Décembre 1997-janvier 1998 : les terrifiants massacres de Relizane

Algeria-Watch, 4 janvier 2016

Le 30 décembre 1997, au moment de la rupture du jeûne de ce premier jour du Ramadan, des dizaines d’hommes font irruption dans quatre hameaux de la commune d’Ammi Moussa dans la wilaya de Relizane. Ils passent d’une maison à l’autre et avec une brutalité sans mesure égorgent au couteau et massacrent à la hache pendant des heures des dizaines d’hommes, de femmes et d’enfants. Même les moutons, chèvres, ânes et chiens ne sont pas épargnés. Officiellement, il est question de 78 morts. Les secours et les survivants comptabilisent quant à eux plus de 400 victimes : 176 à Ouled Kherarba, 113 à Ouled Sahanine, 73 à Al-Abadel et 50 à Ouled Tayeb.

Le sang n’aura eu le temps de sécher que la région est à nouveau la cible, le 4 janvier 1998, de hordes d’assaillants qui investissent les communes de Had Chekala, Ramka et Ain Tarik. Plusieurs hameaux de Had Chekala sont quasiment rasés durant cette nuit de feu et de sang. Le lendemain, aucun chiffre réel ne circule, officiellement il sera question de 117 morts, les médias en comptent plus de 300. Et comme si la région n’avait pas été suffisamment suppliciée et terrifiée, la sauvagerie se répétera le lendemain, dans le hameau de Sidi Maâmar, où 62 personnes tombent sous les haches et les sabres des tueurs.

Ceux qui le peuvent fuient dans la nuit pour échapper à cet enfer mais reviennent quelques heures plus tard et découvrent toute l’horreur : corps décapités, déchiquetés, en partie brûlés ; maisons saccagées et incendiées ; animaux saignés, vergers dévastés, arbres brûlés. Les rescapés n’ont d’autre choix que d’ensevelir dans l’urgence leurs morts ou ce qui en reste, dans des fosses communes, et de quitter ces lieux.

Des milliers de familles abandonnent leurs chaumières, emportant avec elles ce qu’elles peuvent. Elles trouvent refuge chez des parents ou rejoignent les bidonvilles à la périphérie de plus grandes agglomérations. Les pouvoirs publics ne sont pas pressés pour leur venir en aide : « “Nous avions demandé à ces populations, à plusieurs reprises, de quitter les montagnes et de rejoindre des endroits plus sécurisés”, a affirmé un responsable local, cité par Liberté, en précisant que les habitants n’ont pas voulu, estimant être sous la protection de l’AIS1. »

Vingt ans après, des massacres toujours méconnus

Le déroulement de ces tueries n’a – à notre connaissance – jamais été reconstitué sérieusement. En une nuit, des bourgades isolées, parfois distantes de plus de 20 km les unes des autres, ont été attaquées, les massacres ont duré des heures. Contrairement à d’autres massacres précédant ceux de Relizane, les quelques journalistes arrivés sur place n’ont pas relevé de témoignages permettant de reconstituer les faits, ni d’établir le rôle que les différents protagonistes ont joué : les Groupes islamiques armés (GIA), l’Armée islamique du salut (AIS), les victimes, les forces de sécurité et autres institutions de l’État. Une multitude de questions essentielles restent à ce jour sans réponse : comment les groupes armés sont-ils arrivés dans les villages martyrs ? Quel était leur nombre ? Agissaient-ils en plusieurs groupes pour mettre à sac simultanément plusieurs hameaux ? Combien de temps ont duré ces massacres ? Les survivants ont-ils reconnu des assaillants ? Pourquoi les forces de sécurité ne sont-elles pas intervenues à temps ? Pourquoi l’AIS n’est-elle apparue qu’au matin, une fois les assaillants repartis ? Où sont passées ces bandes criminelles ? Quel est le nombre réel de victimes ? Pourquoi les morts ont-ils été immédiatement ensevelis, parfois dans des fosses communes, sans identification, sans lavage rituel, sans enterrement décent ? Qui a revendiqué ces carnages ?

