Une interview de Jean-Baptiste Rivoire : les raisons de l'occultation de la vérité sur la mort des moines de Tibhirine

Algeria-Watch, 13 novembre 2011

Le journaliste Jean-Baptiste Rivoire est l'auteur du livre Le Crime de Tibhirine (La Découverte) et du documentaire du même titre (Canal Plus), sortis en septembre 2011. Nous lui avons demandé d'expliciter sa démarche.

1. Les moines cisterciens de Tibhirine ont été enlevés en mars 1996 et leurs cadavres ont été découverts six semaines après. Peux-tu faire une courte description de ce que sont le monastère de Tibhirine et la particularité de ces moines ?

Le monastère de Tibhirine abrite depuis 1938 sur les hauteurs de Médéa, à 90 km au sud-ouest d’Alger, des moines de la communauté Notre-Dame de l’Atlas, qui dépend de l’ordre des cisterciens trappistes. Après l’indépendance de l’Algérie en 1962, la communauté a failli quitter l’Algérie. Mais, encouragés par Mgr Léon Étienne Duval, l’archevêque d’Alger qui avait pris parti pour l’indépendance, les moines de Tibhirine sont finalement restés. Respectueux de l’islam, ils développent alors une relation forte avec la population algérienne.

2. Depuis plusieurs années, les autorités algériennes leur demandaient de quitter les lieux, pourquoi ne l'ont-ils pas fait alors que de nombreux religieux avaient été assassinés ?

A partir du coup d’État de 1992, en effet, les autorités algériennes vont demander à plusieurs reprises aux moines de Tibhirine de quitter la région. L’armée leur reproche de soigner et nourrir les moudjahidines islamistes du secteur, ce que Christian de Chergé, prieur du monastère, justifie au nom d’un certain humanisme chrétien. Entre 1954 et 1962, le frère Luc, médecin du monastère, avait déjà soigné les moudjahidines du FLN. S'affirmant « neutres », les moines expliquent ne pas vouloir choisir entre les « frères de la plaine » (les militaires) et les « frères de la montagne » (les islamistes). Mais pour les militaires algériens, les moines sont coupables d’« aide et assistance à groupes armés » (crime puni de vingt ans de prison à l’époque).

3. Ils avaient reçu fin 1993 la visite du GIA local dirigé par Sayia Attia, qui leur avait promis une protection. Se sentaient-ils en sécurité pour autant ?

Il est exact qu’à partir de décembre 1993, Sayia Attia, chef du GIA local, leur garantit sa protection (« aman ») à condition que le frère Luc soigne les moudjahidines islamistes blessés, ce que les moines acceptent. Cette forme de connivence avec les insurgés, que Christian de Chergé croyait pouvoir dissimuler aux autorités, leur a permis de ne pas être victimes des islamistes. L’armée, en revanche, s’exaspérait de cette situation, dont elle n’ignorait rien grâce aux confidences d’agents infiltrés et de « repentis ».

4. Les versions algérienne et française expliquant l'enlèvement et l'assassinat sont-elles identiques ? Quelles seraient les motifs de l'enlèvement ? Qu'est ce qui - selon les versions officielles - se serait passé qui ait mené à l'assassinat des moines ?

Il n’existe pas vraiment de version officielle algérienne et encore moins française. La seule expression publique du président algérien Bouteflika sur l’affaire de Tibhirine remonte à 2004. Interrogé sur LCI, il a expliqué qu’elle conservait encore des « parts de mystère », mais que « toute vérité n’était pas bonne à dire à chaud ». Une déclaration en forme d'aveu perçue par la presse algérienne proche de l’armée comme un lâchage en règle des généraux accusés depuis 2002 de complicité avec les ravisseurs des moines.

5. Depuis des années, tu enquêtes sur ce drame. Quelle est selon toi le scénario le plus probable qui a motivé l'enlèvement et conduit à l'assassinat ?

Par rapport aux versions véhiculées depuis 1996 par la presse algérienne proche du régime (celle d’un crime « islamiste »), les témoins que nous avons pu interroger tant côté islamiste, avec l’ancien émir de Médéa Ali Benhadjar, que côté DRS, avec les témoignages d’Abdelkader Tigha ou de Karim Moulaï, évoquent un scénario moins simpliste. Ils confirment qu’une grande proximité s’était instaurée entre les moines et les islamistes et que les militaires avaient tout fait pour inciter Christian et ses frères à quitter l’Algérie. N’y étant pas parvenus en raison notamment de la très forte personnalité du prieur du monastère, le général Smaïl Lamari, numéro deux du DRS, aurait organisé début 1996 un faux enlèvement islamiste destiné à contraindre les moines à quitter la région. L’idée était de les faire enlever par des agents du DRS infiltrés au cœur du GIA, puis, de mettre en scène leur « libération par l’armée » afin de recueillir les remerciements de la France. Un « vrai-faux » enlèvement rappelant celui des époux Thévenot à Alger fin 1993. Mais le scénario aurait capoté, contraignant le DRS à ordonner secrètement l’exécution des moines.

6. De nombreux ouvrages ont été consacrés à l'affaire des moines de Tibhirine. Quels sont les raisons et peut-être les nouveaux éléments qui t'ont motivé à réaliser ce film et écrire ce livre ?

