Khalifa, un empire en désintégration

Khalifa, un empire en désintégration

Banque en tête, le premier groupe privé algérien s’effondre

Florence Aubenas, Libération, 20 mars 2003

Certains avaient dormi sur le trottoir. Presque tous sont arrivés à l’aube pour se bousculer devant le siège de Khalifa à Alger. Dans un pays où le chômage frôle les 50 %, le groupe annonce le recrutement de 600 personnes. C’était le 26 février. A ce moment-là, Khalifa passe encore pour un miracle. Surgi du néant en 1997 après trente ans de socialisme, avec 100 000 dinars (1 500 euros) seulement de capital et sous la houlette d’un licencié en pharmacie de 35 ans, le premier groupe privé algérien ne laisse passer de semaine sans claironner une conquête ­ BTP, banque, compagnie d’aviation, chaînes de télé (dont une en France), sponsorings de l’Olympique de Marseille ou de l’équipe de foot algérienne (Libération du 30 octobre). Quelques jours plus tard, le 3 mars, nouvelle ruée, devant les agences bancaires du groupe cette fois. L’ambiance a viré : les petits épargnants paniqués ­ plus de 2,5 millions en tout ­ veulent leurs économies. Colonne vertébrale du groupe, Khalifa Bank est accusée de malversations, talonnée par le fisc, les douanes, la justice, et confiée à un administrateur provisoire.

Depuis, l’empire se détricote. Aucun transfert de fonds vers l’étranger n’étant plus autorisé, toutes les structures en France, comme la chaîne K-TV, sont asphyxiées (lire ci-contre). Khalifa lâche l’équipe d’Algérie, rend ses appareils en leasing, coupe jusqu’aux lignes de téléphones portables. Aussi fulgurante que son ascension, la chute de la maison Khalifa pose autant de mystères.

En Algérie, où l’attribution d’un compteur de gaz ne se fait pas sans sérieux piston, personne n’a jamais été dupe. Le groupe n’aurait pu émerger sans soutiens au plus haut niveau. Au-delà de cette certitude, le flou. Certains y ont vu une machine à blanchir l’argent des généraux, véritables détenteurs du pouvoir. Peu convaincant, sauf peut-être à la marge : depuis que le pétrole coule en Algérie, les circuits de recyclage ne manquent pas. D’autres détectaient une martingale «à la russe» des mêmes généraux pour se placer sur les secteurs rentables avant le saut à l’économie de marché.

Dès lors, il faut s’aventurer au coeur de ce système clanique algérien, uni dès qu’il s’agit de garder le pouvoir mais déchiré par les rivalités le reste du temps. Qui a soutenu Khalifa à l’époque ? Et qui a décidé aujourd’hui son explosion ? L’état-major du groupe compte deux frères du président Bouteflika. Le torpillage pourrait viser à fragiliser sa candidature pour la présidentielle de 2004. Un des épisodes les plus spectaculaires de la déroute du groupe a eu lieu la veille de la visite très attendue de Chirac à Alger. Trois collaborateurs de l’empire ont en effet été arrêtés, avec 2 millions d’euros cash, à l’aéroport d’Alger. Cette brusque sévérité a été analysée comme une semonce à Bouteflika. Ou, l’un n’empêchant pas l’autre, l’Elysée aurait demandé un peu d’ordre dans le dossier Khalifa. Les récentes polémiques en France, cristallisées autour de la chaîne de télé, laissaient entrevoir ce que tout élu français redoute le plus : une importation des sanglantes luttes de clans algériens.

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Vivres coupés pour la «M6 algérienne»

Les salaires de février non pas été versés à Khalifa TV

Par Raphaël Garrigos, Libération, 20 mars 2003

«Khalifa TV ne fait que subir les turbulences que traverse aujourd’hui le groupe.» Yves Cresson, directeur de l’antenne halifa avait fait les choses en grand pour saluer la naissance de sa «M6 algérienne», Khalifa TV. Le 3 septembre, dans sa fastueuse villa perchée sur les hauteurs de Cannes, il conviait la jet set internationale ­ Catherine Deneuve, Sting, Naomi Campbell… ­ à fêter l’événement. Six mois plus tard, c’est la bérézina : ainsi que l’écrivait hier France Soir, la chaîne du golden-boy algérien connaît de graves difficultés financières et les salaires de février des cent employés de Khalifa TV n’ont toujours pas été versés.

Probation. C’est que Khalifa TV est une chaîne à rebondissements. Elle a commencé à émettre sur le satellite en toute illégalité le 3 septembre, alors que le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) n’avait pas encore ouvert son dossier de conventionnement. Une fois ouvert, celui-ci s’avère «mal ficelé, un projet mort-né» selon le CSA. Fin octobre, Djaouida Jazaerli, porte-parole du groupe, présente un nouveau dossier conçu cette fois par IMCA, un cabinet de consultants présidé par Pascal Josèphe, un proche d’Hervé Bourges. L’ancien président du CSA apparaît d’ailleurs dans les messages vidéo de bienvenue diffusés sur Khalifa TV. La chaîne n’est plus un robinet à clips et propose aussi des plages d’information. Le projet sied mieux au CSA qui obtient le feu vert du Quai d’Orsay. Le 3 décembre, la chaîne obtient l’autorisation officielle d’émettre… pour deux ans seulement. Une période de probation déjà utilisée envers la chaîne qatarie Al-Jezira. Dans le cas de Khalifa TV, il s’agit aussi d’une punition, suite à la diffusion pirate, et à des propos injurieux tenus à l’encontre du député Vert Noël Mamère.

Aujourd’hui et malgré son confortable budget (théorique) de 10 millions d’euros, Khalifa TV est exsangue. Yves Cresson, directeur de l’antenne de Khalifa TV, tempère : «On vit actuellement des moments difficiles, mais Khalifa TV ne fait que subir les turbulences que traverse le groupe.» L’équipe a obtenu l’assurance qu’elle serait payée aujourd’hui. Mais, comme ironisait hier un journaliste de la chaîne, «il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour».

«Ecran noir». Pour le reste et contrairement à ce qu’écrit France Soir, Yves Cresson affirme que jamais l’abonnement à l’AFP n’a été interrompu, pas plus que celui à l’agence d’images APTN. Le directeur de l’antenne dément également toute rupture du contrat entre Khalifa TV et le studio 107 (propriété de TF1) qui fournit à la chaîne (basée à La Plaine-Saint-Denis) studio et régie de diffusion. «Sinon, explique Cresson, nous diffuserions un écran noir.» En revanche, confie une journaliste de la chaîne, «tous nos fournisseurs sont contactés un par un pour résoudre les problèmes de non-paiement de certaines factures». Selon un cadre de Khalifa TV, «l’arrêt de la chaîne n’est pas prévu». «Du moins, pas pour l’instant», ajoute-t-il, prudent.