Essais chimiques de Oued Namous (Béchar)

Essais chimiques de Oued Namous (Béchar)

Les victimes oubliées d’une raison d’état

El Watan, 14 juin 2009

Les citoyens de Figuig, la ville marocaine distante d’à peine quatre kilomètres de Bni Ounif, demandent fermement, par voie de presse, à être indemnisés suite aux essais chimiques organisés en territoire algérien par les autorités françaises jusqu’à la fin des années 70.

Ils disent que les vents d’Est, provenant de Oued Namous, sont responsables du cancer du foie et de la peau de nombre de leurs compatriotes alors que nous, nous sommes en plein cœur de la région où furent éparpillés les résidus chimiques et bactériologiques, lieu des essais et personne ne donne l’air de s’émouvoir de nos conditions de vie. Oui, personne ne donne l’air de s’émouvoir des conséquences des essais chimiques sur notre santé et celles de nos animeaux », constate Mezag Cheikh de la tribu de Sidi El Hadi (2000 âmes environ) implantée depuis toujours dans la vaste étendue steppique de Oued Namous où fut érigée la fameuse Base 2 destinée à des tirs spéciaux et leurs gaz supposés être récupérés par des aspirateurs fabriqués pour. L’homme qui nous a interpellé, aujourd’hui installé au chef-lieu de daïra de Bni-Ounif, explique, par le détail, comment fut décimée, « à vue d’œil », une bonne partie des troupeaux (moutons, chèvres, camélidés) à la suite des essais de ces gaz de combat importés de France. Egalement, il note que beaucoup d’éleveurs et d’enfants d’éleveurs ont dépéri ou ont été atteints de maladies mystérieuses mais peu incrimineront, de manière frontale, les gaz lâchés dans l’atmosphère et absorbés par le couvert végétal nécessaire à l’alimentation du bétail. Chez certains nomades, on n’incrimine pas toujours la nocivité de ces gaz, mais on préfère parler de fatalité parce qu’on ne sait pas dire autre chose face aux adversités croisées.

Du côté des localités de Boussir et d’El Guetrani, qu’on ne peut atteindre qu’avec de solides 4/4 et d’intrépides guides rompus à toutes les pistes et tous les vents changeurs de pistes, on n’a rien changé aux habitudes. La transhumance reste le seul moyen d’exister et surtout de faire exister le cheptel. Cette unique richesse constituant l’élément de base de l’économie de cette région de 16600 km2. Les nomades ne s’attarderont pas beaucoup à vous parler du passé quand le présent vous assiège de problèmes plus terre à terre ; mais plutôt des millions de têtes qui ont fait de Oued Namous une halte indispensable dans la consolidation de la chaîne alimentaire du bétail transhumant. Cependant, ici et là, on commence à s’inquiéter des effets de ces bombes à retardement laissées par la France du côté de « Ferraât Erahj », littéralement « zone de poison », et des résidus chimiques et autres déchets toxiques enfouis dans des puits dont peu de gens connaissent réellement la dangerosité. Les lieux d’essais, qui étaient naguère délimités par le fil barbelé ne le sont plus parce que le barbelé a servi pour d’autres clôtures à des nomades venus d’ailleurs, principalement des wilayas d’El-Bayadh, Djelfa et Naâma, mais aussi parce que les piquets de clôture ont été vendu, pour des besoins plus urgents, à des éleveurs qui ont plus peur du voleur de mouton que de l’environnement qui porte ce mouton.

Benaradj Mustapha, quatre fois maire de la ville de Bni-Ounif dont dépend administrativement Oued Namous et actuellement membre de l’APC, dénonce cette situation qu’il qualifie de véritable déni de justice à l’endroit des populations nomades qui continuent de parcourir cet immense couloir steppique, généreux en pâturages, grand comme une fois et demie la superficie du Liban. « On parle beaucoup, ces derniers mois, de l’indemnisation des victimes des essais nucléaires de Regane et d’Aïn Amguel, alors pourquoi ne pas intégrer dans cette disposition de la loi, les victimes non déclarées de Oued Namous qui traînent encore les séquelles de ces essais chimiques ? » s’interroge-t-il, avant d’ajouter, sur un autre registre plus grave encore : « Les déchets toxiques éparpillés sur des milliers de kilomètres carrés ont probablement pollué les nappes phréatiques et les eaux souterraines en écoulement. » Cet ancien maire, qui a pu arracher une délibération communale susceptible d’enclencher un débat de fond autour de la question de ces expérimentations chimiques que beaucoup cherchent à taire, explique : « La France, à travers ses entreprises militaires et civiles, n’a rien laissé en matière d’écrit et il nous est pratiquement impossible de trouver la moindre archive qui puisse nous aider à déterminer l’étendue exacte du désastre commis sur l’humain, la faune et la flore, cependant, on peut affirmer, sans risque de nous tromper, que le cancer du poumon, du foie, les maladies de la peau occasionnés par les émanations de gaz toxiques ont fait et continuent, à ce jour, de faire des ravages au sein des populations qui transhument à l’intérieur de ce grand périmètre coincé entre la ceinture steppique des Hauts-Plateaux et les portes du désert que oued Saoura arrose avant de se perdre dans le grand Sud. »

