Moumen Khalifa rompt le silence

Moumen Khalifa rompt le silence

El Watan, 22 octobre 2003

La première sortie médiatique, dans les colonnes de deux quotidiens indépendants Le Matin et El Khabar, de Moumen Khalifa qui vit en exil depuis la banqueroute de son groupe commercial et financier, a surpris nombre d’observateurs autant qu’elle a permis de rouvrir un débat que l’on a voulu hâtivement clore sur les liens d’intérêts qu’entretenait le patron du groupe Khalifa avec des personnalités du sérail.

Dans un communiqué adressé à ces deux journaux et publié dans leurs éditions d’hier, Moumen Khalifa s’en prend pour la première fois, ouvertement et en termes violents, au président Bouteflika qu’il n’hésite pas à citer nommément en lui prédisant le même sort que le sinistre ancien président serbe, Milosevic, aujourd’hui entre les mains du Tribunal pénal international. «Mafia», «bande d’escrocs», le patron de Khalifa ne fait pas dans la dentelle pour qualifier Bouteflika et son équipe accusés d’avoir organisé «le plus grand hold-up administratif du siècle» en commanditant la faille de son groupe. Dans cette première intervention publique qui rompt un silence de plusieurs mois qui avait ouvert la voie à toutes les spéculations, le jeune patron, qui se trouve aujourd’hui sous le coup d’un mandat d’arrêt international, ne se contente pas seulement d’apporter son éclairage et sa propre version sur certains aspects liés au fonctionnement et à la santé financière de son groupe jusqu’à son «exil obligé», mais il passe à l’offensive usant d’un ton menaçant et promettant des révélations sur ses détracteurs. Moumen Khalifa affirme être sur «un travail qui éclairera la lanterne de plus d’un et rafraîchira la mémoire à d’autres». Et pour enfoncer le clou, il désigne presque du doigt les auteurs, ceux qu’il considère être derrière la cabale menée contre lui, soulignant que «les acteurs de cette mascarade ont été tous repérés et identifiés». Si Khalifa Moumen va jusqu’au bout de ses menaces , la teneur de son communiqué, qui s’apparente à une véritable déclaration de guerre, laisse présager un automne particulièrement chaud dans le cas où les révélations éclaboussant le président de la République et son entourage venaient à être confirmées, preuves à l’appui, par le premier responsable du groupe Khalifa. La question taraude les esprits : qu’est-ce qui a poussé Moumen Khalifa à rompre le silence qu’il s’est imposé depuis sa descente aux enfers et à monter au créneau avec l’assurance d’un homme qui est peut-être financièrement ruiné mais qui ne compte pas abdiquer aussi facilement ? A bien décoder son message, il entend en effet entraîner dans sa chute fracassante tous ses «amis» d’hier au sein du sérail qui ont profité de ses largesses et de sa «générosité». Il faut relever que cette sortie médiatique du patron de Khalifa intervient quelques heures seulement après le défi que lui a lancé Ouyahia pour se défendre, relayé par son ministre des Finances, M. Benachenhou. Moumen Khalifa a saisi l’invitation au vol tout en prenant soin de ne pas dévoiler toutes ses cartes pour faire encore plus mal et créer chez ses adversaires un sentiment de panique et de suspicion. Khalifa joue à l’arrosé arroseur. Il veut apparemment reprendre l’initiative du terrain après l’avoir totalement déserté. S’il lui sera difficile de convaincre quant à la probité de son groupe sur lequel pèsent de lourdes charges , il ne manque pas en revanche de munitions pour faire mal et se venger des personnalités qui ont allégrement profité de son empire et qui n’ont pas hésité à le lâcher dès que le vent a commencé à se lever dans la maison Khalifa. Moumen Khalifa va-t-il cracher le morceau et balancer les noms de ces personnalités dont la liste a circulé dans les rédactions? Comme le lui rappelait, à juste titre, le chef du gouvernement lors de sa dernière conférence de presse, le patron de Khalifa n’a plus rien à perdre aujourd’hui . Mais il a aussi tout à gagner en parlant. Car s’il se résout à monter au créneau et à dire ce qu’il sait sur la moralité de certaines personnalités du sérail qui se présentent comme des exemples de vertu et de probité morale, bien des masques tomberont. La conjoncture politique actuelle est marquée par les enjeux de la prochaine élection présidentielle qui sent déjà le soufre. Il n’est pas exclu que pour rebondir, Moumen Khalifa soit poussé par la tentation de faire de la politique à sa manière en se mettant au service de milieux politiques qui pourraient demain lui garantir l’absolution, l’amnistie, s’ils arrivaient au pouvoir. Des scandales qui impliquent des personnalités de l’establishment, et, dans ce cas de figure, le président de la République qui brigue selon toute vraisemblance un second mandat même s’il ne s’est pas officiellement déclaré. C’est du pain béni pour les candidats concurrents qui se voient ainsi servir sur un plateau d’argent des arguments inespérés pour battre campagne. Si c’est le cas, qui pourrait bien instrumentaliser Moumen Khalifa pour atteindre et fragiliser Bouteflika ?

Par S. Bensalem