Un mort, un disparu en quête de justice

Yahia Assam, Libre Algérie 29

Zehar Kheloufi, âgé de 24 ans, natif de Bordj Bou Arreridj, effectuait son service militaire à la caserne de Sidi-Yahia, à Aïn Bessam, dans la wilaya de Bouira. Durant le mois de juillet 1998, la famille du jeune Kheloufi a reçu la mauvaise nouvelle que craignent souvent les parents qui ont un de leurs fils au service national. Leur fils venait de mourir. Il était tombé, d'après les autorités militaires, le 12 juillet 1999 au « champ d'honneur » à Sidi-Yahia, victime d'une « bombe artisanale, alors qu'il accomplissait sa mission » dans le cadre de la lutte contre le terrorisme.

Dehors, devant la porte de la maison familiale, autour d'un café ou d'un thé, ils ont attendu leur mort. « Le climat était bizarre, nous avions beaucoup de peine, mais nous étions quelque part un peu fiers. » Les visages s'illuminaient d'un sourire à chaque « salam alikoum », comme pour signifier que l'on tenait le coup. Mais leurs regards profondément tristes les trahissaient. Ils devaient donner l'exemple en montrant qu'ils acceptaient la fatalité. Le père expliquait avec des mots simples, des mots de tous les deuils : « La mort guette tout le monde de nos jours. Un jour ou l'autre ça sera notre tour. Aujourd'hui c'est le tour de mon fils - Allah yerhmou ou yerham echouhada. ».

Il y avait chez la plupart de ceux qui étaient venus lui rendre hommage ou exprimer de la sympathie à la famille cette consolation que Zehar était « mort pour notre patrie, mort pour que l'Algérie vive ». « Cela va être difficile pour ma femme et moi-même de pouvoir un jour l'oublier », disait le père. « Nous l'avons élevé, aimé et nous nous sommes battus quotidiennement pour lui assurer un avenir modeste. A notre tour de pleurer. La mort est venue frapper subitement à notre porte, « chah, chah ». Ils ont attendu que le corps de l'enfant revienne.

Il est arrivé dans un cercueil, drapé de l'emblème national, accompagné d'une brigade de la gendarmerie nationale. Et ils ont accouru pour faire descendre le héros du véhicule des gendarmes. D'un signe plein de respect mais aussi de fermeté, les militaires qui accompagnaient le défunt les en empêchent. Ils demandent où déposer le cercueil du chahid. Le jeune frère leur indique l'endroit. Ils ont pris avec respect le cercueil pour le déposer au milieu d'une pièce. D'une voix douce, le jeune officier a demandé à parler au père et lui a expliqué d'une voix douce : « Nous avons reçu l'ordre de rester avec le chahid jusqu'à son enterrement. » Il avait ajouté qu'en raison des circonstances de sa mort « il nous a été ordonné de garder le cercueil fermé ; désolés ». Les parents et les gens présents ont bien essayé de le convaincre de laisser sa famille avoir un dernier regard pour le défunt. Gêné, l'officier répondait de façon laconique : « J'ai reçu un ordre. »

Le deuil s'était doublé du désarroi et de l'incompréhension. Comment expliquer, et au nom de quels ordres, à sa mère, à ses frères et soeurs qui ne l'avaient pas vu depuis des mois qu'ils ne pourront pas avoir droit à un dernier regard ? Pourtant, ils ont fini par accepter le « mektoub » ; ils n'avaient pas d'autre choix. L'officier était décidé à appliquer les « ordres ».

L'enterrement d'une « affaire »

Ils l'ont enterré et ont entamé le travail de deuil. Pourtant, vingt jours après la mise en terre, le frère reçoit un coup de téléphone d'un ami de son frère. Il voulait le voir pour lui exprimer sa sympathie et ses condoléances. Rendez-vous avait été pris et, une fois sur les lieux, il découvre que son interlocuteur était un jeune qui était dans la même caserne que son frère. «Alors, comment ça s'est passé ? » a-t-il demandé. La réponse fut totalement inattendue, inimaginable. Il apprenait de son interlocuteur que rien ne s'est passé comme la famille le croit. « Ton frère est vivant. Il n'a jamais était tué. » Il a ajouté qu'aux dernières nouvelles, « Zehar était à l'hôpital militaire, puis a été transféré pour comparaître devant la justice ». A la foule de questions, il lui a expliqué que son frère avait eu « un accrochage avec un autre militaire dans la caserne, et qu'il avait  « reçu une balle à l'épaule. »

Incrédule, le jeune frère explique qu'ils ont bien reçu le cercueil et qu'ils l'ont bien mis en terre. La réponse de son interlocuteur le laissera dans le désarroi le plus total. « Le cercueil ? Il doit être vide. »

Peu convaincu mais assailli, il est parvenu après une longue négociation à le persuader de venir raconter cette histoire au père. L'histoire avait beau paraître incroyable, le doute dans la famille s'était installé. Rien ne prouvait que ce qu'il leur racontait n'était pas vrai puisqu'ils n'avaient pas vu le corps de leur fils de leurs propres yeux.

