Non, Madame la Présidente, vous n’êtes pas la mère des accusés, vous êtes leur justicière

Non, Madame la Présidente, vous n’êtes pas la mère des accusés, vous êtes leur justicière

Le Soir d’Algérie, 13 mars 2007

Madame la Présidente,
Voilà deux mois que vous êtes sous les feux de la rampe, alimentant l’actualité quotidienne, bien morne par ailleurs. Depuis que vous avez été désignée pour diriger le procès de ce que l’on appelle «l’affaire du siècle», c’est-à-dire l’affaire Khalifa, vous êtes devenue la coqueluche des médias à tel point que tout le monde a aujourd’hui l’impression de vous connaître, même ceux qui, comme moi, ne vous ont jamais vue.
Juges, avocats ou journalistes ne tarissent pas d’éloges sur vous, allant parfois jusqu’à passer outre leur devoir de réserve. Et cette avalanche de compliments a commencé avant même l’ouverture du procès. C’est dire que les esprits étaient préparés à bien vous accueillir. Pourquoi pas ? Dans ce pays de plus en plus déserté par ses élites et sa substance, et où la médiocrité est érigée en critère de promotion sociale, nous avons si rarement l’occasion de nous extasier devant le mérite ou la compétence. Il est vrai que le procès que vous dirigez, « d’une main de maître » dit-on, n’est pas une affaire ordinaire. Il ne s’agit pas ici de juger un vulgaire escroc de petite envergure, mais de juger l’homme qui n’a pas seulement fait rêver des centaines de jeunes qui se voyaient, eux aussi, héros de success stories à l’allure de contes de fées, mais qui a aussi fait fantasmer des cohortes de hauts dirigeants de l’Etat, heureux quant à eux, de profiter de ses largesses. Ceux-là ont dépassé l’âge des rêves fous et ils sont trop véreux pour croire aux contes de fées mais ils croient aux preuves d’amitié sonnantes et trébuchantes. Quitte pour cela, à ce qu’ils jouent avec les deniers publics et qu’ils dilapident les économies des retraités et des travailleurs. Mais qui, dans ce pays, se soucie encore du bien public ? En vérité, vous savez bien, Madame la Présidente, que le dossier que vous avez entre les mains n’est pas celui de Moumen Khalifa, mais du système politico-économique algérien. Oui, Madame, et ce n’est pas une mince affaire. D’où vos pleurs. C’est le procès de ceux qui l’ont fait roi et qui ont permis par leur silence, leur complicité, leur mauvaise foi, leur incurie, leur avidité et leur incompétence d’en arriver là. Sauf que ceux-là étaient les grands absents de Blida. Oui, Madame la Présidente, ces absents devraient être jugés pour HAUTE TRAHISON. Et je pèse mes mots. Comment en effet pourriez-vous condamner un cadre pour avoir accepté une minable carte de thalassothérapie quand d’autres disposaient à volonté de Mastercards et de cartes Gold sans avoir même un compte bancaire ? Comment pourriez- vous emprisonner des gens pour avoir bénéficié d’un crédit de quelques millions de centimes quand d’autres ont eu droit à des milliards sans même un reçu ? Certains ont même eu des promotions enviables… Oui, Madame la Présidente, ayant déjà eu moi-même affaire à la justice de notre pays, je sais qu’elle n’est pas toujours du côté de la victime. Surtout si les coupables sont des ministres et des hauts responsables de l’Etat. Je comprends alors que vous ayez envie de pleurer. Mais ne vous contentez pas de cela. Ne donnez pas l’occasion à ceux qui pensent qu’une femme ne peut pas être juge de croire qu’ils ont raison. Dans une affaire comme celle-ci, n’importe quel magistrat y laisserait des plumes. C’est sans doute pour cette raison que le choix a porté sur une femme. On sait depuis longtemps que dans ce pays machiste, les affaires les plus délicates sont souvent confiées aux femmes. On peut avancer que votre avenir se joue ici, Madame. Ce n’est pas le moindre de vos actes de courage que d’avoir accepté cette mission. A ce titre, je vous admire. Même si j’avoue avoir été étonnée lorsqu’une première fois, vous avez perdu le contrôle de vos nerfs et avez quitté la salle en pleine séance, ne cachant pas vos larmes. Mais là, après tout, vous n’aviez fait que montrer que vous n’étiez pas une machine bien formatée et figée dans son arrêt de renvoi. Tout le monde a été sensible à la fatigue et à l’excès de pressions qui pesaient sur vos épaules. Mais, là où mon étonnement a fait place à l’affliction, c’est lorsque, oubliant votre robe de magistrat, vous vous déclarez «mère de tous les accusés». Non, Madame la Présidente, vous n’êtes la mère que de vos enfants. Les accusés ont chacun leur mère qui pleure loin des médias. Ce que l’on attend de vous, Madame la Présidente, ce n’est pas de pleurer dans les tribunaux jusqu’à contaminer toute une assistance (procureur compris, c’est dire !) qui a visiblement le cœur gros et qui semblait attendre l’occasion de le vider. Permettez-moi de penser, Madame la Présidente, que ce spectacle n’est pas digne d’un tribunal moderne. Là où l’on s’attend à un jugement rationnel, basé sur la recherche de la justice et de l’équité, on a eu droit à une démonstration de l’archaïsme qui prévaut dans nos relations sociales. Ce psychodrame de mauvais goût me rappelle des souvenirs pas très lointains, où des prédicateurs de malheur faisaient sangloter les foules dans les stades, sous des slogans écrits au laser dans le ciel. Oui, Madame, vous savez bien où nous a menés l’appel à l’émotion au lieu de l’intelligence : à la barbarie et à la « tragédie nationale ». Ce qu’attendent de vous les mères des accusés, ce n’est pas de prendre leur place auprès de leurs enfants, mais d’exercer pleinement le pouvoir que vous confère la loi et pour lequel vous êtes payée. QUE VOUS DISIEZ LE DROIT. Tout simplement. En votre âme et conscience et surtout en appliquant la loi. Vous êtes officiellement et réglementairement une justicière. Au sens le plus noble du terme. Rendez la justice, Madame la Présidente !
Baya Gacemi (Journaliste)