L’horizon s’assombrit pour Rafik Khalifa

 

ALGÉRIE L’homme d’affaires devrait être entendu par la justice sur diverses irrégularités financières

L’horizon s’assombrit pour Rafik Khalifa

Le Figaro, 8 mars 2003

Rafik Khalifa a-t-il son avenir derrière lui ? Le général Khaled Nezzar, l’ex-chef d’état-major de l’armée algérienne, en paraît convaincu. « Rafik Khalifa doit rendre des comptes. La justice l’a convoqué pour qu’il s’explique sur les malversations de son groupe », affirme l’ancien patron de l’armée.

Considéré comme un homme de forte influence dans le système de pouvoir algérien, Khaled Nezzar condamne en des mots durs et sans appel le jeune manager de 38 ans. « Rafik Khalifa a pris les familles de notables algériens en otage en offrant des emplois à leurs enfants. L’époque où il faisait rêver est révolue. Ce type est un simple pharmacien, il n’a pas l’envergure d’un grand patron d’entreprise. Un jeune homme qui réussit devrait s’offrir une belle voiture, pas un jet privé », assure-t-il. Et d’ajouter : « Rafik Khalifa n’a pas fait fortune avec l’argent des généraux. Les généraux sont des gens qui savent compter, et ils n’auraient jamais confié leurs économies à une banque dirigée par un personnage aussi peu sérieux. »

Khaled Nezzar a sonné la charge jeudi soir, dans un hôtel parisien au cours d’un dîner organisé par la revue Arabies. Il était venu présenter son dernier ouvrage, Le Procès de Paris, consacré à la polémique sur les méthodes employées par l’armée algérienne dans les années 90 pour vaincre l’insurrection islamiste. Interrogé sur le fait de savoir s’il s’exprimait d’un point de vue personnel, le général a lancé : « Toute l’Algérie est d’accord avec moi. »

La sortie du général est un nouveau pavé dans la mare de la courte histoire du flamboyant groupe Khalifa, un conglomérat de plus de 20 000 salariés opérant notamment dans les secteurs de l’aviation, de la banque et de la télévision.

Soupçonné de blanchir des capitaux occultes, le milliardaire est désormais en disgrâce à Alger. Depuis fin novembre, les autorités ont procédé au gel des flux financiers vers l’étranger de sa banque, à la suite de transferts irréguliers de devises. Le dossier judiciaire s’est alourdi avec l’arrestation la semaine dernière, à l’aéroport d’Alger, de trois collaborateurs du PDG en possession de plus de deux millions d’euros en espèces. L’étau s’est encore resserré lundi avec la mise sous tutelle de Khalifa Bank.

La commission bancaire a pris cette décision « devant l’incapacité du management de Khalifa Bank à prendre les mesures requises » pour « endiguer tout risque de détérioration de la situation financière de cette banque ».

Fondé en 1992, le groupe Khalifa a un pris un essor considérable lorsque l’économie de marché a été relancée après la parenthèse de la guerre civile. « Si de l’argent mafieux vient s’injecter dans l’économie saine, ça ne me pose pas de problème. En tant qu’économiste, j’en serais ravi », confiait au Figaro, en juin 2000, Hamid Temmar, ex-ministre des Réformes d’Abdelaziz Bouteflika. Son idée était de trouver de l’argent même dans les poches de la « mafia politico-financière ». Depuis, deux thèses pouvant se superposer circulent sur l’origine des fonds du jeune milliardaire.

Selon les uns, Rafik Khalika a bénéficié du capital légué par son père, Laroussi Khalifa, un ingénieur agronome héros de la révolution, considéré comme un des inventeurs de la sécurité militaire, ainsi que d’investissements réussis à ses débuts dans la pharmacie.

A en croire ses détracteurs, il se serait ensuite lancé dans une fuite en avant financière en employant des procédés de « cavalerie » entre diverses sociétés. Selon les autres, Rafik Khalifa est un blanchisseur d’argent noir ayant échappé à ses parrains, les fils à papa de la nomenklatura.

A la fois flambeur et timide, Rafik Khalifa est l’ami de Gérard Depardieu, et le sponsor de l’Olympique de Marseille a bénéficié de soutiens au plus haut niveau de l’Etat dans sa période d’ascension. L’avocat Abdelrhami Bouteflika, l’un des frères du président, était l’un de ses conseillers jusqu’en novembre dernier.

Par bien des aspects, son parcours ressemble à celui des oligarques russes apparus avec la chute du communisme. A cette différence qu’il n’a pas de surface politique. Aujourd’hui, Rafik Khalifa semble un homme isolé. En Algérie comme en France, la chronique de sa chute annoncée donne lieu à des spéculations politiques. Le « wonderboy » algérois serait au cœur d’un règlement politique lié à l’échéance de l’élection présidentielle du printemps 2004, assure la rumeur. Seule certitude : Rafik Khalifa est dans la ligne de mire de la justice, et sans doute aussi dans le collimateur de la puissante Direction du renseignement et de la sécurité (DRS).

Interrogé, Rafik Khalifa parle d’une « campagne de déstabilisation » qu’il subit depuis « sept mois », et se démarque de ses collaborateurs appréhendés à Alger. « Je vais restructurer mon groupe… Je vais réformer, filialiser, changer les raisons sociales », ajoute-t-il. avant de démentir être victime d’une guerre des clans. « Les luttes dont vous parlez ne devraient pas avoir d’influence sur mes affaires », conclut-il.

Thierry OBERLE