Khalifa : Cet étrange procès où les bonnes questions ne sont pas posées

Khalifa : Cet étrange procès où les bonnes questions ne sont pas posées

El Watan, 8 mai 2015

Le procès de l’affaire Khalifa Bank s’est poursuivi au tribunal criminel de Blida par l’audition, pour la deuxième journée consécutive, du principal accusé, Abdelmoumen Rafik Khalifa. Il est poursuivi pour plusieurs chefs d’inculpation, dont «escroquerie», «association de malfaiteurs», «vol qualifié», «faux et usage de faux en écritures bancaires et en officiel», «abus de confiance», «détournement de fonds» et «banqueroute organisée».

Hier, lors de la poursuite de l’audition de Abdelmoumen Khalifa à la cour de Blida, le juge s’est basé surtout sur cette histoire de «billets d’avions gratuits» qu’offrait le groupe à de hauts responsables. Un «privilège» accordé pour booster le dépôt d’argent au sein de Khalifa Bank. Le juge cite des exemples.

Comme le cas de Mohamed Tchoulak, président de la mutuelle des PTT, qui a déposé l’argent de la mutuelle et a bénéficié de billets gratuits (vols domestiques et internationaux). «Alors, que dites-vous ?», lance le juge à Abdelmoumen Khalifa, qui répond : «Ce n’était pas des billets gratuits. Il s’agissait de billets avec réduction, et c’est normal. C’est une manière de fidéliser nos clients et cela se passe partout dans le monde».Le juge pose ses lunettes et insiste : «Mais Abdelmoumen, ce sont les bénéficiaires qui reconnaissent, d’après les PV, qu’ils ont eu des billets gratuits.

C’est du service donnant-donnant, non ?!» Un peu coincé, l’accusé réplique : «A ma connaissance, nos services procédaient à des réductions. Pour la gratuité, là franchement je ne suis pas au courant.» L’accusé essaie toutefois de trouver une explication au mot «gratuit». «Vous savez Monsieur le juge, un billet n’est jamais gratuit puisque n’importe quelle compagnie aérienne paye des taxes au profit des aéroports. A l’époque, et rien que pour l’exemple, l’aéroport d’Alger percevait jusqu’à 10 000 DA de taxe payée par Khalifa Airways.

Air Algérie le fait aussi et à ce jour.» Le juge, sans attendre, va droit au but : «Ce qui est préoccupant dans cette affaire, c’est que vous avez tout fait pour amasser de l’argent. Puis cet argent, de grosses sommes et émanant des déposants, a mystérieusement disparu. On dirait qu’il s’agit là d’une cabale minutieusement préparée. Votre groupe a utilisé tous les moyens, souvent non orthodoxes, pour ramener de l’argent dans les caisses de Khalifa Bank, puis plus rien !». «La gratuité des billets, là je ne suis pas au courant, Monsieur le juge», répète Abdelmoumen.

Inspecteurs

Le juge essaie de persuader l’accusé que les privilèges douteux poussent certains au suicide, il cite l’exemple de Pierre Bérégovoy, ancien Premier ministre français, qui s’est suicidé le 1er mai 1993 à cause d’un scandale : il avait contracté un crédit sans intérêt auprès d’une banque en utilisant sa fonction pour avoir ce privilège. Sur le champ, Abdelmoumen réplique : «Non Monsieur le juge, je vous corrige. Il avait contracté un crédit auprès d’un particulier.» Et de citer plusieurs conventions qu’avait son groupe avec la Télévision algérienne, le ministère de la Défense, la police, les ambassades… «On était crédibles vis-à-vis de tout le monde.

Certes, on recevait à notre banque des réserves ou critiques de la part des inspecteurs de la Banque centrale. La banque française Société Générale Algérie recevait aussi bien des critiques, mais elle n’a jamais été inquiétée.» Il insiste sur le fait que sa banque n’a jamais connu de faillite, du moins lorsqu’il était PDG du groupe Khalifa, avant son départ à l’étranger le 25 février 2003. De plus, l’opération de liquidation «n’est pas encore terminée», insiste-t-il. «Il est encore tôt pour parler de faillite. En plus, je n’ai escroqué personne.

De 1998 à février 2003, durant l’époque où j’étais PDG, les OPGI et autres grandes sociétés publiques ont facilement récupéré leur argent, selon leur souhait.» Jeudi après-midi, Abdelmoumen Khalifa est toujours à la barre. Le procureur lui pose une question : «De grosses sommes ont été dépensées par votre groupe dans de somptueux hôtels d’Alger, comme le Hilton et le Sheraton. C’était dans quel but ?» Khalifa répond, à l’aise : «C’était pour prendre en charge les techniciens de maintenance de nos avions qui venaient de la compagnie allemande Lufthansa.» L’accusé insiste sur le terme «faillite» caractérisant son groupe : «Pour parler de faillite, il faut que les comptes soient certifiés.

Ce qu’a fait la Banque d’Algérie, lors de l’annulation de l’agrément de notre banque, est illégal. A ce jour, aucune certification de nos comptes n’a eu lieu. Donc sur quel fondement juridique a agi la banque des banques » Maître Khaled Bourayou veut savoir si la BDL avait octroyé des crédits aux sociétés de Khalifa avant la création du groupe. L’accusé répond : «Je l’ai toujours dit : la BDL m’a octroyé des facilités de caisse et non des crédits. Ce n’est pas la même chose.» Le même avocat insiste sur ses remarques.

Là, le défenseur de l’ex-golden boy intervient violement et qualifie les questions de son confrère de «véritable réquisitoire». Il parle fort et se met en colère. Le juge essaie de l’arrêter, en vain. L’anarchie règne alors dans la salle d’audience. Il est 15h15. Le président du tribunal décide de lever la séance, qui reprend un quart d’heure après. D’autres avocats posent des questions à l’accusé alors que maître Lezzar (défenseur de Khalifa Moumen) regrette que son client ne soit pas passé par un juge d’instruction. Le procès reprendra dimanche.

Mohamed Benzerga