La misère aux portes d’Alger

BIDONVILLE DE REHELI

La misère aux portes d’Alger

L’Expression, 13 juillet 2006

À Reheli, Semmar, on a l’impression de se trouver dans un quartier de Bombay, pourtant nous sommes bel et bien dans la périphérie d’Alger.

La vue de cet immense bidonville agresse le regard. Des milliers de baraques construites à l’aide de zinc, de plaques métalliques, de planches en bois, de débris en plastique et autres matériaux de fortune occupaient, sur une longueur de plusieurs kilomètres, le bord de la voie ferrée qui relie Alger à Blida. Ce paysage, coupé en deux par le fameux Oued El-Harrach, est tout simplement cauchemardesque.

Collées les unes aux autres, comme pour témoigner de la solidarité qui lie les habitants de ce quartier, certaines de ces supposées habitations sont occupées, en plus des humains, par des chèvres et des moutons qui broutent les quelques herbes qui ont poussé aux abords des ruelles étroites et tortueuses de Reheli. Quand l’été dessèche toutes les végétations, ces bêtes, passent au nettoyage des détritus des hommes. Elles se nourrissent également des sachets en plastique et de papier journal.

Des tas d’ordures et d’immondices ornent ce paysage pour le rendre plus laid et plus désolant encore. Des bambins émaciés aux mines crasseuses et aux habits écorchés, observent de leurs grands yeux curieux les mouvements de notre photographe.

A défaut de travail et de loisirs, la frange juvénile de ce quartier s’adonnait à la consommation des stupéfiants au vu et au su de tout le monde. Des adolescents, adossés au mur de la gare de la Sntf se passent avec nonchalance un joint de cannabis tout en regardant inlassablement les voyageurs et les trains qui passent, à longueur de journée, à quelques encablures de leurs terriers.

Un groupe de jeunes qui apparemment n’apprécient pas notre présence sur leur domaine, nous transpercent de leurs regards hostiles.

Mendiantes de mère en fille

Une hostilité qui n’est pas, heureusement, partagée par tous puisque deux jeunes habitants du quartier ont bien voulu répondre à nos interrogations.

Rabah, 26 ans marié et père d’un enfant, a tenu à nous préciser que les gens de Reheli sont comme le reste des Algériens: «nous ne sommes pas tous des voyous, des toxicomanes ou des mendiants, comme pourraient le penser la plupart des gens. Notre quartier est habité également par des gens de bonne famille, plusieurs journalistes ont dramatisé les choses en parlant de fléaux sociaux généralisés».

Agent de sécurité de son état, il nous explique que ce grand bidonville est composé de 3 quartiers «Reheli 1, Reheli 2 et Reheli 3 et ce, en plus du quartier des Touansa». Rabah est né à Reheli, son père est natif d’El harrach. Avant le début du terrorisme, ce quartier ne comptait que quelques dizaines de maisons mais à partir de 1995, un exode massif a fini par engendrer ce gigantesque entassement hybride de plaques de zinc. La majeure partie de ces familles sont venues de l’intérieur du pays, notamment de Ain Defla, de Médéa de Chlef et de M’Sila.

Nabil de son côté a indiqué que d’autres familles sont venues des différents quartiers d’Alger : de Bab El-Oued, de Bab Ezzouar, de Birtouta, et ce, dans l’espoir de se voir octroyer des logements.
Les nouveaux arrivants ont acheté des baraques et se sont installés. Des baraques ajoute-t-il, qui «coûtent entre 8 millions et 20 millions de centimes. Une baraque en parpaing peut atteindre les 25 millions».

Arrivant au sujet de la distribution de logements, Nabil a déclaré que 172 familles ont bénéficié de logements après l’inondation de oued El-Harrach en 1992 mais un grand nombre d’entre elles, sont revenues dans leurs baraques.Ces cas de retour, sont l’un des plus grands problèmes qui entravent le règlement de cette situation dramatique, conclut Nabil.

