Ces jeunes qui s’automutilent par désespoir…

Le phénomène tend à se multiplier à Annaba

Ces jeunes qui s’automutilent par désespoir…

El Watan, 24 mai 2011

Plusieurs jeunes issus de milieux défavorisés éprouvent des difficultés à gérer leurs émotions. Nombreux sont ceux qui choisissent d’exprimer leur détresse en s’infligeant des blessures à coups de lames de rasoir ou autres objets contondants.

L’automutilation prend des proportions phénoménales. Cet acte de désespoir fait écho à l’immolation par le feu et reste circonscrit quasi exclusivement à la wilaya de Annaba où les jeunes demandeurs d’emploi ou de logement recourent très facilement à ce procédé. «Contrairement à ce qu’ont longtemps pensé les spécialistes, le phénomène n’est pas exclusif à ceux qui souffrent d’un trouble mental», estiment à l’unanimité les psychologues que nous avons contactés. Nos interlocuteurs précisent que «14 à 20% des jeunes s’infligent des sévices sans nécessairement avoir un problème de santé mentale». Ils précisent néanmoins : «Cet acte qui s’exprime par la dégradation préméditée du corps se fait sans intention suicidaire. Au contraire, c’est pour exprimer le droit à la vie.»

A maintes reprises, les alentours et le siège de la wilaya de Annaba ont été le théâtre de ce désespoir, des jeunes exprimant leur ras-le-bol et leurs revendications par l’automutilation. La dernière manifestation en date s’est produite le 8 mai, quand les exclus de la liste d’attribution de 450 logements de la commune El Bouni, la plus peuplée de la wilaya, sont descendus dans la rue. Ils sont venus devant le siège de la wilaya pour exprimer leur colère. Parmi eux, trois jeunes mariés, la trentaine entamée, n’ont pas hésité à se taillader le torse à coups de lame de rasoir dans une scène devenue désormais presque banale. «Le logement ou le suicide», telle est la menace inscrite sur une banderole brandie par les trois protestataires. «Nous sommes 28 familles qui habitent le bidonville de Djemaâ Hocine à Bouzaâroura de la commune El Bouni. On nous a signifiés que notre bidonville n’est pas recensé pour bénéficier à l’avenir d’une opération de recasement malgré l’existence d’un recensement d’envergure nationale.

Dans nos baraques, nous côtoyons les chiens errants, les bestioles et autres rongeurs. La Constitution prévoit pour tout Algérien le droit à un logement. Apparemment nous ne sommes pas des Algériens. Nous recourons alors à l’automutilation pour exprimer notre souffrance», répond un jeune, le sang coulant des plaies qu’il venait de s’infliger à coups de couteau. «Blesser intentionnellement son corps est un comportement qui, loin d’être anodin, est synonyme d’un profond mal-être. Dans la mesure où ce comportement aide à faire aboutir des demandes ou parfois à garder d’indus privilèges, il peut devenir une addiction dont il est difficile de se dissocier avec le risque d’une augmentation du nombre, de la fréquence ou de la gravité des blessures dépendant des situations de besoin», préviennent d’autres psychologues.

Selon le professeur Boudef, chef service de l’EHS psychiatrique Errazi de Annaba, «l’automutilation représente l’aspect spectaculaire d’un profond mal-être. Résoudre le problème de l’acte sans comprendre le problème de fond n’est généralement pas suffisant et ne mène alors qu’à le remplacer par d’autres comportements autodestructeurs». A vrai dire, le problème de fond réside dans le besoin de la jeunesse algérienne d’un emploi et d’un logement. C’est la condition sine qua none pour mettre fin à ces nouveaux phénomènes qui semblent également se nourrir de la violence ambiante.

Mohamed Fawzi Gaïdi


 

Pr Mohamed Boudef. Spécialiste en psychiatrie à Annaba

«L’automutilation, une mythologie locale»

Fondateur, en 1999, du premier centre de prévention de suicide en France, vice-président du Groupement d’études et de prévention du suicide (GEPS) de Paris, fondateur du Centre intermédiaire de soins pour toxicomanes (CIST) de Annaba,
le Pr Boudef tente, à travers cet entretien, d’expliquer l’acte de l’automutilation qui concerne particulièrement la wilaya de Annaba. Désigné expert judiciaire dans l’affaire des assassinats de Ali Tounsi et de l’ancien président Mohamed Boudiaf, ce psychiatre de renommée explique que le mal-être exacerbé est à l’origine de cet acte extrême, qu’il met en lien avec ce qu’il appelle la «mythologie locale».

– Pourquoi les jeunes s’automutilent-ils ?

Assez souvent, les individus qui s’automutilent ont des difficultés à reconnaître, à gérer et à exprimer certains sentiments autrement que par des blessures corporelles. Prendre conscience de son mal-être et l’exprimer de façon non destructrice, par exemple, à l’écrit ou par le dialogue n’est pas évident chez nous et ne rapporte pas. L’arme automutilatrice est considérée classiquement comme un équivalent suicidaire. Cependant, d’autres significations sont autant possibles que compréhensives en fonction de la culture environnante et surtout de la culture mythique d’un peuple ou d’une région.

 

– L’automutilation est-elle un moyen de communication ?

Oui. Depuis des semaines, voire des mois, l’automutilation a supplanté le dialogue et le calme dans le but de faire aboutir des revendications ayant trait essentiellement au logement et à l’emploi, et parfois pour sauvegarder des privilèges illégaux. C’est un phénomène général à connotation régionale, surtout à Annaba.

 

– Serait-ce donc une spécificité locale ?

La prédominance d’un phénomène dans une région peut s’expliquer partiellement par la valeur mythique et symbolique de l’arme blanche dans le vécu collectif.
Certains quartiers de la ville de Annaba par exemple ont eu une certaine renommée grâce à l’usage de l’arme blanche qui aurait ses «héros» les plus admirés. Tout ce conditionnement a opéré dans certaines populations depuis des décennies pour faire de l’arme blanche un outil et un équipement noble malheureusement utilisé pour agresser ou plus simplement s’automutiler. Ainsi, le réflexe de faire appel à cette pratique est un conditionnement déjà ancré dans l’inconscient collectif, socialement valorisé contre l’immolation qui reste une pratique rejetée et marginalisée. Ceci est une ambiance générale habituelle ancrée dans les us et les coutumes de la région et qui peut donc servir de piste pour comprendre le phénomène.

– D’où puise-t-on l’usage des armes blanches ?

Ces dernières années, il est apparu un phénomène digne des croisades et des temps de conquêtes islamiques. C’est l’usage de l’épée qui traduit une reviviscence des temps islamiques héroïques ; surtout que le sabre était consacré par les hordes terroristes, jadis brandi par les émirs comme le symbole de l’Islam conquérant. Au début, c’étaient des rumeurs : des épées dans les maquis. Quelques mois après, les plus valeureux ont vu leurs bandes doter d’épées. En somme, les armes blanches – couteau et épée – dans les maquis sont devenues le dialogue calqué sur les schémas terroristes. Ainsi, demander un emploi ou un logement passe de façon plus spectaculaire en brandissant l’arme blanche

Mohamed Fawzi Gaïdi