Khalifa: Du liquide pour l’OM et des intérêts d’un milliard

Affaire Khalifa

Du liquide pour l’OM et des intérêts d’un milliard

Le Quotidien d’Oran, 16 janvier 2007

Après avoir donné la parole à deux témoins très importants la veille, la cour a repris, hier matin, l’interrogatoire de M. Toudjène Mouloud, ex-directeur général adjoint de Khalifa Bank, chargé de la comptabilité générale, poste qu’il occupait en même temps que Nekkache Hammou.

Toudjène affirma « qu’il était très difficile de gérer la comptabilité de Khalifa Bank, car la caisse principale ne nous transmettait pas les écritures comptables journalières, comme elle le devrait, mais remettait toujours à plus tard cette action. Le responsable de la caisse principale justifiait cela par le fait qu’il n’avait aucun comptable sous la main ». La présidente lui demanda ensuite si Khalifa Bank transmettait un état de sa comptabilité à la banque d’Algérie (BA). «Quand je fus recruté, j’ai remarqué que le G10 (bulletin mensuel établi par les banques) n’a jamais été transmis à la BA, alors que c’est un état qui doit lui être transmis régulièrement», a-t-il répondu. La présidente précise: «Chaque mois, toutes les banques doivent transmettre le G10 à la BA». Et Toudjène de continuer: «J’ai envoyé par la suite le modèle 10 mais avec un peu de retard». «Pourquoi ce retard ?», le coupa la présidente. «Car nous sommes tributaires de la direction de l’informatique qui nous envoyait les informations avec beaucoup de retard et souvent incomplètes ou erronées, surtout à cause de la caisse centrale», fut la réponse de l’accusé.

La présidente lui demanda ensuite que puisqu’il recevait quotidiennement les «journées comptables des agences», il aurait pu savoir qu’il y avait quelque chose de caché à la caisse principale. Pourquoi n’a-t-il rien fait ? M. Toudjène déclara alors qu’il n’a su qu’il y avait ce trou énorme que lorsqu’il a vu les 11 écritures entre sièges (EES) que Nekkache avait ramenées et montrées pour qu’ils puissent trouver une solution. «Et qu’avez-vous fait ?», lui demande Mme Brahimi ? «J’ai demandé les pièces comptables (justificatifs) et Nekkache m’a informé qu’on les recevra plus tard du P-DG », a-t-il répondu. Voulant toujours plus de précisions, la présidente demanda à l’accusé de lui dire si, «quand il recevait des pièces comptables, il les classait sans chercher à comprendre ?». Toudjène déclare alors: «Non, bien sûr. Je dois les contrôler, ne serait-ce que pour savoir dans quel article placer la dépense».

Mme Brahimi a voulu savoir si l’accusé était au courant des sommes retirées sans documents. Il répondit: «Non madame, je ne pouvais même pas l’imaginer !». «Et quand vous avez su pour les 11 EES sans justificatifs, qu’avez-vous fait ?», demanda la juge. «C’est Nekkache qui s’en est occupé !», a-t-il dit.

A la question de savoir s’il avait bénéficié de quelque chose de Khalifa Bank, il déclaré deux prêts – 50 au début, puis 90 millions de centimes -, qu’il a remboursés dans leur totalité. Mme Brahimi lui demanda ensuite s’il avait rencontré Abdelmoumène Khalifa. Il répondit «l’avoir rencontré à trois reprises, une fois pour la signature du bilan annuel, la deuxième fois pour la signature du D10 et une troisième fois avec les commissaires aux comptes. J’ai averti le P-DG lors de la réunion que la banque courait un risque majeur à cause des trop grandes dépenses et des irrégularités constatées; et il m’a répondu qu’ou verra par la suite».

Le procureur général intervint alors pour demander comment la balance pouvait-elle être équilibrée avec tous les suspens, les irrégularités, les sommes retirées sans justificatifs. L’accusé déclara que ce n’était que des écritures comptables et que les informations portées sont justes, sauf que c’est l’argent, le solde physique, qui ne l’est pas. Le procureur général lui demanda s’il savait que les dirigeants et responsables n’avaient pas le droit de bénéficier de prêts. L’accusé répondit par la négative. Il informe ensuite la cour que les bilans et PV des réunions avec les directeurs d’agences étaient toujours établis en retard, à de rares exceptions près. Ensuite, le PG demanda le lieu où s’est tenue la réunion avec les commissaires aux comptes et il fut outré que cela se soit passé dans une villa à Hydra, et en plus sans PV de réunion.

