Affaire Khalifa Bank : Des placements sur simples instructions

Affaire Khalifa Bank : Des placements sur simples instructions

par Tahar Mansour, Le Quotidien d’Oran, 30 mai 2015

Les deux ex-ministres des Finances, Medelci et Terbèche, qui ont été convoqués par le tribunal criminel de Blida pour apporter leur témoignage dans le procès en appel de Khalifa Bank ne se sont pas présentés à la fin de la semaine écoulée et le président Antar Menouar a lu leurs dépositions faites devant le juge d’instruction.

C’est la même chose pour Karim Djoudi qui ne s’est pas présenté lui non plus, ainsi que de nombreux autres témoins, ce qui a fait que sur la cinquantaine de témoins convoqués, il n’y eut l’audition que d’une quinzaine ce jeudi, vingt-et-unième journée du procès.

Ce sont encore des responsables d’entreprises publiques qui ont déposé des sommes souvent très importantes auprès de Khalifa Bank et qui les ont perdues. La plupart de ces responsables déclarent avoir été obligés de faire ces placements suite à des instructions des conseils d’administration et des présidences des holdings puis, une fois l’argent perdu, ils ont été sanctionnés, démis de leurs fonctions ou même carrément remerciés.

Certains ont fait des placements, ont réalisé des bénéfices et ont été félicités par les conseils d’administration qui les ont incités à faire d’autres placements mais cette fois, ils ont tout perdu et ont subi les foudres de ces mêmes conseils.

Le premier à avoir été entendu par le tribunal fut M. Yaïssi Djebbar, ex-directeur de l’Office avicole de Béjaïa qui a placé une somme de 50 millions de dinars à Khalifa Bank au taux de 9% pour une année. Au terme de cette durée, il a réalisé un bénéfice de 600 millions de centimes et il a été félicité par le CA qui l’incite à faire un autre placement en 2001, de 30 millions de dinars cette fois mais qu’il ne put récupérer pour cause de retrait d’agrément à Khalifa Bank. Il raconte au tribunal qu’il a été mis à l’écart durant 3 années puis démis de ses fonctions, victime expiatoire de cette affaire qui n’a pas encore livré tous ses secrets.

Pour M. Khettab Aïssa, DG de l’entreprise ABICAT, filiale du groupe GEMA, c’est suite à une circulaire du holding qui ordonnait aux responsables des entreprises sous tutelle de faire fructifier leur argent et à la baisse du taux d’intérêt dans les autres banques que la décision de placer la somme de 224 millions de dinars en deux parties, les 13 et 16 février 2003, a été prise.

Le procureur général s’étonne qu’on puisse faire des placements de cette importance dans une banque qui commence déjà à donner des signes de faillite et pose la question au témoin qui lui répond : « Non monsieur, ce n’est pas de la négligence ». M. Youssef Rabahi, ex-PDG de l’EDIMCO de Chlef a, lui aussi, été démis de ses fonctions pour avoir perdu la somme de 1,5 milliard de centimes dans la banque Khalifa.

Il dit regretter d’avoir signé le document nécessaire pour ce placement même s’il avait été obligé de le faire par le règlement intérieur de Khalifa Bank qui exige un dépôt pour l’ouverture d’un compte. Il rappelle qu’il voulait récupérer rapidement les chèques émis par les clients de l’entreprise qui étaient domiciliés, dans leur majorité, à Khalifa Bank. C’est aussi le cas de M. Saadi Nadir, directeur général de l’Institut national de cartographie entre 1998 et 2003, qui a été mis à la retraite pour avoir placé la somme de 240 millions de dinars chez Khalifa Bank en 2002 et qu’il n’a pu récupérer.

Il explique que le taux d’intérêt offert par cette banque était si élevé par rapport aux banques publiques que le choix était vite fait. Quant à M. Azzedine Kacemi, DG de l’Entreprise nationale des services et des forages pétroliers, il a été parmi les rares responsables à avoir pu récupérer la totalité du placement effectué ainsi que les intérêts engrangés.

C’est grâce à la courte durée du contrat (6 mois) qu’il a pu récupérer la somme de 500 millions de dinars placés chez Khalifa Bank ainsi que les intérêts. Le directeur de l’agence foncière de Tadjnent, M. Lakhdar Mesbah, a ouvert un compte au niveau de l’agence Khalifa Bank de Sétif pour permettre aux souscripteurs de logements de procéder aux versements de leurs quotes-parts.