Il faut souligner l’absence de la moindre enquête rigoureuse de la part des autorités, si ce n’est une parodie de procédure judiciaire qui durera plus de dix ans et à l’issue de laquelle la Cour pénale de Relizane affirmera que les cinq accusés, jugés par contumace, étaient membres du groupe Al-Ahoual dirigé par Antar Zouabri. Or, on sait par ailleurs que ce groupe, qui sévissait alors surtout dans l’Algérois et la région de Blida, Médéa et Aïn-Defla, était totalement passé depuis 1996 sous le contrôle des services secrets du Département du renseignement et de la sécurité (DRS)2. Il est intéressant de relever que parmi les cinq accusés, un seul est originaire de la wilaya de Relizane, tandis que les quatre autres sont de Bougara, dans la wilaya de Blida. Ils seront condamnés à mort par contumace en octobre 20093.

La justice a confirmé en partie ce que les rescapés avaient rapporté par le biais des médias, mais les chiffres avancés ne correspondent pas du tout. La Cour constate que dans les nuits du 30 au 31 décembre 1997 et du 4 au 5 janvier 1998 à 18 h 15, juste au moment de la rupture du jeûne, ces assaillants auraient attaqué les hameaux situés dans les communes de Ramka, Souk el-Had, Ain Tariq et Had Chakala pour commettre les pires massacres. Les habitants auraient été tués à l’intérieur de leurs maisons à l’arme blanche et par balles : 64 personnes auraient péri à Sahanine, 33 à Ouled Mohamed al-Tayeb et 4 jeunes femmes auraient été enlevées, 14 à Beni Souleiman et deux femmes enlevées, 164 à Khararba, 32 à Al-Hajayil, 49 à Ouled Sidi Maamar et une femme enlevée, 33 à Al-Qalaa et une femme enlevée, 34 à Sawayi'. En tout, ces massacres auraient fait 423 morts, 12 blessés et 11 femmes enlevées4. Toutes les bêtes auraient été tuées et les maisons incendiées après avoir été pillées et saccagées. Quelques femmes enlevées ont pu s’enfuir et rapportent avoir été violées5.

C’est donc suite à une instruction judiciaire qu’un nombre fantaisiste de victimes est établi. Pourtant en mars 2006, Ahmed Ouyahia, chef du gouvernement au moment de ces massacres, fait une époustouflante déclaration dans laquelle il reconnaît que le massacre de Ramka et Had Chekala aurait causé 1 000 victimes, chiffre près de dix fois supérieur à celui annoncé au moment des faits et plus de deux fois plus important que celui indiqué durant le procès. En réalité, selon le journal el-Khabar, le nombre total de victimes des trois jours de massacres se situerait au minimum à 1 4006. Et Ouyahia explique : « Nous avons caché la vérité, parce qu’on ne dirige pas une bataille en sonnant le clairon de la défaite. Ceux qui faisaient les massacres collectifs ne le faisaient pas pour massacrer, mais pour faire lever la communauté internationale contre nous7. » En matière de cynisme, difficile de trouver mieux…

Vingt ans plus tard, les circonstances exactes dans lesquelles ont été commis ces massacres restent donc inconnues. Il n’est toujours pas autorisé d’interroger l’identité réelle des groupes armés et de leurs commanditaires, ainsi que les raisons de ces crimes. À partir de 1999, la loi sur la « concorde civile » proposait un deal : exonération ou réduction de peines pour les membres de groupes armés qui se rendaient, à condition qu’ils n’aient pas commis de massacres, attentats à la bombe ou viols. Or, la procédure que devaient engager les « repentis » n’étant pas des plus transparentes, les véritables critères d’exonération ne sont pas connus. Il est à craindre que cette opération ait surtout servi à blanchir des agents du DRS infiltrés dans les groupes armés.

