L'"effet Ksentini" s'estompe

Alger, 28 janvier 2003 - Faute de faire justice, les autorités algériennes s’en tiendront à octroyer une aide financière aux familles de disparus. C’est du moins à quoi semble se réduire la mission de la Commission des droits de l'homme de Maître Farouk Ksentini.

Algeria Interface, 28 janvier 2003

Alger, 28 Janvier 2003 - À sa nomination à la tête de la Commission pour la promotion et la protection des droits de l'homme (CPPDH), en octobre 2001, Me Farouk Ksentini avait surpris familles de disparus et journalistes. Sans faire dans la langue de bois, il avait promis un règlement de la question des disparus avant la fin de l'année 2002. Les mères et épouses de disparus sortaient presque ivres d'espoir des rencontres organisées avec cet avocat connu pour sa probité. Aujourd'hui, elles déchantent encore une fois, et Me Ksentini a lui perdu de son mordant.

Après avoir assuré que dans le rapport qu'il adressera au président de la république, la Commission tiendra pour responsables les institutions impliquées dans les enlèvements qui ne «répondraient pas à ses questions», Me Ksentini avoue aujourd'hui son impuissance. La Commission doit remettre ce rapport à Abdelaziz Bouteflika au mois de mars prochain: la question des disparus s’y «taillera la part du lion», selon les mots de Me Farouk Ksentini. Pourtant, à entendre l’avocat, comme son bras-droit, Nacer Boucetta, qui est secrétaire général de la CPPDH, le document n’apportera sur le fond rien de bien nouveau.

Le nombre des disparitions recensées par la commission - 4623 - est en fait hérité du précédent organisme chargé de la question des droits humains, l’Observatoire national des droits de l’homme (ONDH), tandis que les cas recensés par les associations de familles de disparus s’élève à 7200. L'Observatoire avait fait office de courroie de transmission des réponses des forces de sécurité, niant toute implication dans les disparitions forcées. Son discrédit était tel que le président Bouteflika a décidé de le remplacer par un nouvel organisme avec à sa tête un avocat qui ne traînerait pas derrière lui, comme le président de l'ONDH, Kamel Rezzag-Bara, la réputation d'un militant des droits de l'homme au service de l'état d'urgence.

Mais depuis la création de la Commission, rien n'a vraiment changé sur le fond, et les bonnes résolutions de Me Farouk Ksentini ne semblent pas avoir trouvé d'écho au niveau des institutions de l'Etat. La commission a aussi hérité des «enquêtes» sur les circonstances et auteurs des disparitions menées par l’ONDH et dont le discrédit est total aux yeux des familles des disparus. «Nous n’avons pas repris les enquêtes à zéro», confirme Me Ksentini. «Je n’en sais pas plus sur les disparus que les familles elles-mêmes. Je n’ai pas la preuve de l’inexistence de centres de détention secrets», avoue-t-il encore.

«Recours collectif à la justice»
À quoi servira donc le rapport destiné au président de la république? À «suggérer des modalités de traitement du dossier des disparus», affirme Me Ksentini, qui évoque notamment la possibilité pour les familles de recourir «collectivement» à la justice, en portant plainte contre les institutions qu’elles accusent d’enlèvements.

«Nous avons aussi proposé une indemnisation mais les familles l’ont refusée, nous allons donc conseiller aux autorités d’apporter une aide matérielle aux familles dans le cadre de la solidarité nationale», détaille Me Ksentini. L’avocat affirme que cette aide n’est pas destinée à clore le dossier ou priver de leur droit ceux qui souhaitent entamer des poursuites judiciaires contre l’Etat. En clair, il ne s’agit pas, selon lui, d’«acheter le silence des familles»: «je veux les aider, je ne veux pas les piéger», insiste-t-il. Beaucoup de ces familles souffrent en effet d’un dénuement matériel terrible du, souvent, a la disparition du père, principal pourvoyeur de revenus.

«Certaines familles sont venues ici réclamer une aide financière de l’Etat, nous leur demandons de s’inscrire sur un fichier que nous transmettrons avec le rapport», indique, de son côté le secrétaire général de la commission, Nacer Boucetta, qui précise que près deux cents familles sont d’ores et déjà inscrites sur la liste.
La recommandation d’apporter une aide financière à ces familles, si elle est retenue par la présidence de la république, devrait être votée à l’Assemblée nationale (chambre basse) pour que les familles puissent en bénéficier, précise le président de la commission. Mais les deux hommes n’en sont pour l’instant qu’à «espérer», disent-ils, que les familles et leurs organisations acceptent enfin cette «aide» de l’Etat.

Du côté des familles de disparus, en effet, si le dénuement est grand, la méfiance l’est encore plus. La proposition d’indemnisation n’est pas nouvelle. Depuis 1998, cycliquement, les autorités tentent de négocier avec les représentants des familles pour que celles-ci acceptent de l’argent en échange de l’abandon d’éventuelles poursuites judiciaires. Dans certaines régions, et selon de récents témoignages, les autorités locales emploient encore le chantage à la faim contre les familles de disparus les plus démunies, à qui elles demandent de se proclamer «victimes du terrorisme» pour bénéficier ainsi des allocations allouées aux victimes d’actes terroristes.

Daikha Dridi

 
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