L’espoir au bout de la violence

25 ans depuis le coup d'Etat du 11 janvier 1992

Algeria-Watch, 11 janvier 2017

Après tant d'années ­– un quart de siècle –, ne pourrait-on pas penser que cette violence inaugurale est surmontée et qu'il serait « indécent » d'y revenir ? Pourtant, ce putsch, un choc aux retombées multiples et profondes, a radicalement modifié la configuration socioéconomique et politique du pays et provoqué des ruptures qui ont durablement bouleversé la vie des Algériens et Algériennes. La violence généralisée a affecté directement ou indirectement des millions de personnes : assassinats, exécutions sommaires, massacres, tortures, disparitions forcées, mais également déplacements de populations, destructions d'infrastructures sociales, commerciales et industrielles, pertes d'emplois et déscolarisation ont entraîné une régression exacerbée par l'amplification des inégalités sociales jamais égalées et une corruption endémique qui gangrène toutes les couches sociales. La confiance en l’État et, plus encore, la confiance en la politique ont été plus qu’ébranlée.

L'embellie financière grâce aux prix élevés du pétrole à partir des années 2000, a entraîné la réalisation de grands projets notamment dans le bâtiment et les infrastructures et les subventions généreuses ont permis de contenir le mécontentement et la défiance face à un régime qui bafoue systématiquement les droits sociaux, économiques et humains. Beaucoup se sont laissés prendre au jeu de l'argent facile, en particulier sous forme de crédits à la consommation, alors que durant la décennie précédente, le prétexte du terrorisme avait facilité l'application des directives impopulaires du FMI. Au premier rang desquelles figurait le démantèlement d'un grand nombre de sociétés nationales jetant ainsi à la rue des centaines de milliers de travailleurs. Une bonne partie de l'industrie productive a ainsi été liquidée au profit de barons de l'importation. Jamais le chômage des jeunes n'a été si élevé, jamais les écarts de revenus n'ont été si importants.

Sur le plan politique également, la rupture du processus démocratique balbutiant mis en place à la suite des révoltes d'octobre 1988 a durablement détourné l'intérêt des votants pour qui le jeu électoral s'est révélé dangereux. L'intervention militaire en janvier 1992 et les mesures répressives qui ont suivies n'ont pas uniquement affecté le FIS, vainqueur des premières élections législatives pluralistes, mais c'est toute la scène politique qui a été mise au pas. À ce jour, l'opposition ne reste tolérée qu’en tant que figurant dans une mise en scène contrôlée par ceux qui tiennent réellement les rênes du pouvoir.

Le putsch de 1992, de l'aveu même du président Bouteflika, a été une violence. Or, malgré les événements douloureux que la société a subi pendant de longues années, cette violence n'a pas été reconnue comme telle ni par le pouvoir ni par ceux parmi les civils qui l'ont soutenu dans sa dimension éradicatrice. Alors, certes, la réconciliation nationale a été décrétée il y a plus de dix ans, mais à quel prix ? Au prix du mensonge et du déni des responsabilités de cette tragédie qui a fait des dizaines de milliers de morts (entre 100 000 et 150 000), des milliers de disparus (8 000 à 20 000), des dizaines de milliers de torturés, de prisonniers/internés, de mutilés, des dizaines de milliers d'orphelins, plus d'un million de déplacés, etc. Il est tout à fait vraisemblable qu'un tiers de la population a subi directement ou indirectement les conséquences de cette guerre menée contre elle. Avec toutes les séquelles profondes que l'on peut imaginer au plan psychologique et humain, sources de graves souffrances, affectant inévitablement les jeunes générations nées après la guerre.

Ce qui est particulièrement scandaleux, tant d'années après la « sale guerre », c'est le refus obstiné de faire la vérité sur les crimes commis. Qu'il s'agisse d'assassinats individuels ou de massacres collectifs, les rares procès intentés n'ont établi aucune vérité ni jugé les vrais coupables. Sait-on qui a tué les journalistes Tahar Djaout et Saïd Mekbel, le psychiatre Mahmoud Boucebci, le président de la LADH Youcef Fathallah, le syndicaliste Abdelhak Benhamouda, le chanteur de rai Cheb Hasni, la militante féministe Nabila Djahnine, le responsable du FIS Abdelkader Hachani, pour ne citer que ces quelques noms parmi les milliers qui ont succombé aux balles assassines ? Connaît-on les commanditaires des assassins des imams et des militants communistes ? La justice a-t-elle établi les responsabilités pour les dizaines de massacres collectifs, en particulier ceux commis entre 1996 et 1998 ? Et n'oublions pas que les circonstances exactes et les donneurs d'ordre de l'assassinat du président Mohamed Boudiaf le 29 juin 1992 restent à ce jour dans l'ombre.

Que des proches de victimes et membres de la même famille politique continuent de prétendre systématiquement que ce sont exclusivement les islamistes qui ont assassiné leurs parents ou camarades, c'est faire preuve d'opportunisme politique ou de mythomanie. Bien sûr, nombre d'opposants affirmant lutter au nom de l'islam ont commis de graves crimes et devraient être jugés à ce titre par une justice indépendante (ce qui n'a pas été fait). Mais, pour autant, dédouaner les dirigeants militaires et politiques de toute responsabilité pour les crimes commis durant cette période tout en sachant pertinemment quel rôle ils ont joué, c'est tuer les victimes une seconde fois, s’obstiner à fabriquer un mythe inopérant, falsifier l'histoire et hypothéquer l'avenir.

Jusqu'à présent, l'Algérie a échappé aux bouleversements qui ont fait sombrer tant de pays de la région dans la guerre, mais en est-elle pour autant prémunie ? Comment recréer un semblant de consensus si les ruptures infligées durant la « sale guerre » continuent d'être ignorées ? Les émeutes qui ont secoué plusieurs localités en début d'année 2017 ne sont pas sans rappeler les révoltes passées et leurs conséquences mortelles. Ne pas les prendre au sérieux sous prétexte que l'Algérie ne risque pas d'embrasement après l'expérience des années 1990, c'est faire preuve d'inconscience. Le nationalisme démagogique est obsolète, le moment viendra où les jeunes générations, las des discours passéistes, des promesses non tenues et du gâchis que représente leur vie, voudront balayer un régime qui n'a plus rien à leur offrir. Et le risque est alors que des apprentis sorciers tentent de détourner cette révolte légitime pour en faire un « chaos créateur » ne servant que leurs intérêts propres...

Pour préserver ce qui reste des acquis que les pères et les mères de l'indépendance ont légués à leurs enfants et renforcer la cohésion sociale tout en passant la main à de nouvelles générations, ne faudrait-il pas rétablir un début de confiance et de crédibilité vis-à-vis de tous ces jeunes désabusés ou désespérés pour qui le mot « valeurs » ne rime qu'avec « argent » ? Un débat ouvert et sérieux dans lequel sont prises en compte les aspirations populaires serait une première étape. La phase introductive d’un processus de construction effective d’un devenir commun. Après vingt-cinq années de dérive, il n’est que temps de mettre en œuvre une alternative porteuse d’espoir et de perspective pour toutes les Algériennes et pour tous les Algériens.

 
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Vingt-cinq ans après le coup d’État : où en sont la société et le régime algérien ? (Vidéo) (AW, 11.01.17)

11 janvier 1992-11 janvier 2017: La dictature, la main de l’étranger et les ennemis du peuple algérien (O. Benderra, AW, 11.01.17)

Le Putsch: 20 ans après

 
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