Relizane dans le contexte de la « sale guerre »

Les massacres ont été commis dans les Monts de l’Ouarsenis, situés à l’est de la wilaya de Relizane. Les bourgades ont entre 2 000 et 5 000 habitants, Ammi Moussa étant la plus grande avec près de 30 000, et on compte de nombreux hameaux de quelques dizaines ou centaines d’habitants, dispersés et éloignés les uns des autres, où une population pauvre vit tant bien que mal de l’agriculture. Comme ailleurs dans le pays, les Assemblées populaires communales issues des élections communale de juin 1990 avaient une écrasante majorité d’élus du FIS. Lors du premier tour des élections législatives de décembre 1991, la wilaya de Relizane ne déroge pas à la règle nationale : si une majorité d’électeurs ne s’est pas exprimée, le FIS a néanmoins remporté les huit sièges réservés à cette wilaya au Parlement. Le putsch militaire du 11 janvier 1992 interrompt le processus électoral en cours et les institutions constitutionnelles sont dissoutes, dont les Assemblées communales, remplacées par des Délégations exécutives communales désignées par le gouvernement. La rébellion armée s’organise et s’amplifie à mesure que s’intensifie la « sale guerre » déclenchée par les généraux « janviéristes » contre la population.

Les Monts de l’Ouarsenis abritaient lors des grands massacres des hommes en armes de l’AIS originaires de cette terre, et quelques éléments des GIA. L’Armée islamique du salut, créée en juin 1994 pour ne pas laisser le terrain de la lutte armée aux GIA dont elle ne partage pas les principes, est surtout présente à l’est et l’ouest du pays. Elle vise d'abord des objectifs militaires, afin de placer le FIS en position de force dans les négociations avec le pouvoir8. D’ailleurs, à chaque tentative de négociation du gouvernement avec le FIS, on constate un regain de violence du côté du régime comme de celui des GIA. L’AIS est contrainte d’affronter les GIA, qui discréditent toute lutte armée avec leurs méthodes de plus en plus sanguinaires. Pendant toutes ces années, l’armée ne semble guère motivée pour intervenir sérieusement dans l’ouest du pays : le général Kamel Abderrahmane, commandant de la 2e région militaire, considérait que « l’État ne peut mettre un soldat devant chaque maison » et en conséquence, lorsque les violences contre eux se multiplièrent, les habitants de l’Ouarsenis n’avaient d’autre choix que de « prendre des armes individuellement, se regrouper et armer un groupe de jeunes ou déménager et rejoindre les villes9 ». Dans leur majorité, les montagnards refusaient de s’armer, ne voulant pas s’attaquer à l’AIS qui elle combattait vraiment les GIA.

Ces derniers étaient surtout actifs dans le centre du pays, là où la concentration militaire était la plus importante. Nul fait du hasard, les GIA ont investi dans un premier temps les banlieues et l’arrière-pays d’Alger, s’attaquant aux forces de l’ordre et créant en 1993 des « zones libérées » où ils imposaient leurs lois, n’hésitant pas à faire usage de la force. Mais dès le printemps 1994, le commandement militaire a repris le dessus en déchaînant une répression sanglante contre les populations civiles, accusées de soutenir le terrorisme. Des dizaines de milliers de personnes ont été arrêtées, torturées, exécutées ou ont disparu. Infiltrés puis directement contrôlés par les agents du DRS, les GIA sont devenus à partir de la fin 1994 l’un des instruments essentiels de la guerre « contre-insurrectionnelle » conduite par les chefs de l’armée et du DRS en appliquant des méthodes de plus en plus brutales.

Selon des observateurs locaux, la région de Ramka avait fait avant les massacres de la fin 1997 l’objet d’un ratissage de grande envergure pendant plusieurs semaines par les forces armées de la 2e région militaire, sous le commandement du général Kamel Abderrahmane. Les tueries auraient eu lieu deux jours après le retrait de l’armée10. Selon une députée, membre du mouvement de jeunes RAJ, qui aurait recueilli des témoignages de survivants, des hélicoptères de l’armée avaient survolé le village durant trois jours, puis disparu au moment du massacre, pour réapparaître par la suite11.

