Contrats commerciaux du groupe Sonatrach

Contrats commerciaux du groupe Sonatrach

Trop d’engagements pour peu de réserves

El Watan, 28 février 2012

Les engagements économiques et commerciaux du groupe Sonatrach pour le prochain quinquennat sont énormes et il est à craindre que la modicité des réserves réellement disponibles n’hypothèquent la viabilité économique des deux gazoducs en construction (vers l’Espagne et l’Italie) et celle des deux complexes GNL de Skikda et d’Arzew, en phase avancée de réalisation.

Il n’est, de surcroît, pas du tout réaliste de compter sur la découverte de gros gisements, comme l’a démontré, carte de forages à l’appui, l’ancien ministre de l’Energie et PDG de Sonatrach, Abdelmadjid Attar, à l’occasion du Forum d’Alger organisé le 25 février dernier à l’hôtel Sheraton par le cabinet Emergy.

Le plus gros des capitaux (environ 70 milliards de dollars) que le groupe pétrolier a commencé à investir depuis 2009, étant essentiellement destiné à l’Aval pétrolier et gazier (construction de gazoducs, acquisition de gros méthaniers, réalisation d’usines de liquéfaction de gaz naturel et de nouvelles raffineries), il y a fort à craindre que l’Amont (découvertes et exploitation de nouveaux gisements) ne pâtisse de ce relatif abandon. Faute de réserves additionnelles puisées des nouveaux puits, il faut effectivement s’attendre à ce que nos réserves soient nettement inférieures aux quantités ayant fait l’objet de contrats de vente et celles qui doivent impérativement être affectées à la consommation locale, en très forte augmentation.

Exporté dans à peu près les mêmes proportions, le gaz naturel, acheminé par gazoduc et celui préalablement liquéfié, transporté par des méthaniers, verront, en effet, leurs quantités augmenter sensiblement pour atteindre 85 milliards de mètres cubes à l’horizon très proche de 2014, selon les prévisions du groupe Sonatrach, corroborées par certains experts présents au Forum d’Alger. Tout en augmentant les quantités de gaz naturel livrées à l’Europe à travers les quatre gazoducs en service à cet horizon, la compagnie pétrolière algérienne compte également promouvoir l’industrie du gaz naturel liquéfié, avec à la clé la construction de deux complexes GNL à Skikda et Arzew devant porter la capacité globale de production du groupe à 40 milliards de mètres cubes par an à l’échéance 2014. Il est par ailleurs question d’acquérir cinq gros méthaniers pour desservir des contrées lointaines d’Asie et d’Amérique fortement demandeuses, au minimum dans les dix années à venir, en gaz naturel liquéfié.

Ce sont environ 85 milliards de mètres cubes de gaz naturel que Sonatrach compte ainsi exporter à cette échéance, en misant beaucoup sur l’investissement dans les capacités de transport (gazoducs et méthaniers) qui dépasseront allégrement, une fois mis en service, les 400 millions de tonnes équivalent pétrole (tep). Des objectifs qui ne cadrent malheureusement pas avec l’état actuel des réserves disponibles, estimées à peine plus de 40 milliards de barils équivalent pétrole qui seraient de surcroît largement entamées (près de 30%) par une exploitation effrénée, notamment durant ces dix dernières années. Les objectifs d’exportation de Sonatrach ont-ils pris en compte la demande intérieure en gaz naturel, en constante augmentation, qu’un expert interrogé en aparté en marge du forum a estimée à plus de 40 milliards de mètres cubes à très brève échéance (2014) ?

Se pose alors la question de la rentabilité des nouveaux investissements programmés, notamment celle des équipements de transport (gazoducs et méthaniers) acquis à grands frais sans avoir la garantie d’une utilisation optimale, les quantités de gaz disponibles à transporter étant, comme l’ont prouvé certains experts, nettement insuffisantes, quand bien même on y ajouterait les fruits des récentes mais malheureusement bien maigres découvertes. Pour que le groupe Sonatrach puisse respecter ses engagements commerciaux, aussi bien envers les clients étrangers qui ont déjà signé de gros contrats de livraison qu’avec ses nombreux partenaires locaux (raffineries, pétrochimie, besoins croissants de la population, etc.), il est impératif que la compagnie fasse un effort gigantesque de prospection et de découverte tout au long de la prochaine décennie.

Les chances de découverte de grands gisements étant improbables, il y a évidemment lieu d’élargir le champ d’investigation du potentiel énergétique à d’autres éventualités (énergies non conventionnelles et renouvelables), tout en accélérant
l’entrée en production de nouveaux gisements et, bien entendu, en optimisant du mieux possible la rentabilité de nos plus gros gisements que sont Hassi R’mel et Hassi Messaoud. Ce n’est qu’à ces conditions que Sonatrach aura de réelles chances d’honorer les trop ambitieux engagements économiques et commerciaux contractés tout au long de ces dix dernières années.

Nordine Grim