Mourad Preure : l’Algérie doit «se battre» pour défendre ses parts du marché gazier en Europe

Mourad Preure : l’Algérie doit «se battre» pour défendre ses parts du marché gazier en Europe

El Watan, 24 février 2012

L’expert pétrolier international algérien, Mourad Preure, attire l’attention sur le fait que l’Algérie est sérieusement concurrencée sur le marché gazier en Europe.

Annuellement, l’Algérie assure 10% des besoins européens en gaz, contre 23% pour la Russie, 19% pour la Norvège et 6% pour le Qatar. En deux ans, le Qatar a doublé ses parts de marché. «Les parts de l’Algérie sur le marché européen sont convoitées. Le gazoduc russe Southstream, qui part de l’Asie centrale vers le Sud européen, transportera 63 milliards de mètres cubes en 2015. Autrement dit, plus que les exportations algériennes», a-t-il prévenu lors d’une déclaration faite à la faveur de la célébration par l’Algérie du 41e anniversaire de la nationalisation des hydrocarbures. En plus de Southstream, le gazoduc Nabucco, qui reliera les gisements iraniens et transcaucasiens (Géorgie, Arménie et Azerbaïdjan) à l’Europe centrale, permettra de transporter, à partir de 2017, 31 milliards mètres cubes annuellement.

Mourad Preure a remarqué que les capacités de liquéfaction du gaz de l’Algérie sont 20,23 millions de tonnes par an, alors qu’elles sont de 77 millions de tonnes pour le Qatar. «Nos parts de marché en Europe sont contestées, donc. Il faut se battre pour les défendre. Notre atout est que nous sommes une source fiable. Il n’y a jamais eu d’interruption d’approvisionnement malgré le terrorisme des années 1990. Le Qatar approvisionne l’Europe sous forme de GNL et le GNL est volatile. Si le Qatar trouve mieux, il ira ailleurs», a-t-il analysé. D’après lui, le Qatar pourrait s’intéresser davantage à l’Asie où les besoins sont phénoménaux, au détriment de l’Europe. Pour Mourad Preure, l’Algérie doit s’imposer comme acteur gazier, notamment dans la liquéfaction.

«Il faut passer de l’autre côté du miroir, entrer sur le marché européen, vendre des mètres cubes de gaz et des kilowatts au client final. Nous devons laisser l’Algérie entrer dans ce marché dans le cadre des partenariats. Nous laissons Gaz de France opérer au Touat (Adrar), pourquoi nous n’irons pas, nous aussi, vendre au client final français. Nous allons accueillir, pas subir les volumes gaziers», a-t-il conseillé. Il a évalué les réserves pétrolières de l’Algérie à 12 milliards de barils, soit 1% des réserves mondiales qui sont estimées à 1200 milliards de barils.

«L’Algérie a 4,5 trillions de réserves de gaz sur 180 trillions au niveau mondiale, autrement dit, 2,5%. La force de l’Algérie n’est pas le niveau de ses réserves, mais Sonatrach», a-t-il précisé. Il est revenu sur les nationalisations des hydrocarbures, le 24 février 1971. «Le grand intérêt de ces nationalisations est qu’elles ont permis l’existence de compagnies nationales qui incarnent les Etats producteurs de pétrole. Cela permet à ces Etats de s’imposer non pas par le niveau de leurs réserves, mais par la performance et la compétitivité de leurs compagnies nationales», a-t-il ajouté.

Faire de Sonatrach un label

Il a plaidé pour un renforcement technologique et managérial de Sonatrach pour augmenter le poids pétrolier de l’Algérie. «Sonatrach est dans une situation contradictoire. D’une part, elle doit satisfaire les besoins nationaux en termes de financement du développement et équilibrer l’économie nationale par les ressources et, de l’autre, elle doit s’imposer dans un monde de plus en plus concurrentiel», a-t-il noté. Il a relevé que les autres firmes pétrolières investissent beaucoup dans la technologie et déploient des alliances et des partenariats stratégiques sophistiqués. «Les jeux d’acteurs sont de plus en plus agressifs. Sonatrach doit s’adapter à cela», a-t-il conseillé.

D’après M. Preure, Sonatrach ne peut pas avoir une politique de l’emploi comparable à celle d’Exxon Mobil ou de Shell en ce sens qu’elle doit tenir compte du taux de chômage en Algérie. «Elle doit être solidaire et créer de l’emploi. Et, en même temps, elle doit être compétitive. C’est la quadrature du cercle. Elle est obligée de trouver des solutions stratégiques originales qui lui permettent d’avoir une politique sociale (…) La pléthore de personnel pénalise, mais il faut exercer un effet d’entraînement, positiver. Sonatrach doit être une locomotive pour les PME et pour les universités», a indiqué M. Preure. Le groupe pétrolier doit, d’après lui, susciter la création d’emplois.

«La position la plus paresseuse est d’embaucher du personnel pour faire des mots croisés ! Sonatrach n’a pas entraîné derrière elle une floraison de PME. Il faut encourager les PME, exiger d’elles d’embaucher, d’être excellentes. Sonatrach peut demander à une compagnie américaine, qui développe un projet en Algérie, d’impliquer des PME algériennes», a-t-il souligné. Il a relevé que plusieurs PME se sont développées en Ecosse dans la foulée de l’augmentation de l’activité pétrolière en mer du Nord. Un mouvement suivi aussi par les universités, notamment à Aberdeen et Edimbourg. «Ces universités sont devenues des références dans les géo-sciences et les technologies pétrolières, alors qu’elles n’avaient aucune tradition. Il n’y pas de savoir-faire algérien dans l’exploration-production, alors que nos ingénieurs sont au Qatar et au Moyen-Orient. Il n’y a pas d’école algérienne du génie pétrolier», a estimé M. Preure.

Il se dit favorable au patriotisme économique aux fins d’enclencher un cercle vertueux de dynamique de croissance «auto-entretenue». Sonatrach doit, selon lui, être un label : «Une PME ou un fournisseur pourront de la sorte écrire ‘‘partenaire officiel de Sonatrach’’. A partir de là, Sonatrach encouragera ses partenaires à être meilleurs sans complaisance.»
Fayçal Métaoui