Dans son rapport annuel 1999, l’ONG étatsunienne Human Rights Watch mentionne les propos de rescapés transmis à des journalistes algériens. L’un d’entre eux aurait affirmé que les assaillants étaient étrangers à la région, que la plupart ne parlaient pas le dialecte local et certains portaient des tenues militaires. D’autres villageois interrogés par un défenseur des droits de l’homme auraient rapporté qu’au matin d’un des massacres, des gendarmes et gardes communaux les avaient avertis de quitter leurs foyers le jour même, sinon : « Vous pourrez compter les vies de vos enfants ce soir en face de nous12. »

Face à l’apparition de groupes armés extérieurs à la région commettant de plus en plus de crimes, les groupes armés locaux, al-Furqan (Chlef) et les bataillons al-I’tissam (Relizane) s’en étaient déjà démarqués dans un communiqué du 1er décembre 1996 : « Nous déclarons à Allah notre innocence des actes illégaux qui ont été commis contre la nation musulmane et qui ont été utilisés par la junte renégate dans une campagne médiatique visant à plonger le peuple dans une guerre contre Allah et son messager en le poussant à prendre les armes contre les moudjahidin. Parmi ces crimes, nous mentionnons : les attentats à la voiture piégée dans les lieux publics, assassiner sans discernement des jeunes voyageurs, les pompiers et les travailleurs de l’industrie pétrolière, et émettre des fatwa illégales telles que celles qui appellent à l’assassinat de ceux qui ne respectent pas les prières rituelles13. »

Les combattants s’inquiétaient de plus en plus de cette dérive de la lutte armée : au fil des mois, elle n’était plus menée contre les forces armées de cet État qui avait confisqué la victoire aux islamistes et déclenché une « guerre totale » contre eux, mais prenait pour cibles les populations civiles. Au moment du déchaînement de la sauvagerie des GIA durant l’été 1997 et l’hiver 1997-1998, les communiqués de divers groupes armés restés autonomes se multiplient pour dénoncer et condamner les GIA placés sous le contrôle d’Antar Zouabri, qu’ils accusent d’être devenu un instrument du DRS. Un de ces groupes, al-baqun ‘alal-‘ahd (les fidèles au serment), explique ainsi en janvier 1998 dans un communiqué que la stratégie des GIA est exactement identique à celle du DRS, dont l’objectif est d’anéantir la résistance armée. Il poursuit : « Alors que le régime putschiste criminel craint toute initiative d’enquête internationale, notre mouvement se déclare favorable à toute investigation sur ces massacres, y compris sur les carnages de Benzerga (Bordj-El-Kifan), Médéa, Larbaa, Chebli, Raïs, Ben- Aknoun, Sidi Kebir (Blida), Bainem, Tiaret, Saida, ainsi que sur les récents massacres de Relizane14. »

La lutte des clans et les massacres collectifs

Face aux tueries de masses à partir de 1996, l’AIS, acculée, s’en distancie catégoriquement, au même titre que d’autres groupes armés. En 1996, les chefs du « bras armé » du FIS avaient entamé des négociations avec les émissaires du DRS, débouchant sur un accord en août 1997 : à partir du 1er octobre 1997, ils décrètent un cessez-le-feu unilatéral15. Pourtant, malgré les négociations avec l’AIS et le contrôle des GIA, la violence prend à l’époque des proportions effroyables, avec la multiplication des massacres collectifs, principalement dans la région d’Alger. Plus le commandement militaire reprend le contrôle, plus la population civile est attaquée par les GIA : les années 1995 et 1996 sont celles des bombes, des incendies d’écoles et d’usines, et des tueries perpétrées par de mystérieux « égorgeurs », surtout dans le sud de l’Algérois. Et à partir de l’été 1997, les massacres prennent une telle ampleur que l’opinion internationale commence à se poser des questions sur leurs commanditaires : comment ces grands massacres peuvent-ils se dérouler dans la banlieue même d’Alger, à proximité de casernes militaires, sans que l’armée n’intervienne ?

