Mme Khalifa acculée par les juges

Tribunal de nanterre (Paris)

Mme Khalifa acculée par les juges

El Watan, 5 juin 2014

Un appartement à Paris aurait été octroyé à un frère du président Bouteflika. Nadia Amirouchen, ex-madame Khalifa, aurait bénéficié de deux appartements dont l’un a été revendu à 1,9 million d’euros. Selon différents témoins et prévenus, Khalifa Abdelmounen recevait sur son compte personnel 5% de toutes les transactions que réalisait son groupe.

Le troisième jour du procès Khalifa en France, qui se tient depuis lundi dernier au TGI de Nanterre, a été marqué par l’audience de l’ancienne épouse du golden boy algérien, Nadia Amirouchen. Elle est poursuivie pour quatre infractions allant de «l’abus de confiance» au «recel de banqueroute». Lors de la plaidoirie de la défense, nous avons appris que la justice française a refusé d’extrader la prévenue pour qu’elle soit jugée en Algérie. L’ex-madame Khalifa a été l’objet de «deux mandats d’arrêt internationaux émis par la justice algérienne, datés de février 2005», selon son avocat Thierry Herzog.

Le débat judiciaire autour de l’implication de Mme Amirouchen dans le scandale Khalifa a viré à un vrai déballage sur le personnage de Rafik Khalifa : sa relation avec le pouvoir politique algérien, son train de vie et ses relations familiales. «Nous avons bel et bien octroyé un appartement à Paris à Abdelghani Bouteflika en sa qualité de conseiller juridique», a répondu Smaïl Krim, ancien cadre du groupe Khalifa, à une question du juge Siredey-Garnier Fabienne. «Une rumeur affirme que l’avocat Bouteflika, frère du président algérien, aurait était bénéficiaire d’un appartement à Paris ?» lui a-t-elle demandé.

Sur le même sujet, Nadia Amirouchen a affirmé qu’elle n’est «au courant de rien». Depuis le début de ce procès, il semble que la ligne de défense de certains prévenus est la politisation de l’affaire. En effet, au premier jour du procès, l’avocate de M. Krim a demandé à Siredey-Garnier de «rajouter à la citation officielle de monsieur Rafik Abdelmoumen Khalifa, la mention né fils Laroussi». «Il est important de le dire car Laroussi Khalifa est l’un des fondateurs des services secrets algériens puis de la sécurité militaire», a expliqué Me Isabelle Coutant Peyre. Cette remarque a été prise en compte par la présidente de la 14e chambre correctionnelle de Nanterre qui rétorque : «On évoque souvent le soutien du clan des généraux à l’ascension de Rafik Khalifa.» Et d’ajouter : «Il est effectivement le fils de Laroussi, désigné comme l’un des fondateurs de la sécurité militaire algérienne après l’indépendance. Il a été aussi ministre et homme d’affaires fulgurant.»

Quant à la stratégie de défense d’Amirouchen Nadia – mise en cause en tant que gérante de KRG Pharma et en tant que bénéficiaire de deux appartements luxueux – apparaît plus simple : nier toute implication ou complicité dans les magouilles de son mari à l’époque des faits. «Il décide de tout, il ne me dit rien», a-t-elle répondu presque à tous les questionnements de la juge.Le tribunal a voulu surtout savoir «dans quelles conditions les deux appartements ont été achetés et payés» dans le même immeuble (1er et 2e étages) d’un quartier chic au 7e arrondissement de Paris. Il s’agit, premièrement d’un appartement dont la valeur est estimée à 1,2 million d’euros, acheté au nom de la société Khalifa Airways en mars 2000, mais «détourné par le couple Khalifa pour en faire leur habitation privée». «Je ne savais rien des conditions de son acquisition. Je me suis juste contentée de m’y installer à la demande de mon mari», explique l’ancienne madame Khalifa. La partie civile reproche au «couple» d’avoir détourné les fonds de Khalifa Airways : le prix de l’appartement, les frais annexes et des charges.

