Jean Leca. Professeur à l’Institut d’études politiques de Paris, ancien directeur de l’IEP d’Alger

« L’état d’urgence, un facteur inhibiteur »

El Watan, 2 juin 2007

- Vous disiez dans votre conférence qu’une société civile créée par le pouvoir n’a pas de sens, n’a pas de ressort. Serait-ce, selon vous, le cas en Algérie, où mouvement associatif, organisations satellites sont systématiquement instrumentalisés par le régime ?
- Si elle est créée entièrement par le Pouvoir, elle reste entièrement dépendante. Elle n’a plus de ressort, plus de sens. Il peut se faire que le pouvoir crée des associations à ses fins personnelles mais il arrive que ces associations acquièrent au fil du temps une visibilité sociale telle que le gouvernement ne peut plus se permettre de les supprimer parce que cela peut faire trop de bruit. Le fait de la création est un élément mais pas le seul qui détermine la vitalité et la diversité de ces associations qui progressivement accèdent à une certaine autonomie. Pour ce qui est du cas de l’Algérie, c’est vrai que c’est la thèse qui est soutenue par certains, selon laquelle le pouvoir crée des associations pour surmonter sa crise de légitimité. Mais je suis frappé quand même car il y a des efforts pour constituer des associations volontaires. Je trouve que la presse est un élément important. Est-ce qu’on peut dire que chaque journal est contrôlé par un organe de l’Etat, la sécurité militaire... ou telle ou telle chose ? Je ne suis pas sûr. Mais je trouve qu’il y a quand même une presse qui présente des aspects d’autonomie. Omar Carlier a décrit un curieux phénomène d’un embryon de société civile qui a existé sous la colonisation. Un phénomène qu’on retrouve également ailleurs, en Inde par exemple. Pour schématiser, j’ose comparer la société civile à un plat qui a bien mijoté et longtemps. Chou En-Lai disait dans les années 50 qu’il est « trop tôt de mesurer les conséquences de la Révolution française ! »

- Qu’est-ce qui retarde ou empêche l’émergence d’une société civile en Algérie, est-ce le pouvoir, le désengagement des élites ?
- Ce qui l’empêche réellement c’est d’abord la méfiance réciproque entre le pouvoir et les organisations. Egalement, la relative efficacité des organisations, qui ne sont pas seulement des associations : les universités, les services publics, qui sécrètent du mécontentement. Les gens ont le sentiment qu’ils ne fonctionnent pas ou ne fonctionnent pas bien. Je dirais du mécontentement. C’est important le problème que pose la performance des services publics. Parler d’absence d’une société civile, je trouve que c’est beaucoup dire. Nous sommes en présence d’éléments de la société civile. Pour ce qui est de la responsabilité, je trouve que le gouvernement, en plus de sa méfiance, s’est ancré dans cette tradition qui consiste en la prétention du « gouvernement qui sait mieux que les gens ce qu’il faut faire ». Elle vient peut-être de la tradition de la lutte pour la libération et du succès obtenu par des gens qui se sont avancés seuls, en avant-garde, face à la puissance coloniale, quand bien même ils avaient dit que la lutte n’a produit qu’un seul héros : le peuple. A l’indépendance, ces gens avaient le sentiment d’avoir amené ce pays à la renaissance — votre Président fait partie de cette génération — et à leur niveau, « on sait mieux que les Algériens ce qu’il faut faire », car après tout « la guerre c’est grâce à nous qu’on l’a gagnée » et que « les Algériens sont bons mais trop divisés, trop multiples ». Il ne faut pas y voir du mépris, mais plutôt une attitude paternaliste qui s’appuie sur la victoire. On retrouve dans le discours de Boumediene qui accueillait Giscard d’Estaing un passage extraordinaire sur le général de Gaulle parce qu’il s’identifiait à lui, car, comme lui, il a tout joué : « Et cet homme-là, s’il nous fait la guerre, et Dieu sait qu’il nous la fit, ne pouvait ignorer que nous étions animés du même sentiment, du même mouvement qui l’avait fait se lever, lui, en juin 1940. » Ce n’est pas de l’idéalisme. Il en résulte que cette idée quand elle rentre dans la construction pacifique, devient progressivement médiocre. A ce propos justement, ils n’ont pas écouté Ferhat Abbas qui voulait qu’on prête l’oreille au peuple.