L’explication principale de cette séquence atroce renvoie aux luttes de clans qui font alors rage au sommet de l’État, depuis que le président Liamine Zeroual, désigné à son poste par les chefs de l’armée début 1994 puis élu fin 1995, a engagé des négociations avec les dirigeants (emprisonnés) du FIS (interdit en 1992), dans la perspective d’un retour à la paix civile. Mais à chaque fois que celles-ci semblent aboutir, la violence s’intensifie. Durant l’année 1997, le conflit se durcit entre le président Zéroual et les « janviéristes », qui ne tolèrent pas ses initiatives ni « la perspective d’un accord politique entre le président, qui s’appuie sur une majorité parlementaire et bénéficie de soutiens américains, et le FIS, accord qui menace d’affaiblir le clan adverse16 ». C’est pourquoi la pression sur le président redouble. Afin de torpiller un accord politique dont il pourrait tirer profit, les chefs du DRS engagent secrètement des négociations avec la direction de l’AIS. Et le 21 septembre, cette dernière annonce son intention d’entrer en trêve à partir du 1er octobre. Dans le même temps, les tueurs fous des « groupes islamiques de l’armée » sont instrumentalisés pour « délivrer » au président le message que ce n’est pas lui qui peut maîtriser la « violence islamiste » : le 22 septembre, plus de 400 personnes sont massacrées à Bentalha, dans la banlieue d’Alger, sans que les forces de sécurité, pourtant toutes proches, n’interviennent17.

Lors de ces semaines terribles de l’automne 1997, pas un jour ne passe sans son lot de massacres. À tel point que de plus en plus de voix s’élèvent à l’intérieur et à l’extérieur du pays pour exiger une enquête permettant d’établir les responsabilités, ce qui montre que la version officielle vacille progressivement. Les massacres, dont la plupart sont d’abord commis dans le centre du pays, se déplacent ensuite vers les régions plus reculées de l’ouest, où les témoins potentiels sont moins nombreux, pour atteindre à la fin de l’année la wilaya de Relizane. Le président et son clan sont définitivement discrédités : ils sont non seulement accusés de ne pas protéger une population sans défense, mais aussi de pactiser avec les auteurs de ces crimes abominables. Finalement, en septembre 1998, Zéroual annonce sa démission et de nouvelles élections sont prévues en avril 1999.

Les commanditaires des massacres de 1997-1998 : un tabou encore bien respecté à ce jour…

Depuis des années, des observateurs et défenseurs des droits humains alertaient l’opinion publique et les médias nationaux et internationaux à propos de l’identité des commanditaires d’exécutions sommaires et de massacres systématiquement attribués aux islamistes par le gouvernement, une partie de la classe politique et les médias privés algériens. Il a fallu toutefois attendre l’été 1997 pour qu’enfin les questionnements dépassent le cercle restreint de certains journalistes, chercheurs et militants. Hocine Aït-Ahmed (1926-2015), président du Front des forces socialistes, a fortement contribué à la sensibilisation d’une opinion jusque-là largement réfractaire à l’éventualité d’une implication d’organes de l’État et de leurs responsables dans ces crimes.

Avec le massacre de Raïs, dans la banlieue d’Alger, fin août 1997, faisant plus de 300 morts, puis celui de Sidi Youcef à Béni-Messous, début septembre, avec 70 morts, et celui de Bentalha le 22 septembre lors duquel périssent plus de 400 personnes, l’indignation se substitue à la complaisance à laquelle les autorités algériennes avaient été habitués jusque-là18. Les grandes ONG, l’ONU et plusieurs ministres européens recommandent une meilleure protection des populations civiles, et appellent à un dialogue avec les islamistes. Le gouvernement réagit de manière très violente, s’opposant à toute forme d’ingérence. Les critiques à l’encontre de l’armée algérienne vont pourtant se multiplier, allant jusqu’à suggérer son implication dans les tueries.

