Gerboise bleue

Critique

« Gerboise bleue »

Un document à charge sur les essais nucléaires français en Algérie, avant et après l’indépendance du pays

LE MONDE | 10.02.09 | 16h10 • Mis à jour le 10.02.09 | 16h10

ous le nom de code militaire évoqué par le titre de ce film, se cache le premier essai nucléaire français mené dans le Sahara algérien. Il a lieu le 13 février 1960, à Reggane. Le tir est aérien, sa puissance est quatre fois supérieures à la bombe d’Hiroshima. Trois autres tirs – intitulés « Gerboise blanche », « rouge » et « verte » – suivront rapidement.

Par la suite, y compris après l’indépendance de l’Algérie, en 1962, et selon une clause secrète des accords d’Evian, treize autres essais auront lieu jusqu’en 1967. Ils sont cette fois souterrains, parmi lesquels le tir « Beryl » qui échoue et libère le 1^e ^r mai 1962 un nuage radioactif contaminant tous les soldats présents sur le site d’In-Eker, à une centaine de kilomètres au sud de Reggane.

Ces faits – ils ont donné lieu à des enquêtes restées méconnues -, le réalisateur Djamel Ouahab nous les remet en mémoire moins pour sonder un épisode du colonialisme dont ils témoignent que pour évoquer un scandale qui se perpétue.

Ce scandale est de deux ordres. Le premier est que cette zone d’essais, pas aussi inhabitée qu’on voudrait le croire, ne fut pas décontaminée par l’armée française lors de son départ et que le gouvernement algérien n’a visiblement pas pris non plus cette tâche à coeur.

*EXPOSÉS AUX RADIATIONS*

Le second est qu’il existe aujourd’hui, selon toute apparence, des victimes de cette exposition aux radiations, qui se trouvent tant dans la population touareg que chez les appelés du contingent français qui stationnèrent sans aucune protection sur ces sites. Le film s’appuie essentiellement sur le témoignage de deux anciens soldats, Lucien Parfait et Gaston Morizot. Le premier, présent lors du tir « Beryl », est aujourd’hui énucléé et à moitié défiguré, et continue de subir des opérations chirurgicales.

Le second, avec un poumon irradié et un vieillissement prématuré de la moelle épinière, vit continuellement sous morphine et antidépresseurs. Aux paroles de ces hommes physiquement brisés, et moralement humiliés de n’avoir jamais obtenu réparation du gouvernement français, s’oppose celle de Jean-François Bureau, porte-parole du ministère de la défense en 2007, qui fait état de la difficulté à mettre scientifiquement en corrélation l’exposition aux radiations et l’apparition des maladies.

Cette question de la preuve se révèle centrale, non seulement sur le plan juridique, mais aussi pour le film, selon qu’on la juge déterminante ou non. Dans le premier cas, il sera loisible de juger le film trop compassionnel, pas assez argumenté, ne recourant pas suffisamment à l’arbitrage des experts. Dans le second, faute de pouvoir susciter cette preuve, il convient de s’en remettre à la parole, serait-elle faillible, des témoins. Dans ce dernier cas, /Gerboise bleue /- à l’instar du documentaire d’Agnès Fouilleux consacré à la politique française dans les Comores sorti le 4 février (/Un aller simple pour Maoré/) – constitue une nouvelle pierre dans le jardin politique à la française.

Documentaire français de Djamel Ouahab. (1 h 30.)

Jacques Mandelbaum