- C’est l’élément qui explique d’après vous la sentence de la « société pas trop mûre pour la démocratie » ?
- Je ne sais pas si on dit cela en Algérie. C’est la tradition dans la plupart des régimes autoritaires, populistes. Je crois qu’il faudrait définir le régime algérien comme un régime autoritaire qui essaie de libéraliser quelques espaces. C’est qu’il y arrive un moment où on dit toujours : « Le peuple n’est pas assez mûr » et peut-être quelquefois à juste titre, on ne sait pas ce qui se passerait si... Vous savez, les dirigeants regardent autour d’eux. Ils se disent : nous ne risquons pas de vivre un scénario à l’irakienne, nous n’avons pas de clivages aussi forts mais…

- Quelles sont, d’après vous, les conditions à réunir pour qu’émerge une vraie société civile ?
- Il y a deux conditions importantes. La sécurité et que le terrorisme soit réduit à une intensité minimum. L’insécurité tétanise, ça paralyse. L’Irak, un cas extrême, n’a plus de société civile. La deuxième condition, c’est l’efficacité des services publics. C’est important comme problème. On me dit qu’il y a un développement de l’économie parallèle. J’ai lu un papier intéressant à ce sujet dans le Herald Tribune disant que les femmes en Algérie prennent des parts importantes dans l’emploi officiel en Algérie et que les hommes préfèrent le trafic. Est-ce que c’est vrai ou pas…

- Une société civile sous un état d’urgence, cela vous inspire quoi ?
- Ça me fait penser que l’Algérie est sous l’emprise de l’article 54 de la Constitution dès l’adoption de la Constitution en 1963. La Constitution est suspendue dès son adoption jusqu’à la Constitution très tardive de 1976. En droit, je dirai que sous l’état d’urgence, la société civile est extrêmement faible. C’est aussi le cas pour d’autres raisons plus légitimes en temps de guerre, où la société civile se limite à des associations caritatives, de soutien de combattants… ça c’est le droit. Maintenant, le gouvernement, pour son image, a intérêt à ne pas donner l’impression d’être en guerre permanente et à produire quelques bonnes petites choses : il y a quand même des journalistes en Algérie, des étrangers qui viennent. Vous savez, l’hypocrisie a parfois des effets positifs, c’est un peu l’hommage que rend le vice à la vertu.

- En quoi d’après vous, le clientélisme mine-t-il la société civile en Algérie ?
- Je dirai que le clientélisme est quelque chose de naturel, non pas en Algérie, mais naturel en soi. Quand on n’est pas sûr que la loi vous permet l’accès aux biens auxquels vous pensez avoir droit, il est naturel de faire jouer ses relations. Je ne le trouve pas immoral. En Algérie, je n’ai pas fait d’étude empirique sur la société civile, je ne peux pas vous en parler.

- Depuis plus d’une décennie, des partis politiques, des personnalités, la presse ne cessent de réclamer du régime une ouverture démocratique, qui serait un prélude à l’émergence d’une réelle société civile, croyez-vous que c’est là la solution ?
- Ecoutez, je veux pas m’immiscer dans ce débat-là parce que je ne connais pas très bien la situation du pays. Mais je dirais ceci : il en est de l’ouverture comme de la création d’associations. C’est-à-dire qu’un régime autoritaire quel qu’il soit est toujours divisé en deux groupes. Ça été théorisé à propos des transitions démocratiques. Il y a d’un côté les partisans de la ligne dure et de l’autre les partisans de l’ouverture. L’ouverture est la manifestation de ceux qui veulent accorder des concessions, une volonté souvent contrariée par des groupes qui se sentent menacés. Dès lors, l’ouverture dont vous parlez est certainement un des processus classiques utilisés par des régimes autoritaires pour évoluer. Si ce régime rencontre en face des gens qui disent : « Non vraiment on ne peut pas vous faire confiance. » — ils ont peut-être raison d’ailleurs —, l’ouverture échouera à instaurer des mesures d’actions publiques vraiment sérieuses. Si en revanche l’idée d’ouverture s’accompagne d’une connaissance profonde du régime, de l’intérieur, elle peut réussir. Il faut donc bien connaître le système de l’intérieur, sinon cela peut finir mal, comme Boudiaf. Lui, il a vraiment essayé l’ouverture. Mais il ne connaissait pas les règles, il menaçait les intérêts des groupes. Aussi, il faut que l’ouverture rencontre un soutien dans les organisations de la société civile et ne pas rejeter les initiatives sous le motif que cela vient de gens qui sont quand même membres de l’ancien régime.

Aziri M.

 
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