En octobre 1997, des intellectuels algériens lancent ainsi un appel pour une commission d’enquête internationale sur la situation en Algérie, appel largement repris et relayé dans l’opinion publique internationale, la Haut Commissaire aux droits de l’homme des Nations unies et diverses chancelleries. Même le porte-parole du département d’État américain se joint début janvier 1998 à cet appel et demande des mesures de protection pour la population civile. Seul le gouvernement français – dont le Premier ministre Lionel Jospin se dit alors, à propos de l’Algérie, « contraint dans son expression »19 – se limite à critiquer les « crimes des terroristes », tout en demandant tout de même d’accentuer la pression internationale sur l’Algérie, notamment pour protéger les civils.

Ces revendications poussent le pouvoir algérien à réagir. En s’appuyant sur des journaux et intellectuels algériens, il déclenche une importante campagne médiatique en Europe20. Dans ce but, il invite en Algérie des personnalités médiatiques françaises, dont Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann, qui apportent leur caution au commandement militaire algérien et vont reprendre et asséner le credo officiel (« Les GIA ont revendiqué leurs crimes »), sans jamais s’interroger sur la nature de ces obscurs GIA. Parallèlement, les instances de l’ONU sont investies par les diplomates algériens afin d’annihiler leur action.

Le forcing du régime algérien ne sera pas vain et il réussira un coup de maître, avec la complicité de certains de ceux qui appelaient peu avant à une enquête internationale sur les crimes commis en Algérie. Plusieurs visites ministérielles et parlementaires étrangères seront effectuées en Algérie, sous le contrôle serré du DRS et du gouvernement. Mais surtout, ce dernier négociera avec le secrétaire général de l’ONU l’envoi en juillet-août 1998 d’un panel de personnalités internationales triées sur le volet, dont la mission sera exclusivement de « s’informer » (sans la moindre autonomie) et non pas d’enquêter. En réalité, cette mission d’information se substitue à une véritable commission d’enquête – et les officiels algériens ne manqueront pas ensuite de rappeler à chaque occasion qu’une enquête est superflue, puisque l’ONU a déjà envoyé une délégation. La visite de ce panel est fortement encadrée dans un programme établi par les autorités algériennes. Il publie son rapport le 10 septembre 1998, dans lequel, à propos des massacres, il attribue un blanc-seing au commandement militaire toujours aux commandes en Algérie. Le ministre des Affaires étrangères algérien résume aussitôt sa satisfaction : « Le rapport est conforme à ce qui a été conclu entre nous et l’ONU. » Le lendemain, le 11 septembre, Zeroual annonce sa démission. Il aura échoué sur le plan politique, mais il aura aussi tout fait pour disculper les putschistes de toute responsabilité dans les graves crimes commis en Algérie.

Depuis lors, le verrouillage autour des massacres se renforcera encore plus. À l’étranger, tous ceux qui osent poser des questions sont traités de « suppôts du terrorisme » ou de « complotistes » par des journalistes et intellectuels qui ont choisi de se désintéresser des faits réels, cautionnant ainsi les pires violations des droits humains par le « terrorisme d’État ». En Algérie même, victimes et témoins sont empêchés de s’exprimer et ceux qui osent parler sont réprimés. Certains obtiennent des subsides en échange de leur silence, à d’autres sont refusés les aides étatiques s’ils se rebiffent.

Il faut tout de même relever le travail du Comité des droits de l’homme de l’ONU qui, en 1998 et en 2007, s’est longuement penché sur les massacres collectifs, demandant au gouvernement algérien d’engager des enquêtes21. En 2006, dans le cadre de la politique de « réconciliation nationale », une loi interdira toute remise en question de la version officielle de la « tragédie nationale », passible d’une peine de prison de trois à cinq ans ans et d’une amende de 250 000 à 500 000 dinars.