Trois millions de dinars ont été perdus quand l’agence a été fermée. M. Hadj-Madani Sid-Ahmed était caissier au niveau de l’agence de Didouche Mourad de Khalifa Bank.

Il déclare que deux personnes de la caisse principale se sont présentées à l’agence au mois d’avril 2003 avec deux sacs contenant la somme de 500 millions de centimes pour faire face à la demande des clients qui voulaient retirer leur argent quand ils ont appris que la banque avaient des problèmes financiers. Le témoin déclare avoir signé l’accusé de réception sans compter l’argent et que, lorsqu’il a compté, il a découvert que la somme de 20 millions de centimes manquait.

M. Boumediene Maamar, DG de l’OPGI de Dar El Beïda, a fait un placement de 116 milliards à Khalifa Bank à différents taux d’intérêt. Il justifie le choix de cette banque par la chute du taux d’intérêt dans les banques privées, passées en quelques mois de 16 à 6 %.

Comme il y avait vacance du conseil d’administratif, il a décidé, avec le directeur financier, de faire ce placement en informant la tutelle et en envoyant des rapports régulièrement mais personne ne leur avait demandé de ne plus faire de placements dans cette banque.

Nous apprenons enfin que d’ex- ministres et responsables d’institutions publiques seront convoqués pour la semaine prochaine en qualité de témoins mais les observateurs sont plutôt sceptiques quant à leur éventuel témoignage.


Khalifa Bank : d’anciens accusés entendus en tant que témoins

El Watan, 30 mai 2015

Le tribunal criminel près la cour de Blida a entendu samedi d’anciens accusés qui sont présentés en tant que témoins après avoir bénéficié d’un non-lieu dans l’affaire de l’ex-Khalifa Bank.

Nouredine Chadi, qui était directeur général de l’agence de Khalifa Bank de Koléa entre septembre 1999 et septembre 2000, a estimé qu’il « y avait une confusion, car l’agence Chéraga, qui abritait la caisse principale de l’ex-Khalifa Bank, alors que la même agence abritait aussi un compte de l’agence de Chéraga ».

Chadi, qui était accusé avant de bénéficier d’un non-lieu, a déclaré qu’une somme de 14 millions DA a été retirée de l’agence de Koléa en date du 23 août 2000, expliquant que la somme a été transférée par Faouzi Baichi, qui dirigeait la direction des mouvements de capitaux. Chadi a expliqué au juge que c’est Baïchi qui avait demandé le retrait de cet argent, précisant que « le retrait n’a pas été enregistré le jour même puisqu’il a eu lieu au-delà des heures des comptes établis de façon journalière ».

Selon le même témoin, la présence du directeur des mouvements des capitaux « donnait plus d’assurance et de garantie pour les responsables d’agence », relevant que Baïchi « venait à l’agence au moins trois fois par semaine pour retirer le surplus d’argent ». Le témoin Chadi a soutenu que Baïchi « s’est présenté à l’agence de Koléa après avoir découvert un déficit chez l’ex-Khalifa Bank ».

De son coté, Krissat Abdelaziz, ancien P-DG de l’entreprise nationale des puits et ancien accusé dans la même affaire, a affirmé que l’entreprise avait déposé la somme de 100 millions DA au niveau de l’agence d’El Harrach de Khalifa bank, qui offrait un taux d’intérêt de l’ordre de 10%.

Interrogé sur les raison l’ayant poussé à déposer de l’argent dans la défunte banque privée alors que l’entreprise mère (Sonatrach) ne l’avait pas fait, le témoin a évoqué « une autonomie de gestion », dont jouissait la filiale.

Hassaine Madjid et Hassini Mohand Cherif, deux dirigeants à l’entreprise nationale de l’industrie chimique (SNIC) sise à Lakhdaria (Bouira), ont confirmé que l’entreprise avait placé la somme de 400 millions DA dans le sens ou « l’entreprise enregistrait un excédent financier ». Les deux témoins ont souligné avoir « tenté de récupérer cet argent par la suite, mais sans succès ».

Pour sa part, Mahdid Mahdi, qui était chargé d’études avant de devenir directeur par intérim au sein du Fonds de garantie du microcrédits (FGMC) entre 2001 et 2003, passé témoin après avoir été accusé, a déclaré que le Fonds « a déposé la somme de 125, 5 milliards centimes conformément à une convention liant les deux parties ». « La somme déposée n’a pas été récupérée », selon le même témoin.

