Quand les services algériens dirigeaient Khalifa TV

Quand les services algériens dirigeaient Khalifa TV

Blida AREZKI AÏT-LARBI, Le Figaro, le 19 février 2007

Une fonctionnaire proche des militaires dirigeait l’antenne algéroise de Khalifa Télévision.

DANS LE STAFF dirigeant du groupe Khalifa, Samira Bensouda, qui a comparu samedi devant le tribunal criminel de Blida pour abus de confiance, occupait une position bien singulière. Puissante directrice de la presse écrite au ministère de la Culture et de la Communication, elle était chargée des accréditations de médias étrangers. Lorsque la demande de Khalifa TV, qui émettait à partir des studios de la Plaine Saint-Denis, arrive sur son bureau en octobre 2002, elle accélère les formalités, avant d’être nommée, deux mois plus tard, directrice de son antenne algéroise !

Sur la « base de critères patriotiques », elle recrute 80 journalistes chargés de « défendre l’image de l’Algérie ». Parmi eux, d’honorables correspondants du Département du renseignement et de la sécurité (DRS, services spéciaux). La contrepartie ? « Aucune ! », répond-t-elle avec arrogance à la présidente du tribunal. « J’étais en mission pour le compte de l’État et l’argent ne m’intéressait pas ! » Un curieux « bénévolat » rémunéré, selon Djamel Guellimi, bras droit de Rafik Khalifa, à 4 000 euros, dont la moitié en dinars, qu’elle cumulait avec un salaire confortable de haut fonctionnaire.

Un colonel chargé des médias

Pour justifier ce statut ambigu, Samira Bensouda implique sa ministre de tutelle : « C’est Khalida Toumi qui m’avait chargée de cette mission, en m’assurant que ma carrière était protégée. » La réalité est plus complexe. Secret de Polichinelle bien gardé, la direction de la presse écrite n’est qu’une vitrine du DRS, télécommandée par un colonel chargé des médias. C’est cet officier qui décide aussi bien de l’accréditation des médias étrangers que de la création de journaux algériens. C’est également lui qui distribue la manne publicitaire de l’État et des entreprises publiques, sur des critères d’allégeance clanique. Interface civile de ce pouvoir de l’ombre, Samira Bensouda dictait sa loi et terrorisait le personnel du ministère de la Culture et de la Communication. « Elle était si puissante qu’elle ne reconnaissait aucune autorité », révèle un haut fonctionnaire. « Elle avait installé un véritable poste de contrôle devant le cabinet, pour avoir un oeil aussi bien sur les visiteurs de la ministre que sur son courrier confidentiel ! »

Comme un symbole du bras de fer entre la loi et le pouvoir occulte, l’interrogatoire de l’inculpée tourne à l’affrontement avec la présidente du tribunal. Lorsque la juge Fatiha Brahimi lui demande si Rafik Khalifa était son supérieur hiérarchique, Samira Bensouda tente de l’intimider : « Il y avait un contexte politique. Ne me poussez pas à citer des noms ; la presse n’attend que ça. » Ces noms qu’elle menace de révéler sont ceux, tabous, des officiers du DRS impliqués dans la gestion de Khalifa TV. La présidente du tribunal relève le défi : « Citez les noms que vous voulez. Vous êtes libre. J’assume mes responsabilités, assumez les vôtres. » Un ange passe dans la salle, avant une diversion réussie du procureur général. Après cinq semaines de déballages impliquant des ministres tombés en disgrâce, aucun nom de militaire n’a été divulgué.