Contrairement à ce qui est habituellement propagé, les massacres n’ont pas cessé avec l’arrivée à la présidence de Bouteflika en avril 1999, même s’ils ont alors fortement baissé en intensité22. Avec le temps, la version officielle s’est imposée par la force et aujourd’hui, dans les médias dominants, la responsabilité des quelque 200 000 morts des « années de sang » n’est attribuée qu’aux seuls islamistes. Mais la plupart des Algériennes et Algériens n’oublient pas qu’ils ont vécu dans leur chair la sauvagerie du commandement militaire, en particulier du DRS et des forces spéciales de l’armée. Ni la politique de « concorde civile » en 1999 ni celle de la « réconciliation nationale » en 2006 n’ont redonné confiance en ces institutions totalement dévoyées. Seule la volonté d’établir la vérité sur les responsabilités diverses des acteurs de cette période et la justice permettrait d’apaiser ces centaines de milliers de victimes, qui n’ont pas eu droit à ce jour à la reconnaissance de leur douleur, mais également de surmonter le blocage politique qui fait sombrer l’Algérie tous les jours un peu plus.

Notes

3 Voir l'article en arabe , Echoroukonline, 29 novembre 2009.

4 Dans l’énumération établie par l’instruction, ne figurent que huit filles enlevées, les filles rescapées n’ont-elles pas été comptées ?

5 Nous nous basons sur un document de la chambre d’accusation de la Cour pénale de Relizane qui confirme l’ordonnance du juge d’instruction. Ce document date du 11 juillet 2005.

6 Voir l'article en arabe, El Khabar, 30 septembre 2010.

7 F. M., « Massacre de Ramka : 1 000 morts ! », El Watan, 22 mars 2006.

8 Hassane Zerrouky, La Nébuleuse islamiste, Éditions 1, Paris, 2002, p. 199.

10 Mohamed Smaïn, Relizane dans la tourmente, Bouchène, Saint-Denis, 2004, p. 95-96 ; Hassan Zerrouky, La Nébuleuse islamiste, op. cit., p. 289.

11 «  Algérie : face au poids de l’histoire et à la manipulation », rencontre avec François Gèze, Politique autrement, juin 1998.

12 Human Rights Watch, World Report 1999.

13 Cité par Youcef Bedjaoui, Abbas Aroua, Meziane Aït-Larbi, An Inquiry into the Algerian Massacres, Hoggar, Suisse, 1999, p. 597.

14 Communiqué signé de Mustafa El-Arbaoui, 9 janvier 1998 (cité dans Youcef Bedjaoui, Abbas Aroua, Meziane Aït-Larbi, ibid., p. 596).

15 Pour plus d’informations sur l’AIS, voir Salima Mellah, Le Mouvement islamiste algérien entre autonomie et manipulation, op. cit., p. 69 sq. Après l’accord secret d’octobre 1997 entre les chefs du DRS et ceux de l’AIS, ses combattants seront cantonnés dans des campements et devront attendre la promulgation de la loi dite de « concorde civile » par le président Bouteflika en juillet 1999 pour réintégrer la vie civile.

16 Salima Mellah, op. cit., p. 78.

17 Voir Nesroulah Yous (avec Salima Mellah), Qui a tué à Bentalha ? Algérie : chronique d'un massacre annoncé, La Découverte, Paris, 2000.

18 Il s’agit là des massacres les plus spectaculaires, mais durant cette période, les massacres étaient quotidiens (voir Algeria-Watch, Chronologie des massacres en Algérie, 1992-2007).

19 Le Monde, 16 septembre 1997. Comme on l’apprendra plus tard, Lionel Jospin redoutait alors que les chefs du DRS, pour forcer la France à les soutenir, réitèrent leur opération de 1995, quand ces derniers avaient organisé en France des attentats « islamistes », qui avaient fait dix morts et des dizaines de blessés.

20 Pour les détails de cette campagne, voir Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire, Françalgérie, crimes et mensonges d’États, La Découverte, Paris, 2004, chapitre 28.

 
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