Pour Benyoucef Ahmed qui a travaillé sur les lieux en tant que chauffeur entre 1963 et 1978, les deux opérations chirurgicales qu’il a subies et la perte de son œil droit ne sauraient être que la conséquence des essais chimiques auxquels il était exposé malgré lui. « J’ai écrit à tout le monde mais personne n’a daigné écouter mes doléances », nous dira le vieil homme d’une voix enrouée. Il demeure persuadé que la toxicité des essais et leur fréquence sont à l’origine de graves ennuis de santé de beaucoup de ses collègues, ces hommes de peine recrutés sur site et dont certains sont morts depuis longtemps. « Les déchets toxiques nous guettent de partout mais que peut-on faire quand nous n’avons que nos mains meurtries pour prier ». El-Hadj Mahiedine, qui a été mécanicien dans cette base ouverte dans les années 30, constate, dépité, sa mort à petit feu, en soupirant. « Nous ne sommes pas reconnus comme victimes ni par les Français ni par nos frères algériens ». El Hadj enlève ses gants – nous sommes pourtant au moins de juin – pour nous montrer ses mains, des mains brûlées, des mains qu’il utilisait pour la réparation des engins et véhicules, notamment américains (Dodge, GMC, 4/4, 6/6, Jeep). « A leur retour du polygone d’où partaient les tirs, les camions étaient lavés avec une eau bouillie à 180 degrés et les laveurs, c’étaient nous, mais qui s’inquiète aujourd’hui de notre statut ? ». Les camions lavés par El-Hadj et ses compatriotes ont été pour partie vendus aux enchères en… 1983 nous apprend Allali de la région de Moghrar d’où part Oued Namous,l’oasis de Moghrar, le pays de Cheikh Bouamma. Personne ne s’était soucié des produits chimiques accrochés aux parois de ces véhicules utilitaires vendus à des citoyens algériens pressés de les remettre sur route. Touiti Slimane, lui préfère ne pas trop s’attarder sur cette sombre période de sa vie : « A quoi me servira une indemnisation alors que je suis au crépuscule de ma vie ? »

Touiti était maçon. Il avait construit du dur pour ne récolter que des maladies et des regrets tardifs. « Nous ne possédons aucun plan susceptible de nous éclairer, de manière substantielle, sur ces essais et les méfaits occasionnés par les tirs périodiques commandités par la SODETEG (Société d’études techniques et entreprise générale) » précise le président de L’APC de Bni-Ounif. Il nous informe qu’un dossier est en préparation. Une fois ficelé, il sera envoyé à toutes les instances concernées. Il convient de préciser que cette société (la SODETEG) avait pris le relais du centre d’expérimentation semi permanent relevant directement du ministère des Armées français, à partir de 1967 et ce, jusqu’en 1978.

Par Bouziane Benachour


B2-Namous : Histoire d’une base secrète

C’est un nom de code qui pique : B2-Namous (namous veut dire moustique en arabe).

L’affaire concerne les militaires français, sous l’uniforme puis sous couverture civile, qui sont restés après 1962 pour effectuer des essais sur une base secrète en Algérie. « Les essais, révèle Le Nouvel Observateur, du 23 octobre 1997, ont continué jusqu’en 1978 avec l’autorisation des plus hauts responsables algériens »…… C’est le 27 mai 1967 qu’un accord cadre sur B2-Namous est signé, en catimini, par le nouvel ambassadeur français à Alger, Pierre de Leusse et le commandant Chabou, au nom du président Boumediène.

Les militaires français doivent alors travailler sous couverture civile. Une filiale de Thomson sera leur employeur officiel mais l’autorité militaire aura le contrôle des opérations. Le 4 décembre 1967, un autre accord secret sur B2-Namous est encore signé entre Paris et Alger. C’est désormais l’Armée algérienne qui assure la garde extérieure de la base et la Sodeteg sera considérée « comme travaillant pour l’autorité militaire algérienne ». Selon le ministère de la Défense français, « l’installation de B2-Namous est détruite et est rendue à son état naturel » en 1978.

– Source : Le Nouvel Observateur du 23 octobre 1997

Par b.b.a


Les révélations d’un officier

En 1966, le colonel Moulin était le chef du groupement armes chimiques et bactériologiques de la section technique de l’armée.

Dans une brochure d’accueil à B2-Namous, un document ultrasecret à l’époque, il raconte : « Dans les premiers temps, les expérimentateurs logeaient sous la tente, pendant les campagnes d’expérimentations. Puis des bâtiments ont été construits peu à peu ; le confort s’est développé avec l’amélioration de l’installation électrique et la distribution d’eau potable, en sorte que, sans être luxueux, le séjour à B2 est maintenant supportable. » Le colonel Moulin écrit encore : « Les distractions sont peu variées à B2, mais si vous aimez l’eau, il existe une piscine de 10 mètres sur 5 au pied du château d’eau.

Des tournois de bridge ou d’échecs sont organisés par les officiers. On joue aussi à la pétanque. Des projections cinématographiques ont lieu en plein air à l’entrée du camp. » Et le colonel Moulin précise : « Il est conseillé de se munir d’un tabouret et d’une couverture. » « La vallée de Oued Namous, écrit le colonel, est parcourue de quelques tribus de nomades….. Il existe peu de palmeraies dans le voisinage du polygone ; la plus proche de Tamednaia est abandonnée. La plus facile d’accès est à cinq heures de piste du camp, elle n’est plus exploitée que par quelques familles. »

Par b.b.a