Questionné par le juge Antar Menouar si le recrutement de sa fille à l’agence d’El Harrach constituait s’est fait en « échange » au placement de l’argent du FGMC, le témoin a évoqué « les compétences » de sa fille, titulaire, dit-il, d’un diplôme universitaire.

Le juge a par ailleurs entendu, des témoins qui n’étaient pas des accusés dans la même affaire. Dans ce registre, Mokrani Mohand Ameziane, en sa qualité de directeur exécutif de la mutualité de la Direction générale de la police nationale, a déclaré que la décision de du transfert des dépôts vers Khalifa Bank avait été prise par le conseil d’administration. Ce dernier a opté, selon son témoignage, pour des placements dans les banques qui offrait plus d’intérêts.

Le même témoin qui a relevé qu’une somme de 107 millions DA a été déposée dans deux agences (Chéraga et Abattoirs), qui pratiquaient des taux d’intérêts différents sur une durée de deux années, à savoir 12% chez l’agence de Chéraga et 14% chez celle des Abattoirs (Hussein-Dey).

Le témoin ajoute avoir essayé de récupérer les placements, avançant à ce titre le courrier adressé au P-DG de la banque, Abdelmoumene Khelifa en date du 5 mars 2003. Pour le même intervenant, Djellab Mohamed (ex-administrateur de Khalifa Bank), lui avait conseillé de ne pas « retirer l’argent déposé », lui annonçant, que « la situation allait se normaliser ».
APS


Me Ali Meziane. avocat d’El Khalifa Bank liquidation

«Le silence de Khalifa est un appel du pied à ceux qu’il a menacés à partir de Londres»

El Watan, 30 mai 2015

Le dernier bilan d’El Khalifa Bank, établi par ses propres structures, fait état de 120 milliards de dinars et des opérations en suspens de 97 milliards de dinars, dont 87 milliards sont des créances des filliales. Une fois ces opérations débouclées, la trésorerie a baissé pour atteindre 10 milliards de dinars.

Soit 10% du bilan. C’est ce qu’a affirmé maître Ali Meziane, avocat d’El Khalifa Bank en liquidation, dans l’entretien qu’il nous a accordé. Selon lui, le silence de Abdelmoumen est en fait un appel du pied à ceux qu’il a menacés de «révéler des choses» à partir de Londres. Il ne veut citer personne alors qu’aux services anglais il avait déclaré que son problème en Algérie était purement politique.

Abdelmoumen Khalifa n’a pas cessé de répéter, lors de son audition par le tribunal criminel de Blida, qu’il avait laissé dans les caisses d’El Khalifa Bank 97 milliards de dinars. Qu’en est-il au juste ?

C’est faux. Ce montant, que l’on retrouve dans le dernier bilan que les structures de la banque ont établi en 2002, correspond à des comptes d’attente, où sont logées des opérations non régularisées. A l’une des questions que je lui avais posées, il avait même répondu qu’il s’agissait de créances en attente de régularisation.

Or, depuis le début et jusqu’à aujourd’hui, le débouclement de ces opérations fait ressortir un endettement des filiales pour un montant de 87 milliards de dinars. En réalité, dans ce compte d’ordre sont logées des dettes non recouvrées des entités apparentées à El Khalifa Bank, auxquelles il faut ajouter près de 20 milliards de dinars d’opérations sans comptabilité adossée.

Mais les avocats de Abdelmoumen affirment que ce dernier avait des actifs qui auraient pu être mis en jeu pour sauver la banque…
La meilleure manière de connaître les biens de l’accusé c’est de faire l’inventaire des actifs à travers les bilans. Le bilan établi par les services mêmes d’El Khalifa Bank, c’est-à-dire celui de 2001-2002, montre des actifs constitués d’une trésorie de 38 milliards de dinars, d’un ensemble de comptes de créances et d’immobilisations d’une valeur très faible, mais surtout d’un poste en bas du bilan, intitulé «compte d’ordre» avec un montant de 97 milliards de dinars.

Qu’est-ce au juste, un compte d’ordre ?

C’est en fait tous les mauvais comptes qu’on a choisi d’alimenter par des écritures qui ont la caractéristique d’être douteuses, temporaires, qui impliquent des points d’interrogation mais n’expriment pas une position incontestable des actifs.

