L’option de l’électronucléaire s’affirme au Maghreb

L’option de l’électronucléaire s’affirme au Maghreb

Maghreb nucléaire

Maghreb Emergent, 12 juillet 2010

Il n’existe pas de programme nucléaire maghrébin mais, de manière séparée, l’Algérie, la Libye, la Tunisie et le Maroc ont des ambitions en matière de développement d’une industrie électronucléaire. Des accords généraux ont été signés avec des fournisseurs potentiels les choix industriels ne sont pas encore faits. La France est particulièrement active dans le domaine a déjà signé des accords de faisabilité et de financement de centrales nucléaires. L’enjeu est d’abord économique. Mais les choix à faire ont des implications stratégiques lourdes.

Que ce soit pour préparer l’après pétrole et gaz (cas de l’Algérie et la Libye) ou par souci d’indépendance énergétique chez les pays peu pourvus en ressources fossiles (Maroc, Tunisie), se doter de l’énergie nucléaire est désormais inscrit sur l’horizon moyen. Le Maroc, même s’il a pris résolument option sur les énergies renouvelables propres (éolien solaire) a intégré le nucléaire dans sa stratégie de sécurisation énergétique. Les chiffres de la dépendance actuelle à l’égard des ressources fossiles l’y incitent : plus de 90% de son énergie est importée, le pétrole représente à lui seul 30% du volume global des importations du pays. La signature, le 2 juillet dernier, d’un accord de coopération avec la France « pour le développement des utilisations pacifiques » est un accord cadre destiné à « préparer » le Maroc à entrer dans le domaine de l’énergie nucléaire. Les choix économiques et industriels – même si la France de Sarkozy mène une politique agressive au Maghreb et dans le monde arabe pour prendre de court la concurrence – ne sont pas encore faits. Les prévisions marocaines tablent sur la mise en activité de la première centrale nucléaire ente 2022-2024. Les appels d’offres et négociations de contrats auront lieu entre 2011-2014. Un réacteur de 2MW a été mis en service en 2007. Un protocole d’accord a été signé au cours de la même année entre le groupe Areva et l’ l’Office chérifien des phosphates dans le domaine de la recherche et l’extraction de l’uranium. Le Maroc recèlerait quelque 6 millions de tonnes d’uranium dans ses phosphates. L’Algérie qui dispose déjà deux réacteurs nucléaires d’essai dont un de 40 mégawatts de technologie chinoise, d’un institut de recherche dédié à la filière et d’un gisement d’uranium inexploité a déjà signé des protocoles de coopération technologiques avec les grands pays maitrisant l’atome. La première centrale nucléaire en Algérie est envisagée vers 2020.

Une polémique franco-allemande significative

« Vers 2020, l’Algérie aura probablement sa première centrale nucléaire et nous aurons une centrale tous les cinq ans après» a indiqué l’ancien ministre de l’énergie, Chakib Khelil. La Tunisie qui dispose d’une petite production de pétrole et de gaz a été, jusque-là, relativement autosuffisante. Le déclin de cette production et l’accroissement des besoins a incité à introduire le recours à l’énergie nucléaire comme une priorité. Un accord a été conclu avec la France à la fin 2006 et une centrale nucléaire de 900 MW est envisagée pour la période 2020-2024. La Libye, pays pétrolier et gazier, n’est pas en reste. Elle a multiplié les accords-cadres avec de nombreux pays. La signature en 2007 par Nicholas Sarkozy, en visite à Tripoli, d’un mémorandum sur le nucléaire, a suscité une réaction significative du gouvernement allemand. Outre le « risque de prolifération », le ministre délégué allemand aux affaires étrangères de l’époque, M. Gernot Erler, a reproche au gouvernement français d’agir contre les intérêts allemands. L’Allemagne a «déjà fait des propositions» à la Libye pour y développer le secteur des énergies renouvelables, avait-il fait remarquer. Les choix de stratégie énergétique des pays du Maghreb et dans le reste du monde arabe – pays solvables, s’il en est – sont bel et bien au cœur d’une concurrence entre européens. Le projet Desertec – connexion de plusieurs grandes centrales solaires thermiques installées en Afrique du Nord – piloté par les allemands (un investissement de 400 milliards d’euros) a fait l’objet de rudes attaques en France. Jean Louis-Guigou, président d’un think Tank français (Ipemed) a ainsi parlé d’un « scandale solaire au Sahara ». Mais sa charge contre les « élites et chroniqueurs aux yeux bleus » dont il dénonce « l’instinct de prédation », a été perçue essentiellement comme une défense des intérêts bien compris de l’industrie nucléaire française dont Nicholas Sarkozy s’est fait le VIP. Cela n’a pas empêché l’Union Européenne de soutenir le projet Desertec qui suscite une adhésion enthousiaste des marocains et une réserve, pas toujours claire, de la part de l’Algérie. Du moins de l’ex-ministre de l’énergie Chakib Khelil. En contraste avec l’attitude frileuse de l’ancien ministre, Issad Rebrab, patron de Cevital et membre « historique » du projet Desertec, considère celui-ci comme stratégique et générateur de beaucoup d’industries en Algérie.

Sarkozy : « Désactiver une centrale de l’extérieur… »

Le solaire s’oppose-t-il au nucléaire au Maghreb où la part des énergies non fossiles est actuellement inférieure à 1% ? Si en raison du potentiel solaire maghrébin le choix de l’énergie solaire s’impose, des spécialistes estiment que le Maghreb ne devrait pas, quitte à mesurer ses investissements, se mettre en marge de la maitrise de l’électronucléaire. Celui-ci devrait apporter une partie de la part des énergies non fossiles qui pourraient atteindre les 15% en 2030. Des questions de fond se posent pour des pays « suspects », selon la conception des occidentaux, comme l’Algérie et la Libye. Leur sécurité énergétique sera-t-elle forcément assurée. Le président Nicholas Sarkozy, vendeur en chef de l’industrie nucléaire française a estimé qu’en cas de « crise », il sera fait recours à « un système permettant de désactiver une centrale nucléaire depuis l’extérieur ». Voilà qui pose une question de fond en matière de sécurité énergétique des pays concernés et éclaire parfaitement les enjeux de la « crise nucléaire iranienne ». Faut-il dans ces conditions faire « confiance » aux fournisseurs de la centrale quand on est un pays constamment suspect car essayant tant bien que mal à préserver sa marge d’autonomie ? Devant le risque d’être «désactivé », certains pourraient en conclure, non sans raison, que le soleil et le vent sont beaucoup stratégiquement beaucoup plus surs.