant le chômage et la misère.

Ils s’installent dans ces lieux avec l’espoir de trouver un travail dans le bâtiment, seul secteur où ils peuvent se faire embaucher le temps d’une saison. Ces familles vivent dans des conditions très difficiles. Elles souffrent du froid de l’hiver.

Elles se chauffent au gaz butane qu’elles achètent au prix fort à des revendeurs peu scrupuleux. Ce sont surtout les enfants qui paient le plus lourd tribut, obligés de faire plus de trois kilomètres à pied, quatre fois par jour, pour se rendre dans les écoles de Sidi Ammar.

En plus, les chemins sont impraticables dès les premières pluies. L’été, ils sont les premières victimes des fortes chaleurs. Parce que cette agglomération a été installée initialement pour une durée déterminée ; il n’y a ni réseau d’évacuation des eaux usées ni de conduites d’eau potable.

Les damnés de la Sonade doivent faire plusieurs kilomètres pour s’approvisionner en ce précieux liquide à l’unique fontaine située aux abords de la limite territoriale entre la commune de Sidi Ammar et celle d’El-Bouni, près d’un marché de gros.

Et pour ce faire, ils utilisent des brouettes et des jerricans. D’un autre côté, certains habitants de ce quartier, qui vivent là depuis plus de vingt ans, s’étonnent que des nouveaux venus soient portés sur les listes des bénéficiaires de logements sociaux, alors qu’eux s’éternisent sur place.

Certains déclarent même n’avoir jamais perçu d’aide de la part de l’administration, bien qu’ils figurent depuis de longues années sur les listes des démunis de la commune. Z. R.