Donc, dès lors qu’il y a existence d’un compte d’ordre de 97 milliards de milliars par rapport à un pied de bilan qui fait 120 milliards de dinars, qui représente 60% du pied du bilan, cela veut dire que ce bilan est non seulement discutable et contestable, mais surtout que sa trésorerie annoncée nominalement, d’un montant de 38 milliards de dinars, n’est pas fiable parce qu’elle va être influencée par la régularisation nécessaire de tous ces comptes d’ordre.

Tous les travaux qui ont été faits jusqu’en 2014, dans le cadre de la liquidation, sont là pour l’attester. Dans les faits, il y a une trésorerie de 10 milliards de dinars seulement.

Avez-vous réussi à déboucler ces opérations ?

Jusqu’à 2014, nous avons fait un travail colossal. Sur les 4 millions d’opérations non débouclées, il n’en reste que 300 000 qui posent un problème de traçabilité des mouvements. Nous avons trouvé que dans les faits, il y avait une trésorerie de 10 milliards de dinars. En outre, il y a une perte de plus de 110 milliards de dinars que les déposants ont subie.

Elle est le reflet d’une insuffisance d’actifs. Il y a une dette de 130 milliards de dinars. Alors aujourd’hui, lorsque l’on aditionne les pertes, la dette et la trésorerie, on comprend pourquoi les déposants ne peuvent pas être payés. Nous n’avons pu réunir, grâce aux efforts de la liquidation, que 10 milliards de dinars. Ce qui représente à peine 10% des déposants, tout simplement parce qu’il n’y a pas d’actifs qui pourraient être convertis en argent.
Les avocats de Abdelmoumen Khalifa expliquent que cette situation est le résultat de l’arrêt brutal des activités de la banque. Les autorités ont décidé subitement de suspendre le commerce exterieur, créant une panique chez les déposants, qui se sont rués pour retirer leur argent, mais aussi par la mise sous administration provisoire, puis la liquidation…

Cela ne peut pas être vrai. La situation était le résultat d’un cumul d’opérations et de gestion douteuse, d’une comptabilité manipulée et de bilans établis souvent en retard et ne réflétant pas la réalité des comptes. Dès son intallation, le liquidateur s’est attelé à récupérer les actifs dans le but de les distribuer aux créanciers. Qu’a-t-il trouvé ? Que des broutilles. Mieux, dans le chapitre «clients» du bilan, il y a près de 80 milliards de dinars de créances, dont 75 milliards de dinars sont celles des filiales…

Voulez-vous dire que toutes les filiales étaient déficitaires ?

Bien sûr. Alors, le point de départ présenté dans les assertions de Abdelmoumen Khalifa est faux et peut être démontré par les traitements finaux de la liquidation. Les données sont là et ne trompent pas. Il n’y a pas d’argent. Nous avons vendu au prix fort les ATR, les bâtiments et le foncier, il reste peut-être les compétences des services de l’Etat qui ont accepté de racheter au prix demandé.

Pensez-vous que cette situation soit le résultat d’une opération délibérée de pillage ou plutôt d’une méconnaissance du système bancaire par les cadres dirigeants ?

Il y a de la méconnaissance, mais ces résultats que je viens de citer sont adossés au pillage et au détournement — comme cette opération d’importation de stations de dessalement d’eau de mer de 67 millions de dollars —, à l’achat d’une banque et d’une entreprise de construction allemande, de la villa de Cannes, etc. La délinquance financière n’est jamais productive dans une économie. Il faut de la conformité et de la transparence. Si on démontre qu’il y a de la délinquance, il faut que la justice intervienne et que l’entreprise en question soit éliminée de la sphère économique.

Le président du tribunal a surpris les plus avertis lorsqu’il a lu les procès-verbaux d’audition devant le juge d’instruction en tant que témoins des ministres Mourad Medelci, M’hamed Terbeche et Karim Djoudi. Qu’en pensez-vous ?

Théoriquement, ils étaient tenus de se présenter parce que la manifestation de la vérité peut démarrer de ces témoins. C’est pour cela que la loi accorde au président le pouvoir discrétionnaire de faire ramener des témoins récalcitrants. En 2007, tous les ministres et les fonctinnaires d’Etat ont été entendus et parfois gênés par les questions aussi bien de la présidente du tribunal que du parquet général, de la défense et de la partie civile. Il n’y a pas de raison pour que des témoins ne répondent pas aux convocations du tribunal.

