La question politique de l’affaire Khalifa

La question politique de l’affaire Khalifa

Le Quotidien d’Oran, 9 janvier 2007

Comment une gigantesque et néanmoins grossière arnaque comme celle de «l’empire» Khalifa a-t-elle été possible? C’est vraiment la question lancinante qui se pose dans cette affaire. Et qui continuera, sans doute, de se poser même après la fin du procès.

La justice est-elle en mesure d’y répondre? On peut en douter car elle est tenue par des contraintes procédurales qui ne l’autorisent pas, sauf déballage des concernés, à aller au-delà de ce qui est techniquement démontrable. Ce n’est donc pas une surprise si des patrons d’offices ou d’entreprises publiques se retrouvent inculpés. Juridiquement, ils sont responsables de l’acte de gestion qu’ils ont assumé en plaçant des fonds à la banque Khalifa. La grande révélation survenue après la chute de «l’empire» a consisté en la découverte que cette banque a été essentiellement alimentée par les fonds des entreprises et des offices publics. Leurs responsables qui sont aujourd’hui poursuivis, l’ont-ils fait de leur propre chef, par eux-mêmes, sans ingérence des politiques et de hauts responsables? Voilà une question sérieuse mais à laquelle les cadres gestionnaires inculpés seraient bien en peine de répondre. Car la caractéristique première de ces ingérences, de ces pressions ou incitations est de ne laisser aucune trace formelle. Elles se font de manière verbale et face à la justice le gestionnaire qui a obéi aux incitations ou aux ordres serait bien en peine d’en administrer la preuve. Il risquerait même de se faire poursuivre pour diffamation ou dénonciation calomnieuse.

La règle naturelle est donc d’assumer ses actes de gestion pour lesquels, au regard du droit, il est pleinement responsable. C’est d’ailleurs cet aspect -objectivement et concrètement vérifiable- que la justice aborde. C’est bien ce qui a été le cas, au gré des «révélations» d’une instruction qui est restée terre à terre et qui a semblé évacuer toute interrogation globalisante. Ce sont des individus individuellement responsables devant la loi qui sont comptables de leur gestion; l’aspect politique de la question n’est pas recevable dans ce strict cadre. L’affaire Khalifa est ainsi banalisée comme une affaire de droit. La justice va tenter de démêler, sur la base des documents et des preuves disponibles, les actes des individus qui se sont retrouvés embarqués dans l’affaire Khalifa. Elle évacue de fait la question centrale qui est de l’ordre du politique: comment cela a-t-il été possible? On serait même tenté de dire que la justice n’a pas les moyens de le faire. Dans une démocratie effective, cela serait du ressort d’une commission d’enquête parlementaire. C’est sans doute cet aspect qui rend les observateurs sceptiques au sujet d’un procès qu’on craint d’être réduit aux lampistes ou, en tout cas, ayant pour effet de déresponsabiliser le pouvoir politique.

Quand un chef d’entreprise publique place de l’argent chez Khalifa Bank, il ne peut évacuer sa responsabilité. Peut-il mettre en avant des facteurs externes qui l’ont poussé à le faire? Oui, en théorie il peut profiter du procès pour indiquer s’il y a eu interférences et des pressions. En pratique, il sait que cela est fort risqué car il est censé n’obéir qu’au droit et aux règlements et qu’invoquer des incitations extérieures n’atténue en rien sa responsabilité. La question politique hante, en définitive, ce procès même si l’on a eu le sentiment que l’instruction et les fuites qui l’ont accompagné ont tout fait pour banaliser l’affaire Khalifa. Il sera pourtant difficile de l’évacuer. L’ancien Gouverneur de la Banque d’Algérie Abdelouahab Keramane et son frère, Abdennour Keramane, ancien Directeur général de Sonelgaz et ancien ministre de l’Industrie, silencieux durant l’instruction, ont contre-attaqué en mettant en avant ces aspects politiques. Refusant d’assister au procès, les Keramane expliquent leur attitude par la conviction que leur inculpation relève «de considérations politiques» et qu’ils ne veulent pas «être associés au simulacre de justice qui (leur) a été préparé». Les deux hommes lâchent les mots qui sont dans les esprits en estimant que le rôle qui leur est attribué est «celui de bouc émissaire», du «cadre gestionnaire de l’Etat (…) choisi pour constituer le nuage de fumée idéal pour dissimuler les véritables responsables ainsi que les véritables bénéficiaires de l’affaire Khalifa Bank». Cela ramène à la politique. Au fait qu’Abdelmoumène Khalifa avait un entregent extraordinaire et qu’il a bénéficié d’appuis politiques considérables qui ont altéré les mécanismes de contrôle.

Le montage de «l’empire» Khalifa a été rendu possible par la conjonction d’au moins deux facteurs: la complaisance des journaux et les amitiés de responsables politiques. Cela a été suffisant pour neutraliser, pendant longtemps, les mécanismes de régulation et créer une surdité incroyable face aux alertes qui se sont exprimées en Algérie et à l’étranger. Un aspect fondamental qui risque d’être évacué et qui explique le scepticisme de beaucoup devant les développements judiciaires de cette affaire.

K. Selim