Algeria-Watch

 

T’kout, Tizi-Ouzou, Serkadji, Châteauneuf…
La torture au cœur du système de pouvoir en Algérie


Samedi 5 juin 2004

Le 14 mai 2004, des émeutes se sont déclenchées dans la ville de T’kout (wilaya de Annaba à l’est de l’Algérie) pour exiger la vérité sur la mort de Argabi Chouaïb, âgé de 19 ans, abattu la veille par un garde communal dans le village voisin de Taghit. Son ami, Ali Remili, avait été enlevé et séquestré dans le casernement des miliciens.

La réponse des autorités algériennes a été aussi rapide que brutale : des troupes spéciales de militaires et des gendarmes ont été dépêchées le 17 mai à T’kout, où elles se sont déchaînées contre la population. Dans un premier temps, elles se sont jetées sur des jeunes, les insultant, les tabassant et les traînant sur le sol pour les embarquer vers le siège de la gendarmerie. Puis la ville a été bouclée par des barrages : personne ne pouvait y entrer ou en sortir. Et enfin, dans un troisième temps, ces forces ont mené une véritable chasse à l’homme, s’introduisant brutalement dans les domiciles, maltraitant femmes et enfants, et emmenant de force des jeunes, souvent des mineurs, dont certains sont membres du mouvement citoyen des Aurès, soupçonnés d’avoir pris part aux émeutes. D’après certaines sources, environ 150 personnes ont été arrêtées, tandis que d’autres, en fuite, continuent d’être recherchées. Afin de les contraindre à se rendre, des membres de leurs familles ont été pris en otage ou menacés.
Emmenés dans les locaux de la gendarmerie de T’kout, les jeunes arrêtés ont été victimes de tortures physiques et morales : battus à la matraque, ils ont été déshabillés et alignés le long du mur pour être sodomisés. Nombreux sont ceux qui ont subi des fractures. Certains ont été contraints de faire la prière, nus. Ils ont subi un discours de haine, d’insultes et d’humiliations — y compris des menaces proférées à l’encontre de leurs mères et leurs sœurs. Ils ont été forcés de signer des procès verbaux d’audition imaginaires. Jusqu’à ce jour, des jeunes hommes restent détenus préventivement.

Vingt et un jeunes ont été présentés au tribunal d’Arris le 24 mai. Les nombreuses tentatives des avocats pour aborder le sujet les tortures subies par les victimes ont été bloquées par le juge, qui s’en est tenu aux documents remis par les gendarmes. Ils ont été condamnés à des peines de prison allant de 3 à 12 mois. Ces peines ont été confirmées lors du procès de six d’entre eux le 31 mai.


T’kout est partout

Les pratiques de torture enregistrées à T’kout ne sont pas un « accident », ou ne relèvent pas d’un « excès de zèle » des gendarmes : elles sont inhérentes à la « machine de mort » mise en place par le pouvoir et perfectionnée depuis 1992, où la torture est érigée en système à « broyer l’individu ».

Cette « machine de mort », conçue pour maintenir au pouvoir les généraux putschistes et leurs soutiens militaires et civils, met à contribution tous les rouages de l’État, administration et justice incluses. À la tête de ce dispositif de terreur, se trouve le général Mohamed Médiène, dit « Toufik », chef du DRS (Département de renseignement et de sécurité) et son second, le chef de la DCE (Direction du contre-espionnage) Smaïl Lamari, dit « Smaïn ». Le DRS coordonne la lutte « antiterroriste » en collaboration avec le général Mohamed Lamari, qui a organisé à partir de l’automne 1992 les « forces spéciales » de l’armée au sein d’une nouvelle structure appelée CCC/ALAS (Centre de conduite et de coordination des actions de lutte anti-subversive) et qui est depuis juillet 1993 chef d’état-major de l’ANP. L’armée régulière, la police et la gendarmerie sont totalement impliquées dans la guerre que mène le commandement militaire contre la population. À partir de 1994, des centaines de milliers de civils ont été enrôlés dans des gardes communales ou des groupes de légitime défense (miliciens appelés « patriotes ») pour seconder les militaires dans leurs campagnes de terreur.
Dans un pays quadrillé, la répression s’articule autour de dizaines de centres de détention secrets, qu’ils soient du DRS, de l’armée régulière, des commissariats de police, de la gendarmerie ou des multiples milices.

Durant les années 1990, la torture la plus barbare a été pratiquée à une échelle industrielle par tous les organes militaires et paramilitaires ainsi que la police, faisant des dizaines de milliers de victimes, dont de nombreuses sont mortes ou disparues.

Il faut le souligner, la torture systématique et généralisée n’a jamais cessé dans l’Algérie indépendante. Dès 1962, elle a été utilisée comme une arme banale pour mettre au pas les opposants, et cela a continué par la suite, avec une nette intensification à partir des années 1980 : répression sauvage en octobre 1988, suite aux révoltes des jeunes, puis de la grève générale du FIS en juin 1991 ; putsch de janvier 1992, ouvrant pour des années une hyperviolence d’État érigée en moyen de gestion ; jusqu’aux arrestations arbitraires et aux tortures sauvages de plus d’une centaine de citoyens de Dellys en décembre 1999, suite à un attentat à la bombe et ce peu après la nomination en avril 1999 de Abdelaziz Bouteflika au poste de président de la République et la promulgation de la loi dite de « concorde civile » ; ou bien lors de la chasse à l’homme au moment des émeutes en Kabylie provoquées par l’assassinat d’un jeune par un gendarme en avril 2001 ; sans oublier les dizaines de milliers de cas individuels connus ou inconnus.

La torture est un moyen de briser à la fois la cohésion sociale, permettant la résistance contre l’arbitraire, et l’intégrité physique et morale de l’individu. A ce titre, elle est au fondement du système de pouvoir pervers contrôlé depuis le début des années 1990 par une poignée de généraux, derrière une façade pseudo-démocratique composée de civils complaisants — qui n’ignorent pas que le régime repose d’abord sur l’usage du chiffon, de la gégène et du chalumeau…

Car contrairement à ce que tentent de faire croire depuis 1999 les idéologues de la « concorde civile » et de la réconciliation, le terrorisme d’État continue de sévir dans l’Algérie de 2004. Les structures de l’appareil répressif sont conservées et continuent d’être perfectionnées, les centres de détention secrets restent opérationnels, les lois d’exceptions n’ont pas été abrogées, les responsables tortionnaires sont maintenus à leurs postes et bénéficient de l’impunité. Quant aux victimes de la violence d’État, elles ne sont pas reconnues comme telles.

Tant que cette « machine de mort » restera en place, avec ses structures, ses centres et ses responsables, tant que ces crimes commis par des agents de l’État seront justifiés par la « lutte contre la subversion » faisant de chaque manifestant et chaque oppositionnel un « terroriste », tout discours sur la réconciliation ne servira qu’à renforcer l’impunité des tortionnaires et le déni de la responsabilité de l’État.

Cette réalité est connue de tous. Il est plus que temps, pour les responsables de la communauté internationale, de cesser de distribuer des bons points à ceux qui ont mis le pays à feu et à sang et qui continuent, sous couvert de « lutte internationale contre le terrorisme », de commettre des crimes contre la population.

 

 
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