Après Khalifa ? Ce sera comme avant…

Après Khalifa ? Ce sera comme avant…

Abed Charef, Le Quotidien d’Oran, 18 janvier 2007

Encore l’affaire Khalifa. Elle résume si bien la nouvelle Algérie qu’il est difficile de s’en passer…

Mohamed Raouraoua est un homme plein de ressources. Il est à la tête de l’ANEP quand elle est la grande pourvoyeuse d’argent pour les nouvelles fortunes de la presse. Il est à la tête de la Fédération algérienne de football quand les jeunes ont le choix entre le stade et le maquis. Il préside l’année de l’Algérie en France quand les grands amis que sont devenus Abdelaziz Bouteflika et Jacques Chirac s’échangent des visites chaleureuses. Il réussit même à se faire candidat à un vague et curieux poste de conseiller politique à la Fédération internationale de football (FIFA).

L’homme est partout. Il est tellement présent qu’il réussit à être dans les bureaux de Rafik Abdelmoumène Khalifa, le jour où se décide la désignation du président de la FAF. Car à en croire un des accusés de l’affaire Khalifa, l’élection de Mohamed Raouraoua à la tête de la Fédération s’est faite bien avant le passage devant les urnes. Certes, toute l’Algérie savait qu’on n’atterrit pas dans un poste aussi sensible sur le simple mérite. Mais on pensait que la décision se faisait ailleurs, dans des cercles plus huppés, chez des gens dignement drapés dans leur burnous de gérants de la République, ou chez ces fameux décideurs de l’ombre qui font et défont le pays. Hélas, il n’en est rien. Elle s’est faite dans le bureau de l’homme qui a détourné les plus grosses sommes de l’histoire de l’Algérie !

L’affaire Khalifa a confirmé, jusqu’à l’absurde, cette incroyable déliquescence des institutions et des moeurs. Si incroyable qu’avec l’accord exceptionnel de la direction du Quotidien d’Oran, je vais utiliser la première personne du singulier dans cet article: j’ai honte de lire les comptes rendus de presse concernant l’affaire Khalifa, j’ai honte de parler de cette affaire, j’ai honte de penser que des gens qui ont été les ministres de mon pays, qui dirigent des grandes entreprises de mon pays, en soient arrivés à ce degré de bassesse pour aller quémander des billets d’avion et de l’argent de poche auprès d’une bande de malfaiteurs qui transféraient leur butin vers l’étranger, par millions d’euros dans de vulgaires sacs-poubelles, enfin, qui utilisaient l’argent du peuple pour acheter la complicité de hauts responsables en vue de détrousser le peuple.

L’ampleur du vol réalisé par le groupe Khalifa n’a d’égale que la variété des complicités et la diversité des réseaux de prédation que le milliardaire déchu a réussi à mettre en place. Du notaire au directeur général d’entreprise, du ministre au responsable du contrôle, peu de professions ont été épargnées. Sans oublier ceux qui ont fait l’apologie de Abdelmoumène Khalifa par toutes sortes de publication, articles de presse, livres ou films.

Mais plus que tout, cette affaire a d’abord révélé la déchéance morale et institutionnelle du pays. Des milliards de dinars circulaient dans une illégalité totale sans qu’une conscience ne se rebelle, sans qu’un clignotant institutionnel ou légal ne s’allume, sans qu’un responsable politique en poste ne s’alarme. Des ministres et des hauts responsables sont traînés en justice sans que l’un d’eux ose un geste minimal, pour montrer un brin de pudeur, en démissionnant. Cela rappelle le commentaire de Abdou Benziane, qui s’étonnait, il y a bientôt vingt ans, qu’aucun haut responsable n’ait démissionné au lendemain des évènements d’octobre 1988. Non, ils ne démissionnent pas. Ils se justifient, s’accrochent à leurs postes, et ils ont la ferme intention de rester en place. Pourquoi le feraient-ils ? Il faut du cran, de la pudeur, de la morale et de la dignité pour le faire. Des valeurs inconnues dans ce monde-là.

Si inconnues qu’un ancien moudjahid, au crépuscule de sa vie, a commencé à se poser des questions. «Nous avons exécuté des Algériens parce qu’ils avaient refusé de payer 40 douros d’ichtirak» pendant la guerre de libération, dit-il. «J’ai toujours assumé, mais aujourd’hui, pour la première fois de ma vie, je me pose des questions sur le sens de mon action», dit-il.

Là se trouvent les plus grands dégâts de l’affaire Khalifa. On peut, certes, trouver des explications dans un système politique absurde qui fabrique des monstres et leur offre fortune et pouvoir. On peut étudier des mécanismes de corruption qui génèrent des fortunes miraculeuses. On peut évoquer les dégâts d’une décennie de violence, et toutes les destructions sociales qu’elle provoque. On peut même douter de l’honnêteté du procès, en insistant sur l’absence des principaux acteurs de l’affaire Khalifa et de leurs protecteurs réels ou supposés. On peut même dire qu’après tout, Mohamed Raouraoua était puissant avant Khalifa, qu’il l’est resté pendant l’essor de Khalifa et qu’il demeurera un homme en vue après Khalifa.

Mais tout ceci ne peut dissiper ce sentiment de colère et de honte face à un comportement qui mène, au bout du compte, à douter de soi. A douter de ce qui fait une vie, un pays, à douter de valeurs qui donnent un sens à l’histoire. Une honte mêlée de désespoir aussi, lorsqu’on voit que les mécanismes qui ont généré Khalifa sont toujours en place, prêts à reproduire les mêmes scandales, les mêmes drames, les mêmes révoltes et les mêmes destructions. Car le plus dur est dans ce dernier constat: après Khalifa, l’Algérie est toujours gérée comme avant l’affaire Khalifa.