Khalifa: Cadres gestionnaires, anges ou démons ?

Procès Khalifa

Cadres gestionnaires, anges ou démons ?

Le Quotidien d’Oran, 13 janvier 2007

« J’ai fait confiance aux cadres algériens ! ». C’était, au début des années 80, la réponse d’un puissant ministre de l’époque lors du procès de l’affaire de l’OCO (Office du complexe olympique). Les « cadres gestionnaires » sont, une nouvelle fois, en bonne place dans le procès Khalifa suspects d’avoir « trahi la confiance » que les responsables politiques plaçaient en eux.

De l’ancien gouverneur de la Banque d’Algérie aux patrons d’entreprises et d’offices publics, ce sont en effet des responsables opérationnels qui sont jugés. Tout comme dans d’autres affaires qui ont précédé celle qui défraie aujourd’hui la chronique. Ces responsables exécutifs sont donc sur la sellette dans une sorte d’éternel recommencement où le message subliminal ne change pas: on leur a fait confiance et ils ont péché.

Dans l’affaire Khalifa, ils sont si nombreux qu’il n’est même pas juste de dire qu’il s’agit du procès de la banqueroute frauduleuse d’une banque privée. C’est aussi, voire surtout, le procès d’entrepreneurs publics, de directeurs d’offices et d’institutions bancaires qui se déroule. On est donc, au-delà des individus qui se retrouvent à Blida dans le box des accusés ou en qualité de « témoins », face à une population plutôt représentative des cadres du pays, ceux qui assument la «gestion» sans pour autant être des responsables politiques. Une catégorie sociale à l’histoire tourmentée puisque l’on parle aussi, pour d’autres affaires, de cadres « injustement incarcérés » ou de victimes expiatoires récurrentes d’opérations politiques.

Sont-ils les boucs émissaires ou les fusibles d’un mode de fonctionnement où ils sont appelés, avec l’aval des échelons politiques, à prendre des décisions dont ils sont personnellement comptables ? Certains le pensent et le disent même ouvertement comme maître Berghel qui a demandé lors de la première audience, la comparution de l’ancien chef de gouvernement Ahmed Ouyahia. Pour ce juriste, le pouvoir politique assume une responsabilité directe par son silence lors du développement de l’affaire Khalifa en toute connaissance des « irrégularités » qui la caractérisaient. Comment situer cette responsabilité ? Il s’agit là sans doute de ce qui est attendu, peut-être vainement, de ce procès. Mais c’est un fait: le statut des cadres est marqué par l’ambiguïté. Si au cours des précédentes décennies, les tutelles ministérielles étaient décisives et les cadres se limitaient à mobiliser leurs compétences techniques pour exécuter les décisions politiques, les choses ont changé avec les réformes.

Juridiquement les « tutelles » ont été levées et le cadre gestionnaire se retrouve en première ligne, comptable de sa gestion devant un conseil d’administration et responsable en droit. Mais ces tutelles ont-elles réellement disparu ou ont-elles seulement changé de forme ? Un patron d’entreprise publique agit-il librement sans tenir compte de ceux qui l’ont nommé et de son environnement ? Certains en doutent et estiment que les procès faits aux cadres ne permettent en aucune manière d’aller au fond des choses. C’est sur ce terrain que s’est placé l’ancien gouverneur de la Banque d’Algérie dans un communiqué cosigné avec son frère, également poursuivi dans l’affaire. Ils disent refuser de participer « à une parodie de justice que constituerait un procès dans lequel nous serait attribué le rôle de bouc émissaire: celui, classique, du cadre gestionnaire de l’Etat, sans protection parce que libre de toute allégeance, professionnellement compétent, donc soigneusement choisi pour constituer le nuage de fumée idéal pour dissimuler les véritables responsables ainsi que les véritables bénéficiaires de l’affaire Khalifa Bank ».

C’est un choix radical de négation de l’éventualité d’un procès équitable pour lequel ils courent le risque d’être inéluctablement condamnés par défaut. Mais ce discours sur les cadres censés être des instruments dociles des politiques, même s’il peut être étayé, n’induit-il pas une forme de déresponsabilisation automatique des cadres gestionnaires ? Là réside toute l’ambiguïté de la situation. Après tout, même s’il existe des jeux de pouvoir, des injonctions extérieures, les cadres doivent-ils systématiquement se soumettre ? La démission motivée par le refus d’accomplir un acte contraire à la loi est une alternative évidente. Est-ce par souci de complaire, par ambition aveugle ou au nom du désir de conserver une position – et de jouir du statut et des privilèges qui l’accompagnent – que l’on devient vulnérable aux suggestions, aux influences ?

L’atmosphère générale ayant entouré la montée de « l’empire Khalifa » justifie-t-elle que des gestionnaires perdent à ce point le sens des réalités ? Car s’il peut-être compréhensible que des petits épargnants aient pu être séduits par les offres mirobolantes de Khalifa Bank, comment les patrons publics ont-ils pu être convaincus par ses extravagances ? Beaucoup de questions et une impression de déjà-vu, celles de cadres ni anges ni démons, mais servant nécessairement de paravent et de paratonnerre. Face à cette réalité complexe la seule option viable consisterait à renforcer l’autonomie de ces cadres et à encadrer leur action par le droit. Bien évidemment cela entraîne un questionnement préalable: les conditions d’une réelle émancipation des « cadres gestionnaires » sont-elles réunies ? La souhaitent-ils vraiment cette émancipation ?

M. Saâdoune