BOUTCHICHE MOKHTAR

Jacques Vergès, Lettre ouverte à des amis algériens devenus tortionnaires, Paris 1993

Marié, six enfants, dont une fille née pendant sa détention.

Je m'appelle Mokhtar Boutchiche, injustement détenu à la prison militaire. Voici ce que j'ai enduré de la part des agents de la Sécurité.

Mon drame commence le 20 janvier 1992. Ce jour-là, un ami proche me propose de l'accompagner près de Bousaâda, où il possède une terre agricole. A Tidjellabine, nous sommes arrêtés à un barrage de gendarmerie. Après avoir vérifié nos identités, on nous demande de laisser la voiture sur place et de monter dans le véhicule de gendarmerie.

Nous sommes conduits au poste « pour enquête » soi-disant. En fait d'enquête, ce furent la torture et l'humiliation.

Le 21 janvier on me jette dans un véhicule à plat ventre, la tête couverte d'un sac. Après un certain temps, la voiture s'arrête et on me traîne jusqu'à une salle.

L'interrogatoire commence

- Où sont les armes ? Où sont les refuges des groupes?

On me ligote fortement sur un lit avec des fils électriques. On m'enfonce une serpillière dans la bouche. je suis flagellé sur tout le corps, on m'arrache les ongles avec des tenailles. Et toujours les mêmes questions accompagnées d'insultes, de menaces de mort, de crachats.

Ne pouvant supporter la douleur, je répondais en donnant tous les noms qui me passaient par la tête : ceux de mes amis, de mes voisins, des gens du quartier, des collègues de travail.

Quand ils se sont aperçus que je n'avais rien à voir avec ce qu'ils cherchaient, ils m'ont relâché sous condition de travailler pour eux comme indicateur. Ils m'ont mis dans un véhicule, puis dans un autre, et m'ont jeté dans la rue près de mon quartier.

Mais le 18 février, la gendarmerie opéra un grand ratissage dans mon quartier. Ils ne m'ont pas trouvé chez moi mais chez mes beaux-parents ; sous la menace, mes parents leur avaient dit que j'y passais la nuit. Ils ont fait irruption en tirant des rafales. Ils m'ont arrêté ainsi que tous les habitants mâles de la maison. Ils nous ont emmenés à leur centre.

Là, je suis stupéfait des propos de celui qui semble être le responsable :

- Tu m'as privé d'une parcelle de terre, et moi aujourd'hui, je te prive de la vie. Appelle ton Dieu pour te sauver! Tu t'en es tiré à bon compte avec la Sécurité militaire, cette fois-ci ce sera ta fin. Puis il ajoute :

On a arrêté une bande de malfaiteurs, en possession d'un fusil de chasse et on suppose que tu es leur chef !

Je nie de toutes mes forces. Il ordonne qu'on m'emmène au sous-sol où je suis complètement déshabillé, ligoté et fouetté avec des câbles électriques. Comme je crie, l'un d'eux prend une serpillière imbibée d'eau nauséabonde et l'enfonce dans ma bouche. Puis le responsable du centre, un capitaine, prend un fouet et me frappe au sexe jusqu'à l'évanouissement.

Quand je suis revenu à moi, un lieutenant me pose des questions sur des gens arrêtés et sur des gens de mon quartier.

Puis on me fait asseoir sur une bouteille. je réponds à toutes les questions, comme ils le veulent.

J'ai passé cinq jours au centre, jusqu'au 22 février, sans boire ni manger.

Le 22 février, à 14 heures, arrivent des agents de la Sécurité militaire qui me conduisent à leur centre de torture. je suis immédiatement dénudé, jeté sur un lit et attaché. L'un deux commence à me faire boire de l'eau savonneuse tandis qu'un autre me fouette violemment, y compris sur les parties génitales. Puis on brûle ma barbe, on m'arrache la chair avec des tenailles.

Tous les tortionnaires sont cagoulés et s'expriment entre eux en français; ils croient que je ne comprends pas.

Puis ils me jettent dans une cellule, a même le sol, sans couverture ni lumière.

Le 3 mars 1992, on m'a rendu à la gendarmerie. J'étais très faible ; grâce à l'aide de gens de mon quartier eux aussi arrêtés, j' ai pu me nourrit un peu et reprendre des forces.

Le 10 mars, je suis conduit avec d'autres à la prison militaire de Blida. Le procureur militaire, le commandant B., devant mes dénégations, m'insulte et profère à mon endroit des grossièretés inqualifiables.

Je suis détenu à la prison militaire sans inculpation.

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