La juge demanda ensuite quelques exemples des dépenses faramineuses faites par la banque, et Toudjène relatera le sponsoring des clubs de foot, des intérêts versés aux clients qui atteignaient parfois le milliard pour un dépôt de 100 à 500 millions de centimes, etc. Parmi les clubs sponsorisés, il citera le MCA, l’USMA, le CRB. Pour l’Olympique de Marseille (OM), la juge demanda plus de précisions, notamment si l’argent sortait des caisses de Khalifa Bank et la réponse fut affirmative.

Agaoua Madjid, ancien employé de Khalifa Bank et l’un des quatre membres de la commission de contrôle formée par l’administrateur qui apportera plusieurs précisions, en qualité de témoin à la cour, est appelé. M. Agaoua précisera ainsi que la caisse principale de Khalifa Bank «débordait de liquidités» et était en «infraction permanente vis-à-vis de la Banque d’Algérie». Il dira que la salle principale des coffres de Chéraga ne pouvait contenir tous les fonds qui arrivaient des agences. «Une partie des fonds allait vers une annexe à Hussein Dey», dit M. Agaoua. Et d’ajouter: « Nous avons commencé par avoir les moyens humains, matériels, immobiliers de la caisse centrale afin que notre mission de contrôle soit faite dans les règles. M. Akli était absent le premier jour, c’est le lendemain que nous avons pu commencer», continua-t-il. «Après avoir commencé à compter l’argent de la caisse, on a trouvé que tout était normal. J’ai vu que le montant des EES dépassait les 3 milliards de dinars. Entre-temps, je faisais parvenir l’état d’avancement de mon contrôle à M. Alloui, sur instruction de l’administrateur. Nous avons remarqué par la suite que les agences d’El-Harrach, d’Alger et d’Oran présentaient des irrégularités puisque les EES étaient en suspens et n’arrivaient pas à la caisse principale», a-t-il expliqué. La présidente lui demanda de raconter son passage à Khalifa Bank en 2000. «On m’a délivré deux ordres de mission pour inspecter la caisse de l’agence de Chéraga et celle de la caisse principale. A l’agence, il y avait un trou de 2 millions de dinars en espèces par rapport aux écritures comptables. Quand je voulais entrer à la banque pour plus de précision, M. Mir me fit savoir que M. Alloui, alors DG de Khalifa Bank, me demandait au téléphone. Au téléphone, le DG me demanda de monter chez Yousfi. C’est ce que j’ai fait. Une fois dans son bureau, M. Yousfi s’est montré hésitant et m’a dit de faire très attention. C’est ainsi que j’ai compris que la situation était beaucoup plus grave que je le pensais, surtout lorsque le DG m’avait formellement interdit de terminer ma mission». A une question de la juge sur ce point précis, Agaoua a répondu qu’à son avis, ce n’était pas Alloui qui avait empêché cette inspection, «vu que c’était lui-même qui l’avait ordonnée». «L’ordre venait probablement de plus haut», a avancé le témoin, faisant allusion au P-DG de la banque, Abdelmoumène Khalifa. Apres le témoin Agaoua, la présidente a interrogé l’adjoint du DG de Khalifa Bank, Ahmed Mir, accusé d’avoir participé aux retraits des fonds de la caisse principale, non enregistrés et ordonnés, selon l’arrêt de renvoi, par Rafik Khalifa. L’accusé affirma avoir «seulement» effectué une seule «commission pour Rafik Khalifa en 2002». La mission consistait au transport de 5 millions de dinars de la caisse principale au P-DG de la banque. «Je ne savais pas au départ, a-t-il dit, l’objet de la commission et j’ai insisté pour signer une décharge au caissier principal (Youcef Akli) lorsque j’ai reçu l’argent». Ce dernier a confirmé les dires d’Ahmed Mir. «Mais vous n’avez pas de preuve que Rafik Khalifa a encaissé l’argent», a rétorqué la juge à l’adresse de l’accusé, qui a confirmé, relevant en outre qu’il y avait «énormément» de liquidités en circulation à Khalifa Bank.

T. Mansour Et Djamel B.