Outre le témoignage d’Abdelkader Tigha, ancien sous-officier du DRS en poste au Centre territorial de techerches et d’investigation de Blida, qui affirme depuis 2002 que les moines ont été « enlevés sur ordre d’Alger », j’ai pu rencontrer à plusieurs reprises un autre agent du DRS, Karim Moulaï, qui confirme que les ravisseurs agissaient sur ordre du général Smaïl Lamari. Selon Moulaï, des initiatives mal coordonnées de la DGSE fin avril 1996 ont provoqué l’inquiétude du DRS. Craignant d’être démasqué, il se serait résolu à faire exécuter les otages par un commando militaire venu du Centre principal militaire d’investigation de Ben Aknoun. Ce scénario est partiellement recoupé par les premiers documents déclassifiés par la France depuis 2009, qui confirment l’instrumentalisation du GIA par le DRS en 1996 et les initiatives malheureuses de la DGSE…

7. On peut affirmer sans exagérer que des deux côtés, algérien et français, la volonté de faire la lumière sur ce crime a fait défaut. Qu'a entrepris la justice française à ce jour ? Et où en est-on ?

En 1996, la justice française, pourtant compétente pour ce massacre de sept ressortissants français, s’est vu interdire par le gouvernement Juppé d’ouvrir la moindre enquête.
Quand elle y fut finalement contrainte sept ans plus tard par la plainte de proches des moines, c’est le juge antiterroriste Jean-Louis Bruguière, connu pour sa proximité avec la DST et le DRS algérien, qui fut désigné. En trois ans, il n’a procédé qu’à quelques auditions de pure forme. Depuis 2007, son remplacement par le juge Marc Trévidic, dont la réputation d’intégrité n’est plus à faire, a permis à l’enquête d’avancer. En 2009, le président Sarkozy a promis de déclassifier tous les documents « secret défense » relatifs à Tibhirine. Mais en 2011, de nombreux documents n’avaient toujours pas été déclassifiés par la France, qui donne dans cette affaire l’étrange impression de protéger les assassins des moines de Tibhirine.

8. Si du côté algérien, on peut avancer des raisons pour ce verrouillage et blocage dans l'établissement de la vérité, qu'en est-il des autorités françaises ?

Il est incompréhensible et choquant que les autorités françaises aient couvert dès le départ les mensonges d’Alger (sur la date de la mort, sur l’absence des corps) et interdit toute enquête judiciaire. Cette attitude donne malheureusement du crédit à l’hypothèse que Paris cherche à protéger les autorités algériennes, accusées par plusieurs anciens du DRS d’avoir trempé dans l’enlèvement, voire dans l’assassinat des moines. Il est exact qu'au regard des intérêts économiques en jeu entre Paris et Alger, quelques otages français ne pesaient pas très lourd. On sait en outre que tout au long des années 1990, les généraux éradicateurs algériens avaient à plusieurs reprises menacé la France d'attentats terroristes si elle ne les soutenait pas. Ce contexte pourrait expliquer que Paris couvre depuis quinze ans les assassins des moines de Tibhirine, quitte à admettre que Christian de Chergé et ses frères aient été sacrifiés sur l'autel d'une double raison d'Etat.

9. Ce qui est important dans ton livre, c'est d'avoir replacé ce drame dans le contexte algérien des années 1990, comme une affaire évidemment particulière qui ne peut cependant pas être comprise sans analyser les événements qui ont marqué le pays tout entier. Peut-on dire que les religieux ont été victimes de la violence qui sévit à cette époque comme des milliers d'autres Algériens ?

Dans les années 1990, les généraux éradicateurs tentèrent d’imposer à des millions d’Algériens, dont beaucoup avaient voté pour les islamistes en 1992, de basculer en faveur de l’armée. Cette pression s’exerça aussi sur les moines de Tibhirine, dont l’armée aurait souhaité qu’ils prennent position en faveur de l’éradication des islamistes. Les moines refusant, le DRS a fini par les faire disparaître, comme près de 200 000 algériens entre 1992 et 2000. Comme ils étaient français, l’idée de départ n’était pas de les exécuter, mais de les renvoyer en France. Mais la manipulation a été éventée, et les moines ont été exécutés. D’une certaine façon, ils ont subi le sort que des milliers d’Algériens ont subi avant et après eux. Leur martyre permettra peut-être à l’Occident de toucher du doigt le drame subi par des millions d’Algériens depuis 1992, et notamment par les familles des disparus.

10. Dans le contexte de cette guerre menée durant les années 1990, l'affaire des moines est peut-être celle qui a le plus choqué en France, qui a fait couler le plus d'encre, alors que d'autres religieux ont été assassinés, sans parler des dizaines de milliers d'Algériens connus ou inconnus. Ce qui est cependant curieux, c'est que, malgré la médiatisation de cette affaire, en particulier avec l'étonnant succès en 2010 du film Des hommes et des dieux, qui retrace leur vie au monastère sans toutefois se pencher sur leur mort, l'opinion française ne semble pas véritablement intéressée par une quête de la vérité. Elle ne veut pas connaître de détails sur les responsabilités algériennes ni surtout françaises. Il semble qu'elle se soit installée dans cette explication confortable qui fait des moines de Tibhirine des victimes des « islamistes ». Qu'en penses-tu ?

Je pense qu’en 1996, l’opinion française cherchait à savoir. Mais comme souvent dans cette période, pour des raisons idéologiques, les grands médias occidentaux véhiculèrent sans vérification la propagande manichéenne d’Alger imputant le crime de Tibhirine aux « islamistes ». Ce faisant, ils intoxiquèrent un public occidental déjà fortement conditionné. Durant les années 1990, l’opinion européenne croyait que l’ensemble des crimes de la « sale guerre » étaient imputables aux seuls islamistes. Il a fallu attendre le milieu des années 1990 pour que de premiers témoignages dissidents commencent à être publiés en France et les années 2000 pour que les plus éclairés commencent à mesurer à quel point le système médiatique occidental avait failli à sa mission. Au lieu d’informer l’opinion sur la « sale guerre » algérienne, il l’a profondément intoxiquée. On en ressentira les effets durant des décennies, avec des millions de français devenus islamophobes, souvent de bonne foi…

 
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L'affaire des moines de Tibhirine  
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