Le séisme Khalifa

Le séisme Khalifa

Par Abed Charef, Le Quotidien d’Oran, 5 juin 2003

Ahmed Ouyahia a fini par l’admettre. L’affaire Khalifa représente pour l’économie algérienne un préjudice de 100 milliards de dinars. Un chiffre faramineux qui ne représente pourtant que les pertes évidentes déjà recensées, causées aux entreprises et opérateurs algériens. Des sources bancaires donnent, de leur côté, des bilans effarants. Ainsi, un spécialiste des finances nous a déclaré que les transferts opérés de manière illégale par la banque Khalifa vers l’étranger se montaient à 2,6 milliards de dollars, selon des bilans établis, il y a près de deux mois. On ne sait si, depuis, on a retrouvé la trace d’autres mouvements d’argent insoupçonnés.

Mais les dégâts ne s’arrêtent pas là. Un opérateur privé, ayant pignon sur rue à Alger, nous a parlé de la méfiance qui s’est installée partout dans le monde envers les patrons algériens. Désormais, ceux à qui il suffisait de montrer leur carte de visite pour conclure une affaire à Paris ou Londres sont regardés avec beaucoup de méfiance. On leur demande des garanties inhabituelles, de peur qu’ils se révèlent de simples

escrocs frôlant la banqueroute. Les opérations deviennent ainsi plus coûteuses, demandent plus de temps, ce qui a un effet évident sur l’économie.

Le mythe d’un secteur privé algérien, moderne et dynamique, s’est également écroulé avec la chute de Khalifa. Il faudra une décennie pour qu’on puisse de nouveau parler d’entreprises privées algériennes viables et crédibles, notamment dans le domaine des services. Le très bureaucratique CPA et l’austère Air Algérie apparaissent, aujourd’hui, comme des paradis rassurants, face au brillant éphémère de Khalifa Airways et de Khalifa Bank.

Cela donne à l’affaire Khalifa l’allure de ce qu’elle est: une immense escroquerie, la plus grande de l’histoire de l’Algérie, une des plus importantes que le monde n’ait jamais connues. Une affaire de type hollywoodien, mêlant argent, politique, sexe et stars du show business. Une sorte de feuilleton Dallas à l’algérienne, où Gérard Depardieu, Catherine Deneuve, la Banque centrale d’Algérie, plusieurs journaux et des chaînes de télévision, des députés français et des opposants algériens, ont joué des rôles à la mesure de leur talent, participant à leur manière à ce feuilleton grotesque. Sans avoir pourtant des rôles de même nature, ni des positions comparables.

C’est aussi un feuilleton à rebondissements, qui a pris tout le monde à contre-pied. Ainsi, Canal Plus et le député vert français Noël Mammère soutenaient que le groupe Khalifa était un conglomérat servant de couverture au blanchiment d’argent réalisé par les généraux algériens. Mais la faillite du groupe les a contraint à revoir leur analyse, poussant les uns à dire que le groupe a été coulé parce que sa mission essentielle, celle du transfert d’argent, a été achevée, alors que les autres expliquent la fin de l’ère Khalifa par une simple guerre de clans, qui aurait poussé un groupe lésé à saborder l’opération car il n’a pas eu droit à sa part. Cela repart donc dans un nouvel épisode de fiction, supposé connaître bientôt de nouveaux rebondissements.

Tout ceci constitue, d’un point de vue cinématographique, une excellente histoire. Mais dans le domaine de la gestion d’un pays, cela navigue plutôt entre l’absurde et le criminel. Avec, probablement, un mélange des deux. Car pour arriver à un scandale d’un tel niveau, il faut que le pays soit totalement dépourvu de règles.

Faut-il tenter de situer les responsabilités? Elles sont multiples. La première a été commise, il y a plus de dix ans, lorsque le HCE a violé une règle essentielle de la loi sur la monnaie et le crédit, celle de l’indépendance de la Banque centrale et l’inamovibilité de son gouverneur. C’était, sous la présidence de Ali Kafi, une des premières décisions du Premier ministre Belaïd Abdessalam.

A partir de là, le pays a pris le chemin de la facilité, navigant pendant longtemps à la lisière de la légalité, dans une période où Ahmed Ouyahia a notamment été chef de gouvernement et ministre de la Justice. L’activité économique clandestine a pris le pas sur la légalité, les réseaux parallèles se sont déployés, sous l’excellente couverture du terrorisme, pour permettre à des fortunes de se monter en marge de tout contrôle.

Abdelmoumène Khalifa n’a eu qu’à surfer sur cette vague. Il a «frappé son coup» (dhrab dharbtou), avec une large complicité des barons du pouvoir, des anciens proches de feu son père, ancien officier du MALG, de nombreuses institutions, et une complaisance, sinon une complicité de la presse, achetée à vil prix. Le groupe Khalifa a ainsi embauché les enfants de plusieurs directeurs de journaux en vue, qui ont largement chanté ses mérites à longueur de colonnes, allant jusqu’à présenter ses ennuis comme le résultat d’une action frisant la haute trahison.

Un rédacteur en chef d’un quotidien a révélé que la compagnie Khalifa a pris en charge 64 journalistes lors du match de football France-Algérie à Paris, leur offrant billet d’avion, frais d’hôtel et argent de poche. Abdelmoumène Khalifa était alors un beau jeune homme entreprenant, dynamique, avec des idées novatrices, représentant l’idéal du jeune entrepreneur dont le destin est de sauver l’Algérie. Ni comité d’éthique, ni syndicat de journalistes n’ont trouvé de critique à formuler. Mais peut-on critiquer un homme qui a Gérard Depardieu comme ami, tutoie les généraux, passe par-dessus les ministres, offre si généreusement des voyages et sponsorise toute action médiatique? Peut-on émettre des doutes envers un homme qui parle en millions de dollars, voyage à bord d’un jet privé, et offre près de vingt pour cent d’intérêts bancaires?

Assurément non. Il vaut mieux se taire, en espérant secrètement qu’un jour, on sera dans les bonnes grâces de Khalifa. On aura alors droit au jackpot. C’est ce qui explique le silence passé, mais aussi les silences actuels envers d’autres affaires, semblables à celle du groupe Khalifa. Elles sont nombreuses, et risquent d’éclater du jour au lendemain. Car personne ne peut affirmer, aujourd’hui, que l’Algérie est immunisée contre une nouvelle affaire de ce genre.

Les structures qui ont permis l’opération Khalifa sont encore en place, la même opacité dans la gestion des affaires du pays est toujours dominante, les mêmes hommes sont au pouvoir. Un nouveau séisme économique risque donc de se produire. On ne s’en rend pas compte, mais en termes économiques, ces scandales coûtent au pays plus que le séisme de Boumerdès.