Alors qu’il avait promis de «révéler des choses et des noms» à partir de Londres quand le procès de 2007 s’ouvrait, Abdelmoumen a surpris l’assistance par son revirement : il a tout nié et s’est même permis de défendre un ministre qui a pourtant fait l’objet de poursuites pénales au niveau de la Cour suprême dans le cadre de cette affaire.

A-t-il négocié son silence dans le cadre d’un deal ?

Je ne sais pas s’il y a eu deal. Mais peut-être que lui, à travers son silence, fait un appel du pied à ceux qu’il a menacés de révéler des choses à partir de Londres. Il ne veut citer personne alors qu’aux services anglais, il avait déclaré que son problème en Algérie était purement politique.

Même ses avocats affirment qu’il a laissé une banque en bonne santé et évoquent même un complot…

C’est une ligne de défense que leur client semble apprécier. Mais il suffit de lire le bilan de 2002, que les propres structures de sa banque ont publié, pour se rendre compte du contraire. S’attaquer à l’administrateur est une chose facile, quant au liquidateur, il n’a absolument rien à voir avec le retrait d’agrément de la banque.

Durant toutes ces années, est-ce que le liquidateur a pu récupérer le patrimoine acquis avec l’argent transéféré d’El Khalifa Bank ?

Pas du tout. Ce patrimoine n’apparaît nulle part. Il n’est pas comptabilisé ni localisé. Je peux vous parler par exemple de la villa des Chevalet se trouvant chemin Mackley, à Alger. Elle a été achetée par Abdelmoumen Khalifa, qui a payé une première partie. Mais entre-temps, il y a eu les problèmes. Je suis intervenu pour récupérer le montant avancé, mais un homme d’affaires s’est retrouvé au milieu. Il a réussi à obtenir auprès des Chevalet, un bail de 99 ans. Des opérations comme celles-ci, il y en a beaucoup.

Comme l’achat de la villa de Cannes, par exemple. Qu’en est-il justement du procès en France ?

Lorsque l’on analyse ce qui s’est passé en France, durant tout le processus depuis 2003, nous pouvons dire aisément que le dispositif équitable de concertation en matière de liquidation d’une entité d’un des deux pays, prévu par les Accords d’Evian, a été bafoué.
On a fait fi de cette réglementation pour initier un processus non équitable.

Comment peut-on expliquer que sur la base d’une dette qui a existé, liée aux salaires non payés, d’un volume maximal de 5 millions de francs français, on met le couteau sous la gorge de Khalifa Airways pour ramener des fonds et on a essayé de le faire, pour décréter et initier une liquidation d’un établissement fixe au détriment d’une liquidation de la société mère en Algérie.

En fait, on savait que dans le patrimoine d’Airways, nominalement, figurait une villa d’une valeur importante. Il fallait s’en saisir pour pouvoir la vendre.

Le déroulement de toute la pratique de la liquidation d’Airways démontre clairement ce point de vue. Même sur le plan judiciaire, les Français ont eu une attitude partiale, favorisant leurs ressortissants. Il y a aussi cette démarche faite avec une profonde arrière-pensée : la protection coûte que coûte d’une institution importante en France, à savoir EADS. Beaucoup de dispositions démontraient, dans les faits, la protection de cette entreprise.

Celle auprès de laquelle Abdelmoumen Khalifa avait acheté les 12 avions-taxi…

Exactement. Il y a eu un véritable vol qualifié de ces avions. Il y a eu un démantèlement de ces appareils par Raghed Echamaa, un Franco-Libanais qui était conseiller de Khalifa.

Il était en fuite, on l’a fait revenir en France pour le livrer aux autorités judiciaires, nécessairement avec les garanties qu’il ne lui arriverait rien, pour pouvoir rendre le dossier sans objet et, en bout de chemin, rendre des sanctions quelque peu paternalistes. La villa de Cannes a été vendue à des Russes, selon les informations dont nous disposons.

La liquidatrice fait ce qu’elle veut. Khalifa se targue d’avoir un bonus de liquidation de 6 millions de dollars, ce qui ne veut rien dire. Les Algériens ont été purement et simplement écartés du processus, compte tenu du danger qu’ils représentaient. Même la qualité de partie civile leur a été refusée. Pendant le procès, on les a empêchés de gérer leur défense, notamment dans la partie liée à l’accès aux pièces du dossier. Si cet état d’esprit demeure, il n’est pas évident de gagner lors du procès en appel prévu l’automne prochain. De toute façon, la villa a été vendue et l’argent est parti.