La veille du quarantième jour, les membres de la famille s'étaient retrouvés au cimetière pour construire la tombe. Ils ont hésité longtemps puis décidèrent de façon unanime «d'ouvrir le cercueil pour effacer les doutes qui nous rongent ».

Ils l'ont fait et ils furent abasourdis de constater que l'incroyable histoire était vraie ! Le cadavre qui était dans le cercueil n'est pas celui de leur fils. Ils le disent avec la certitude la plus totale. « Ce n'est pas le corps de notre fils. Le corps qu'on a trouvé ne portait aucune trace de blessure par éclats de bombe.»

Ce fut la terreur la plus totale. Que faire ? Ils réagirent de la manière la plus irrationnelle. Ils ont construit la tombe puis ont rejoint la maison pour « enterrer » entre eux cette affaire. «Personne ne doit parler de ça.» Ne sachant pas ce qu'il fallait faire, le père décida qu'il était préférable de se taire et de voir après.

Un disparu, un cadavre et la justice

Après quelques mois d'hésitation et d'angoisse, la famille se décida d'aller voir un avocat dont on leur a dit qu'il n'a pas peur de la « houkouma ». Une fois les documents rassemblés et les témoignages entendus, l'avocat, Me Mahmoud Khelili, se constitue partie civile et lance une procédure pénale. Il dépose auprès du juge du tribunal de Bordj Bou Arreridj une « demande d'identification du corps ».

Lors du procès, le juge rejette la constitution de la partie civile par Me Khelili, ce qui est illégal, et se déclare incompétent, sous l'argument que c'est «une affaire militaire ».

L'avocat et les parents du jeune Zehar font appel contre cette décision. La chambre d'accusation confirme l'incompétence du juge. Et l'affaire est transférée à la cour suprême et sera traitée par la chambre criminelle.

Les anomalies d'une affaire qu'on veut enterrer

Après le procès, en octobre 1998, Me Khelili informe par lettre le président de la République et ministre de la Défense nationale, le procureur de la justice militaire, le procureur militaire de Blida, le procureur général de Sétif, la DGSN, le ministre de la Justice, le président de l'Union des barreaux algériens, le président de l'ONDH, et la liste des institutions nationales informées et sollicitées est encore longue.

De ces institutions, nulle n'a daigné répondre. Seul le procureur militaire de Blida « a eu au moins le mérite d'avoir répondu par lettre ». Dans sa réponse datée du 10 novembre 1999, il explique : «[...] Après avoir contacté les services du bureau des personnels de la première Région militaire, nous vous informons que le militaire Zehar Kheloufi, né le 16/11/74 à Bordj Bou Arreridj, est décédé, suite à l'explosion d'une bombe artisanale à Sidi-Yahia, commune de Aïn Bessam, alors qu'il était en mission. » En d'autres termes, l'administration militaire semble exclure la possibilité d'une erreur sur la personne.

Or les parents exhibent un document prouvant qu'« il y a possibilité d'une erreur de personne ». Il s'agit d'un acte de décès portant le même nom et avec la même date de naissance. Sauf que sur cet acte de décès officiel, portant le n°420, les parents ont relevé qu'« il a été établi le jour même du décès présumé de [leur] fils, le 12 juillet 1998, mais à Kouba, non à Sidi-Yahia », comme cela a été confirmé par le procureur lui-même. Et le lieu de naissance est aussi différent. « Sur la lettre du procureur, le défunt est né à Bordj Bou Arreridj, non pas à Kouba », comme cela a été mentionné dans l'acte de décès. Il y a indéniablement des choses qui clochent entre la réponse du procureur militaire et l'acte de décès établi par les services de l'état civil de l'APC de Kouba. Mais au-delà des pièces administratives, il y a le témoignage plein de certitude des parents qui maintiennent que le corps enterré « n'est pas celui de [leur] fils ».

Une requête « enterrée »

La famille et l'avocat demandent qu'un « constat physique et légal du mort » se fasse. Ils estiment que le tribunal de Bordj Bou Arreridj est « largement compétent » pour le faire. Pourquoi l'a-t-il refusé, se demandent-ils ?

On leur refuse ce simple « constat », alors qu'ils veulent savoir ce qui s'est réellement passé. Quel est le sort réel de leur enfant qui n'est pas dans la tombe qu'ils connaissent. « Nous leur avons confié notre fils et ils nous rendent le corps d'un inconnu. » Est-ce une « simple » erreur ou une « substitution volontaire de mort » ? Ils disent que s'il s'agit d'une erreur, « nous sommes capables de pardon », mais ils veulent savoir et demandent justice. A ce jour, l'affaire est dans l'attente d'une décision pour passer devant la cour suprême. Dans cette affaire, il y a un disparu, un corps non identifié et une justice qui tarde à réagir.

 

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