Rente et système bancaire : Le dilemme des guichetiers de la rente

Rente et système bancaire : Le dilemme des guichetiers de la rente

Rachid Zine, Voix Algériennes,8 mai 2005

Les patrons des banques publiques feraient-ils de l’opposition ? Après avoir essuyé des accusations d’incompétence de la part du ministre des finances, c’est au tour du chef de l’Etat en personne de s’en prendre directement à des fonctionnaires effacés, peu connus pour leur propension à la révolte.

Les bureaucrates du système bancaire sont accusés de manquer de dynamisme dans l’octroi des crédits et de laisser dormir dans leurs caisses une manne financière de 10 milliards de dollars. Les foudres présidentielles ont été largement préparées par des écrits journalistiques approximatifs critiquant les lenteurs d’une réforme bancaire considérée par le FMI comme essentielle. Abdelaziz Bouteflika, dans un discours ruisselant d’autosatisfaction ( encore un effort et il nous avouera qu’il est à l’origine de la flambée des prix pétroliers…) annonçant, jeudi 7 avril 2005, l’injection de 55 milliards de dollars dans un plan quinquennal de financement d’infrastructures, s’est fait menaçant : « Depuis 1999, on entend parler des réformes bancaires, mais il n’y a eu que de la gabegie. Le retard n’est plus acceptable dans ce secteur ».

Ainsi donc, les banquiers du secteur public seraient-ils devenus les ennemis de la croissance, des empêcheurs d’investir en rond, attaqués de toute part, du FMI, pour d’autres raisons, à la nébuleuse rentière des entrepreneurs privés ? En passant bien entendu par l’ineffable Abdelatif Benachenhou dans sa curieuse posture de « Monsieur Orthodoxie Financière » et qui se défausse sur une prétendue incompétence des cadres des banques publiques. Dans les milieux financiers algérois, peu impressionnés par les qualités d’économiste d’un individu passé sans ambages du marxisme dogmatique (dans sa version tiers-mondiste) au libéralisme pur et dur, on rappelle en ricanant un fameux vers arabe : « Quand la critique est le fait d’un sot, cela témoigne de mon excellence ».

Dans le domaine bancaire comme ailleurs, tout est relatif ; les dirigeants des banques publiques algériennes ne sont certes pas d’un professionnalisme universellement reconnu, c’est le moins que l’on puisse dire, mais ils connaissent bien le fonctionnement du système. Nul ne l’ignore, pour parvenir à ce genre de position, il n’est pas besoin de qualités professionnelles, il faut bénéficier de solides protections. Le piston est l’unique critère, c’est sûr, mais il ne faut surtout pas faire preuve de naïveté. Les tribulations judiciaires de l’ancien gouverneur de la banque centrale, Abdelouahab Keramane, poursuivi dans le cadre de l’affaire Khalifa, en sont une illustration exacte. Les mésaventures de l’ancien gouverneur n’incitent guère à l’initiative, ni surtout à prendre pour argent comptant les incitations contradictoires du régime. Ce haut fonctionnaire, avait été mis dans l’obligation – dans un contexte de remise en cause de l’autonomie de la banque d’Algérie, opération pilotée par Benachenhou en personne – de se soumettre aux injonctions du pouvoir pour octroyer l’agrément à la Khalifa Bank. Le gouverneur, réputé commis « exemplaire » de l’Etat avait même transmis un rapport alarmiste à la présidence sur le fonctionnement absurde de la banque Khalifa sans susciter la moindre réaction. L’excès de naïveté de Keramane lui vaut aujourd’hui de servir de bouc émissaire commode, de preuve urbi et orbi qu’il n’y pas « d’intouchable ».

Le « trou noir » du régime

Dans le petit milieu bancaire algérois, on ne se fait guère d’illusion : non seulement l’autonomie de la banque d’Algérie a été balayée mais même la protection politique ne joue pas. Pour les hommes du régime, les bons cadres sont ceux qui acceptent d’obéir aux injonctions et d’en assumer, seuls, les conséquences négatives. Il est établi que les banques publiques ont de l’argent, ces fameux 10 milliards de dollars, qui hantent le discours de Bouteflika et de son ministre des finances. Les caisses sont pleines, mais devant le « trou noir » du régime pour reprendre la formule utilisée dans le récent rapport sur le développement humain dans le monde (PNUD 2004), les banquiers ont choisi la prudence dans l’octroi des crédits. Ce qui déplait aux groupes d’intérêts qui servent de base au régime, mais traduit le fait que les directives des « tutelles », parfaitement contradictoires, neutralisent toute possibilité d’action. Désormais, le président en personne leur ordonne de lâcher du lest, de distribuer sans compter en somme ! De là à penser qu’on est sur l’option d’un remake des crédits injustifiés faramineux accordés durant les dernières décennies aux membres de la nomenklatura, il n’y a qu’un pas que tous les observateurs franchissent sans hésitation. Ces financements de complaisance, irrémédiablement perdus pour le contribuable, mais dont les banques ignorent toujours le mode possible d’enregistrement bilantiel, sont le Pérou, l’idéal de cocagne par excellence des rentiers du régime.

Certes, l’amnistie annoncée pourvoira allégrement à ces problèmes de comptes, mais cela ne protègera pour autant les banquiers obéissants de futurs embastillements pour cause de « mauvaise gestion » ou « d’octroi de crédits de complaisance ». La rétribution des clientèles du régime sur l’argent des banques publiques risque d’être la cause de futures charrettes, des prochains Keramane, brillant polytechnicien paraît il, mais dont la compétence s’est prosternée avec empressement devant l’injonction politique. Soyez naïfs, c’est le message du pouvoir aux banquiers publics. Ceux qui feraient de la résistance par inertie ( ce qu’ils savent faire de mieux d’ailleurs.. ), les « malins » risquent de se retrouver au chômage. Mais c’est sans doute préférable que de connaître le sort de l’ancien gouverneur, de devenir un autre Keramane, ce qui est, dans le lexique algérien, synonyme de dindon de la farce.