Sliman, un quadragénaire installé en famille dans ce quartier depuis plus de 9 années, est originaire de Chlef: «je suis venu ici en 1997, fuyant les égorgeurs. J’ai abandonné mes terres et j’ai suivi les traces de mon cousin, installé ici, une année avant que j’arrive».
Pour nourrir sa femme et ses 7 enfants ( 5 filles et 2 garçons) il travaille comme porte-faix au marché de gros de Semmar. Ses épaules larges et ses bras bien râblés de fellah lui ont évité d’être au chômage. Les voisins, quant à eux, ne sont pas tous aussi «chanceux» que Slimane. Le chômage fait des ravages dans ce lieu de dénuement où des enfants qui ne dépassent pas les 10 ans, aident leurs parents en vendant du plastique ou de l’aluminium. Le ramassage de ces résidus destinés au recyclage, coûte cher aux enfants qui parcourent quotidiennement plusieurs kilomètres pour collecter, enfin, quelques kilos d’aluminium dont le prix ne dépasse pas les 200 DA.

Néanmoins, l’aspect miséreux de ces habitations, n’empêche pas la présence sur les lieux, de grosses voitures et d’assiettes paraboliques qui émergent des taudis. Ce contraste soutient la thèse de ceux qui disent que certaines familles ont vendu leurs logements et sont revenues au bidonville, afin d’en bénéficier de nouveau dans la distribution d’autres quotas.

Le quartier des Touansa

A 10 heures du matin, les femmes du quartier des Tunisiens sont déjà parties travailler en compagnie de leurs enfants. Le travail de ces femmes consiste tout simplement à mendier. Les habits maculés et lacérés cachent mal leurs traits charmants de gitanes. Elles se dispersent chaque jour que dieu fait sur tout le territoire de la capitale.

Et la nuit tombante, elles reviennent chargées de friperie, de quantités de produits alimentaires, et d’argent qu’elles avaient gagné en pratiquant la mendicité et la voyance. En effet, les femmes du quartier des Tunisiens jouissent d’une réputation inégalée pour ce qui est du charlatanisme.
Une grande partie de leurs gains proviennent de la pratique de ces «métiers».

Les hommes quant à eux, passent leurs journées dans les cafés de la ville de Semmar, ou à surveiller leur quartier. La présence des Touansa sur les lieux, remonte aux premières années de l’indépendance. Ils sont venus, nous précise un ancien habitant de Reheli, de la bande frontalière entre Tébessa et la Tunisie. Leur communauté est formée de quatre tribus: les Guedadderia, les Khelaifia, les Hemaidia et les Braikia.

Des conflits, parfois sanglants, éclatent entre les membres de ces tribus qui comptent environ 400 ménages. Les liens de mariage ne se contractent que rarement, en dehors de la communauté.
M.Youcef, le chargé de la communication au niveau de l’APC de Gué de Constantine nous a fait savoir que malgré leur installation en Algérie depuis les années soixante, les Touansa ne se sont pas naturalisés Algériens.

Ils continuent de vivre avec des cartes consulaires et ils gardent des contacts étroits avec l’ambassade de leur pays d’origine. Concernant le nombre des baraques du quartier Reheli, le même responsable nous a indiqué que le dernier recensement faisait état de l’existence de 10.000 baraques, sans compter celles des Tunisiens.

Interrogé sur l’état d’abandon vécu par la population de cet immense bidonville, notamment sur le plan hygiénique, M.Youcef a considéré que «les habitants des constructions illicites n’ouvrent pas droit aux prestations de nos services», oubliant que la raison d’être de l’instance municipale, est de servir les citoyens quel que soit leur rang ou leur lieu de résidence.

Les habitants du bidonville de Reheli, qui ont fait un sit-in il y a quatre mois pour demander la rencontre du wali, ont eu droit à une opération de recensement qui pourra mettre fin à un calvaire qui a duré des décennies. Mais en attendant, ils continuent de subir les affres d’une misère intolérable à 20 Km seulement du coeur de la capitale.

Farouk DJOUADI