Le deuxième appartement litigieux est celui du 1er étage, acheté au nom d’Amirouchen Nadia, en juin 2002. Sa valeur est estimée à près de 1,3 million d’euros. La concernée est accusée, dans ce dossier, de «recel de banqueroute» et d’«abus de confiance contre Khalifa Airways». On parle d’une somme de 1,45 million d’euros entre le prix réel de l’appartement et les frais de charge. En s’expliquant sur cet achat, la mère de la fille de Khalifa renvoie encore la responsabilité à son ancien époux : «Les voisins ont mis en vente cet appartement et il a décidé de l’acheter. Il m’a expliqué qu’il voulait le mettre à mon nom pour sécuriser l’avenir de notre fille.»

Or, celle qui s’est séparée officiellement de Khalifa par «un jugement de divorce prononcé le 24 mai 2005, sans compensation financière», a vendu cet appartement, début 2009, à 1,9 million d’euros !? Les anciens proches du «Bill Gates africain» ont présenté une image d’un homme obsédé par l’argent et le pouvoir : «Cet argent est à moi tout seul, même s’il est au nom de Khalifa Airways», «je suis très riche, et mes sociétés aussi. Je me permettais d’acheter tout ce que je voulais», il vivait dans le luxe total partout où il passait ou encore ce témoignage de son ancienne femme : «Je le voyais faire ! Il travaillait, jour et nuit, pour réaliser des choses.»

Selon les différents témoins et prévenus, passés à la barre, juste avant sa chute il préparait son expansion vers d’autres pays en Europe du Nord et de l’Ouest, et même aux Etats-Unis. Parmi ses rituels gagnants : recevoir sur ses comptes personnels 5% sur toutes les transactions que réalise son groupe !

Le Processus judiciaire du scandale Khalifa

Au début du scandale Khalifa, en 2003, trois parquets français avaient ouvert parallèlement des informations judicaires. C’était sur la base de soupçons de blanchiment d’argent, de détournement de fonds et de recel de banqueroute. D’abord en avril 2003, un fonctionnaire de la banque parisienne Sanpaolo, chargé de suivre les comptes du groupe Khalifa, s’est rapproché du parquet de Paris pour dénoncer des anomalies dans la traçabilité de l’argent de Khalifa. La deuxième alerte a été donnée par une employée de la société Khalifa location de voitures (KRC) qui a informé le parquet de Lyon qu’elle et tous ses collègues n’ont pas été payés depuis deux mois (mars et avril 2003).

Ensuite, il y a eu la requête qui a réellement permis d’aboutir à ce procès : la plainte déposée auprès du parquet de Nanterre, fin 2003, par le cabinet SCP BTSG (Becheret-Thierry-Senechal-Gorrias), liquidateur français de Khalifa Airways et de KRC. Lors de la liquidation, Me Becheret et ses associés ont constaté plusieurs anomalies dans la gestion des fonds et des actifs du groupe Khalifa. A ce stade, deux enquêtes préliminaires ont été engagées à Paris et à Nanterre. Mais en mars 2004, le parquet de Paris s’est dessaisi de l’affaire au profit du parquet de Nanterre, géographiquement compétent.

En y transférant toutes les informations collectées à Lyon et Paris, la procédure judiciaire en France concernant Khalifa a été unifiée et classée dans la juridiction de droit commun, en première instance. Donc l’affaire est, logiquement, du ressort du Tribunal de grande instance (TGI) de Nanterre. La justice française a prôné l’accusation de «recel de banqueroute» et de «détournement de fonds».

Ces infractions sont qualifiées de délits et doivent être jugées en correctionnel. Mais en novembre 2009, le parquet de Nanterre avait estimé que ces faits n’étaient pas de son ressort, car le groupe Khalifa n’avait pas de personnalité morale en France. Néanmoins, en octobre 2010, la cour d’appel de Versailles a confirmé la compétence de ce tribunal. Depuis, la préparation de ce procès s’est poursuivie sans aucune autre entrave, jusqu’à son ouverture, lundi dernier, à la 14e chambre correctionnelle du TGI de Nanterre, sous la présidence du juge Siredey-Garnier Fabienne. (S. G.)

Samir Ghezlaoui