Quel bilan faites-vous des 12 années de liquidation ?

Il y a deux parties. L’indeminisation des déposants et l’apurement de la dette. Il y a eu 80 000 déposants indemnisés pour un montant de 7 milliards de dinars. Il resterait à peu près 3000 à 5000 déposants qu’il faut payer, pour un total de 430 millions de dinars.

S’agit-il des 10% des montants déposés ?

L’indemnisation maximum de 600 000 DA, versée par le Fonds de garantie bancaire, met entre les mains de la liquidation le montant à rembourser. L’apurement est très simple. Je m’explique : lorsqu’un client a déposé 10 millions de dinars, le Fonds lui verse 600 000 DA et la différence constitue une dette déclarée officiellement. Le liquidateur contrôle, fiabilise, reconnaît et la met au paiement.

En fonction d’un calcul global et des disponibilités récoltées par rapport au passif validé, il tire un pourcentage qu’il applique. A ce jour, celui-ci est de 10%.

Cela veut dire que nous avons perdu plus de 90%. Nous avons 11 500 déclarants créanciers, parmi lesquels 3000 ont été rejetés pour déclarations non fondées sur le fond et la forme, 4000 ont été payés (ils ont reçu 5 et 10%), le reste sont en train d’être payés. Nous pensons qu’au maximum en juin 2016, nous n’en entendrons plus parler. S’il y a un solde de tout compte, peut-être en fonction des ressources qu’on va développer, on pourra atteindre les 12%. Cela démontre la pauvreté des actifs. Dans certains cas, il y a des situations qui expliquent la cessation de paiement.

Ne pensez-vous pas que quelque part, les dirigeants de la banque n’étaient pas assez formés pour gérer des flux d’argent aussi importants ?

C’est vrai, il y a ce côté d’incompétence et de manque de formation. Mais dès le départ, Abdelmoumen Khalifa s’est entouré de cadres des banques publiques. Et, à l’arrivée du flux important des fonds des entreprises publiques, il y a eu une véritable campagne de pillage de la banque pour disposer de l’argent des déposants particuliers et publics. C’était délibéré.

Mais Abedelmoumen nie avoir pris de l’argent des caisses ou avoir mandaté quelqu’un pour le faire en son nom…

Il est peut-être vrai que certains de ses proches collaborateurs ont pu profiter de la situation pour s’accaparer des fonds de la banque, mais quand on est responsable, on doit donner l’exemple. Abdelmoumen n’a pas donné le bon. Lorsque vous avez une filiale qui se fait payer toutes ses dépenses sans contrôle, sans autorisation, en puisant dans la caisse, cela n’a rien à voir avec de la gestion.

Lorsque vous avez des ressources comme celles des entreprises publiques, attirées par des stimulants anormaux, c’est qu’il y a un déréglement dans le fonctionnement.

A la fin, il ne faut pas s’étonner qu’il y ait des déséquilibres. Il y a eu utilisation de moyens non conformes qui s’est traduite par des pertes, des dettes importantes et une cessation de paiement. On ne peut pas servir ses poches et en même temps l’intérêt de son entreprise.

Les membres de la commission bancaire ont affirmé que dès 2000, des signaux de fragilité d’El Khalifa Bank commençaient à apparaître.

Pensez-vous que c’est la proximité de Abdelmoumen avec les plus hauts responsables du pays qui a fait qu’il n’a été inquiété qu’une fois la catastrophe installée ?

Moi, je dirais que c’est par rapport à sa proximité avec les plus hauts responsables qu’il est aujourd’hui au premier rang des accusés…

Pendant des semaines, le tribunal s’est attardé sur des affaires futiles de billets gratuits, de cartes de thalasothérapie, de laptops non rendus et de véhicules non restitués. Est-ce normal lorsque l’on sait que le montant dilapidé avoisine les 110 milliards de dinars ?

C’est l’arrêt de renvoi devant le tribunal criminel qui limite les débats de ce procès. Le juge est obligé de traiter tous ces cas, qui représentent la majorité des accusés, mais pas l’affaire Khalifa. Il ne faut pas oublier qu’il y a un autre dossier plus important, en instruction au tribunal de Chéraga, qui concerne les transferts illicites.
Salima Tlemçani