Par conviction ou sous la contrainte : l'impératif du changement

par Abed Charef, Le Quotidien d'Oran, 14 juin 2007

Changer, pour s'adapter au monde moderne, n'est plus une alternative. C'est une obligation.

La boucle est bouclée. L'Algérie a fait le tour des expériences électorales, sans que cela débouche nulle part. Elle est passée par les élections législatives et locales de 2002, puis les élections présidentielles de 2004, avant de couronner le tout par un référendum sur la concorde civile. Une fois le cycle terminé, elle est repartie pour un nouveau tour, avec les législatives du 17 mai, et se prépare aux élections locales de l'automne prochain, alors que les expériences de la décennie écoulée ont révélé que ce type de scrutin ne débouche sur aucune perspective de sortie de crise. Dans ce système institutionnel qui tourne en rond, les élections sont devenues une fin en soi. Elles ne sont pas destinées à conforter des pouvoirs qui ont réussi, ou à sanctionner des dirigeants qui ont échoué. Elles ne servent pas non plus à assurer l'alternance. Elles ne donnent même pas lieu à un minimum de débat politique, dont le pays a tant besoin. Au contraire, elles offrent le spectacle pitoyable de ces candidats qui font de la surenchère pour affirmer leur allégeance et soutenir le programme du président de la République, dans l'espoir d'être entendus et intégrés dans les sphères du pouvoir. Au bout du compte, l'acte électoral, symbole de la démocratie et de la liberté, a pris un autre sens. Totalement dévoyé, il contribue, aujourd'hui, à discréditer l'action politique, à fausser la compétition et à entretenir l'illusion d'une vie institutionnelle. Il diffère la solution de la crise que vit le pays, pendant que l'Algérie s'enfonce davantage dans ses problèmes.

Dès lors, il serait vain de chercher des sorties de crise par la voie électorale, qui a prouvé qu'elle ne fait que conforter l'impasse. Il faut chercher ailleurs. Mais cet «ailleurs» n'offre pas non plus de perspectives réjouissantes, tant la situation semble verrouillée. Pourtant, la vie politique ne connaît pas d'impasse absolue. Et si on regarde bien l'histoire récente des pays qui ont engagé des transitions, on constate que les systèmes qui paraissaient les mieux assis étaient les plus vulnérables. En premier lieu, l'empire soviétique, qui s'est écroulé alors que ce pays semblait à la plénitude de sa puissance.

Schémas de transition

Dans ces processus de transition, on retrouve toujours les mêmes schémas, avec quatre acteurs principaux: d'un côté, une société qui aspire au changement, de l'autre, un pouvoir divisé, dont une partie est disposée à engager ou à accompagner le processus, alors qu'une autre veut maintenir le statu quo: et en troisième lieu, des forces extérieures qui tentent soit de bloquer la transition si leurs intérêts sont menacés, soit de l'encourager si elles espèrent tirer avantage d'une nouvelle situation. A ces grands acteurs, peuvent s'ajouter d'autres éléments, notamment symboliques, qui peuvent jouer un rôle décisif dans la réussite ou l'échec du processus.

L'exemple de la transition la plus réussie semble être celui de l'Afrique du Sud. On y trouvait un pouvoir convaincu de la nécessité de la réforme, une société solidement engagée dans la lutte pour le changement, au sein d'une organisation politique d'envergure et un environnement international totalement engagé à appuyer le processus.

De plus, l'Afrique du Sud avait un atout majeur en Nelson Mandela, un symbole capable aussi bien de drainer les foules pour accélérer le mouvement, que de les convaincre de temporiser s'il estime que la situation peut déraper.

La Russie a réuni moins d'atouts, ce qui explique le succès tout relatif de sa transition. Cette fois-ci, le changement est venu de l'intérieur du pouvoir, en premier lieu du parti unique et des services de sécurité.

Mais si Michael Gorbatchev a bénéficié du soutien des Etats-Unis pour démanteler la menace soviétique, il a souffert de l'absence de forces sociales qui soient capables de prendre le relais et de canaliser le changement.

Cela a donné lieu à ce cheminement chaotique, avec des avancées spectaculaires, mais des moments de doute, d'hésitations, ce qui a ouvert la voie à toute une faune d'opportunistes qui se sont engouffrés dans la brèche pour s'enrichir de manière spectaculaire sous Boris Eltsine. Il a fallu attendre l'arrivée de Vladimir Poutine pour remettre un peu d'ordre. Mais là encore, il n'a trouvé que la bureaucratie d'Etat et les services de sécurité pour reprendre en main la situation et détourner à leur profit la transition.

La Pologne a bénéficié d'une conjoncture plus favorable, avec la présence d'un puissant syndicat autonome, qui a joué le jeu sans excès, et un pouvoir qui avait largement admis la nécessité de tourner la page. Des compromis dynamiques étaient alors faciles à trouver, et la situation a évolué sans trop de heurts. A l'inverse, c'est un véritable putsch qui a débloqué la situation en Roumanie, avec la mise en scène de l'exécution de Nicolae Ceausescu. L'homme semblait tenir solidement son pays, mais son système était miné de l'intérieur. Ce sont finalement ses propres services de sécurité qui lui ont asséné le coup fatal. L'ancienne Allemagne de l'Est semble, a priori, constituer un cas à part.

