Le procureur général compare le groupe Khalifa à un “réseau terroriste”

Il a dressé un violent réquisitoire

Le procureur général compare le groupe Khalifa à un “réseau terroriste”

Par : Samar Smati, Liberté, 25 février 2007

Le procureur général a entamé, hier, son réquisitoire à l’encontre des 104 accusés dans le procès de la caisse principale d’El Khalifa Bank. Entre messages en filigrane et réflexions parfois sibyllines, il essaiera d’asseoir l’accusation en reconstituant toute l’affaire. Le PG définira les responsabilités en les qualifiant de strictement individuelles et non institutionnelles. Pour le ministère public, “RAK et consorts ont profité de l’instabilité et du terrorisme pour former leur association de malfaiteurs”.

Le représentant du ministère public, en charge de l’affaire depuis 2003, au parquet de Chéraga, entamera son réquisitoire en délivrant certains messages personnels et en répondant point par point aux critiques soulevées lors du procès. L’affaire actuellement en cours à Blida constitue pour le procureur général une “première réalisation dans l’objectif de vaincre la corruption”. Elle vise, selon lui, de par son déroulement “transparent” à asseoir “l’indépendance de la justice”.
Et il remerciera dans ce cadre les “premiers enquêteurs” avec une pensée pour feu Mohamed Lamara, l’ancien procureur général de Blida, les éléments de la Police judiciaire, la gendarmerie et les représentants de la presse. Il était tout de même étonnant d’entendre un procureur général, représentant du ministère public, chanter les louanges de la presse en plein milieu d’un tribunal criminel. Les “pouvoirs médiatique et judiciaire” concourent selon lui au même objectif. Celui de lutter contre la corruption et les corrupteurs.

Certains témoins seront poursuivis

À ceux qui se sont indignés, et ils sont nombreux, d’entendre certains témoins s’expliquer sur des faits qui valent à d’autres de se retrouver accusés dans cette affaire, le représentant du ministère public lancera : “Ne vous empressez pas.”
Une manière pour lui de justifier le décalage soulevé par les déclarations de certains inculpés et de témoins. “À ceux qui croient que nous avons épargné des personnes sciemment, les choses arriveront en leur temps. Ceux dont les accusations ont été prouvées seront poursuivis. La justice suivra son cours”, précisera-t-il. Il relèvera également que l’affaire de la caisse principale de KB n’est qu’une affaire “parmi tant d’autres”. Le PG citera les affaires en cours d’instruction à Chéraga notamment Khalifa Airways, les actions de la Société Générale, le swift et les 5 unités de dessalement. Il dira également que si certains directeurs d’organismes publics ont été poursuivis alors que d’autres ont également bénéficié d’avantages tels que les cartes de crédit ou de gratuité de voyage, c’est principalement parce que leurs différents cas sont liés aux dépôts de leurs organismes respectifs.
Le ministère public défendra et justifiera aussi la constitution de la Banque d’Algérie en tant que partie civile. Il répondra dans ce cadre aux différents représentants de la défense et des personnes morales ou physiques qui se sont constituées parties civiles. “La Banque d’Algérie est une institution officielle, comment peut-elle être responsable pour des personnes qui volaient ou détournaient ? La BA n’est pas une tutelle des banques primaires, ni celle de KB pour payer à sa place. On ne peut en aucun cas faire porter la responsabilité à la Banque d’Algérie, personne morale, institution de l’État”, précisera le procureur général. En exhortant à la “protection” des institutions, le parquet estimera que la responsabilité revient aux individus et que c’est une “responsabilité criminelle”. “L’État ne peut être responsable à travers la Banque d’Algérie d’une association de malfaiteurs”, dira-t-il.
Rafik Abdelmoumen Khelifa n’échappera pas non plus aux messages du procureur général. Citant l’exemple d’un accusé qui a pleuré à la barre lors de son audition, il s’adressera à lui sans le nommer pour autant. “Comment certains peuvent préférer la justice étrangère à celle de leur pays. L’Algérie est belle. Ils la trouvaient belle quand ils se sont emparés de l’argent et des richesses…”

Les années de terrorisme ont servi de paravent
Pour celui qui a insisté pour ne pas développer son réquisitoire mercredi après-midi, l’occasion était trop belle pour ne pas soulever la coïncidence de dates entre “l’agonie” de KB en janvier-février 2003 et la tenue du procès durant les mêmes mois en 2007. Il relèvera également que le 24 février coïncide avec l’affaire des deux millions d’euros de l’aéroport d’Alger. Le PG reviendra longuement sur la genèse d’El Khalifa Bank en essayant de prouver l’association de malfaiteurs et de vols qualifiés.
En reconstituant les faits, le ministère public aura une vision très particulière. Il relèvera le choix décidé par l’Algérie de passer d’“une économie dirigée vers une économie de marché dans les réformes économiques initiées à la fin des années 80”. “Malheureusement, cette transition vers l’économie libérale a coïncidé avec une période douloureuse, tragique, où des larmes et du sang ont coulé. Celle du terrorisme”, dira le PG pour qui “certains en ont profité pour créer des sociétés pour accaparer des richesses du peuple”. Le parquet rappellera dans ce cadre la période d’isolement de l’Algérie et les volontés de l’État d’attirer et d’accélérer au même moment l’investissement national et étranger. Il dira que RAK a “profité de sa chance avec quelques aides” pour créer une banque, puisque la banque est, selon le PG, au cœur de l’économie. Elle sera suivie de la création de Khalifa Airways alors que “les compagnies aériennes internationales fuyaient l’Algérie”. El Khalifa Bank est une société familiale détenue à 84,5% par Khelifa et ses proches parents.
Le PG essaiera par la suite, se basant sur l’arrêt de renvoi, d’asseoir les accusations d’associations de malfaiteurs puis de vols qualifiés aux principaux accusés que sont RAK, qu’il a cherché, si besoin est, à enfoncer au maximum, puis Djamel Guélimi, Isseridir, Ghazi Kebache, Krim Ismail, Bouabdallah Salim Moulay, Abdelhafidh Chachoua,
Me Rahal, Akli Youcef, Chabli Mohamed, Ighil Meziane, Boukadoum et les principaux directeurs d’agences. Pour le ministère public, il ne s’agit pas seulement d’une association de malfaiteurs.
En essayant de prouver l’intention délibérée et intentionnelle nécessaire à l’accusation, le parquet ira plus loin, les qualifiant de “réseau terroriste, bande machiavélique à leur tête RAK”, qui ont cherché à “s’emparer de l’argent de tout le monde, particulièrement celui des organismes publics”. Ce “vol qualifié” a eu lieu alors que l’Algérie souffrait, selon le ministère public, d’une “situation d’instabilité, de fitna interne et de terrorisme”.
Le PG devrait terminer demain son réquisitoire en définissant les peines demandées pour chaque inculpé. Il reviendra après aux avocats de la défense de démonter les accusations.

Samar Smati