Elle a basculé à l'issue d'un gigantesque mouvement de foule, mis en scène dans le cadre d'un spectacle suivi par le monde entier. Mais en réalité, on y retrouve les mêmes acteurs que dans les cas précédents.

Une formidable pression extérieure s'exerçait déjà, depuis longtemps, dans le sens du changement.

Le protecteur russe lui-même était favorable à cette évolution. Les dirigeants de l'ex-RDA avaient compris que la situation avait déjà basculé et qu'ils avaient intérêt à laisser faire. Ils n'ont pas réprimé, et certains ont même favorisé ou accompagné le mouvement de ferveur qui s'emparait du pays.

Quand l'Algérie ratait le virage

Et l'Algérie dans tout cela ? En réalité, l'Algérie avait anticipé le mouvement dès le milieu des années 1980, pour se trouver contrainte d'accélérer la cadence au lendemain des émeutes d'Octobre 1988. Elle se retrouvait dans un schéma classique. Comme atout, elle avait un pouvoir dont une partie importante semblait acquise au changement. Elle avait une société très ouverte sur le monde, avide de changement. Mais ses handicaps étaient encore plus nombreux. La société n'était pas encadrée, car le FLN n'arrivait pas à faire sa mutation pour capter cette volonté de changement et jouer le rôle de force structurante centrale. Et alors que les autres formations n'arrivaient pas non plus à s'imposer pour encadrer la société, la principale force populaire, le FIS, se révélait une force déstructurante. Non seulement il n'était pas disposé à accompagner le changement, mais il voulait abolir un système contesté pour le remplacer par un autre système totalitaire, à son profit.

De plus, sur le plan économique, la transition était engagée au pire moment, car le pays était virtuellement en situation de cessation de paiement.

Les puissances étrangères, sceptiques, refusaient de soutenir le changement, car le processus, mené à partir de choix algériens, leur échappait. Elles ne le contrôlaient donc pas et ne réussissaient pas à avoir de prise pour l'orienter selon leurs intérêts. Au bout du compte, une partie du pouvoir, se sentant peut-être menacée, et inquiète de se voir remplacer par les troupes du FIS, s'est mobilisée contre le changement. Ce qui a donné lieu à une curieuse situation: le FIS et une partie du pouvoir se retrouvaient au sein d'une alliance de fait dans leur opposition à l'ouverture démocratique ! Aujourd'hui, les choses ont évolué. Mais le schéma reste le même. D'un côté, une société qui aspire au changement, de l'autre, un pouvoir dont une partie affirme discrètement sa volonté de changer, alors que l'autre partie tient solidement les rênes pour maintenir le statu quo. Les puissances étrangères, malgré leur discours sur les libertés, se contentent parfaitement de la situation actuelle, qui leur permet de pomper le pétrole à volonté, d'écouler leurs produits sans contrainte et d'imposer leurs conditions politiques et diplomatiques à un pouvoir sans ancrage social.

Retour au point de départ

Il n'y a même plus de symbole mobilisateur.Celui de la religion a été détruit par le terrorisme. Quant au FLN, il ne représente plus grand-chose. Et l'Algérie ne dispose pas d'un Mandela capable de rassembler autour de lui ces forces éparses qui aspirent à établir un autre système. L'Algérie semble donc revenue au point de départ. Le processus de réforme doit donc être engagé de nouveau, dans des conditions plus complexes: émergence de nouvelles forces sociales, déliquescence des institutions, indifférence ou hostilité de l'extérieur, faiblesse des forces sociales susceptibles de canaliser le processus. Mais tout n'est pas noir, car au moins quatre facteurs devraient pousser à l'optimisme. D'abord, l'Algérie est enceinte d'une formidable aspiration au changement, comme l'ont confirmé les législatives du 17 mai.

Ensuite, le pouvoir lui-même a mesuré les conséquences de la non-réforme. En outre, le pays dispose des ressources financières nécessaires pour amortir le coût économique et social de la transition. Enfin, armée et services de sécurité, principaux centres du pouvoir, restent relativement homogènes, et leur engagement éventuel en faveur d'un processus de changement devrait facilement entraîner de larges pans de la «société politique» à accompagner le mouvement.

Mais plus que tout cela, c'est l'impératif du changement qui doit déterminer tout le reste, car l'Algérie ne peut rester en marge de l'histoire. Elle est confrontée à trois alternatives. Soit elle engage le changement nécessaire, par sa propre volonté, de manière à sauvegarder au mieux les grands équilibres du pays et à préserver les intérêts de différentes catégories sociales. Soit elle maintient le statu quo, ce qui signifie une régression de fait, jusqu'à ce que le pays parte en lambeaux. Soit, ce qui est le plus probable, des puissances étrangères, sentant la menace que constituerait un pays non géré, imposeraient les changements nécessaires pour imposer leurs intérêts. On se demande dès lors si le pays a vraiment le choix.

 
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