Les autorités maintiennent un même modèle économique

Monopole sur la publicité et presse muselée

El Watan, 12 novembre 2017

La directrice d’El Fadjr, Hadda Hazem, compte lancer demain une grève de la faim pour dénoncer «l’asphyxie financière» de son journal. Ce geste extrême est le seul recours de Mme Hazem pour dénoncer le retrait de la publicité institutionnel depuis plusieurs mois «en représailles contre les prises de positions politiques».

La situation du quotidien arabophone n’est pas isolée. Si des titres ont disparu, comme dernièrement La Tribune, d’autres continuent de sortir mais avec d’immenses difficultés.

Selon des chiffres communiqués par le ministre de la Communication, Djamel Kaouane, quelque 60 titres (26 quotidiens et 34 hebdomadaires) ont disparu depuis 2014.

Le responsable en impute la responsabilité à la crise financière. «La crise financière a impacté le secteur de la presse et des titres pourraient disparaître», signale-t-il. L’ancien directeur de l’ANEP appelle à «revoir le modèle économique». Mais quel est le régime économique qui a régi jusque-là la presse nationale ?

Depuis plusieurs années, les pouvoirs publics ont décidé de garder un seul modèle : intervenir dans le travail des entreprises médiatiques.

Premier moyen mis en œuvre : maintenir le monopole sur la publicité institutionnelle. Pourtant, en application des dispositions libérales de la Constitution du 23 février 1989, il a été mis fin à ce monopole à la faveur du décret n°88-201 du 18 octobre 1988 portant abrogation de toutes dispositions réglementaires conférant aux entreprises socialistes, à caractère économique, l’exclusivité d’une activité ou le monopole de la commercialisation (Jora n°42).

Le pouvoir décidera de réinstitutionnaliser le monopole par un décret en date du 9 août 1993, devenu pourtant caduc puisque ses dispositions sont «transitoires» et n’ont d’effet que pour une période de trois ans (voir la contribution de Mohamed Brahimi, El Watan 11 novembre 2014).

Maître d’œuvre de cette décision inique : l’ancien chef de gouvernement Belaid Abdessalem. Objectif : étouffer les quelques voix dissonantes de la presse et fragiliser ainsi les entreprises privées naissantes.

Autre moyen aux mains des décideurs : la création d’une pléthore de titres. Les journaux, dont le nombre a fortement augmenté au début des années 2000, ont bénéficié longtemps de la manne publicitaire et ont pu tirer dans les rotatives publiques sans contrepartie, à part celle, comprise par leurs premiers responsables, de défendre la cause du pouvoir en place.

Mais quelques années après, ces journaux, malgré les largesses dont ils ont bénéficié, n’ont pas pu créer d’entreprises viables, mais ont tout compte fait fragilisé les finances des imprimeries qui n’ont pas pu recouvrer leurs créances estimées à plusieurs centaines de milliards de centimes.

Modèle économique rentier :

Selon Kaouane, qui cite sans le nommer Echorouk, les imprimeries essayent de «trouver un terrain d’entente avec les mauvais payeurs». Sans y parvenir.

Le ministre du secteur n’explique pas comment la presse en est arrivée à cette situation ingérable et pourquoi l’Etat n’engage pas les réformes nécessaires : des journaux disparaissant faute de publicité et des milliards de créances mettent en danger les équilibres financiers des imprimeries étatiques. Il n’est guère besoin d’être devin pour expliquer la situation actuelle : la publicité institutionnelle a profité à des «journaux sans journaliste», alors qu’en face des médias en ont été privé malgré un succès éditorial certain.

L’ANEP a toujours obéit à des injonctions données d’en haut pour priver de publicité des organes qui ne rentrent pas dans les bonnes grâces des décideurs malgré leur large audience.

L’arrivée de Hamid Grine à la tête du ministère de la Communication, a compliqué encore plus la situation de certains médias privés que les autorités veulent étouffer.

Si le monopole de l’Agence publique sur la publicité a été maintenu, un pas a été franchi dans cette guerre larvée menée contre la parole libre : des pressions étaient exercées sur les annonceurs privés pour retirer leurs publicités des journaux privés dont le seul tort est d’engager un travail professionnel.

Si cette situation pose le problème de la liberté d’expression et des conditions de son exercice, elle permet aussi de s’interroger sur un problème crucial : celui du devenir des travailleurs des médias disparus. Des collectifs de la presse et des services techniques se retrouvent au chômage et sans possibilité, parfois, de faire prévaloir leurs droits socioprofessionnels. Dernier titre disparu, le quotidien

La Tribune, fondé par un des ténors de la presse nationale, Kheireddine Ameyar, a mis la clef sous le paillasson et la cinquantaine de travailleurs désemparés qui le faisant fonctionner se retrouvent sans ressources.

La situation actuelle ne devrait pas changer, les pouvoirs publics ne voulant visiblement pas d’une presse libre, mais de journaux au pas et malléables à souhait. Kaouane a affirmé qu’il est «à l’écoute de la communauté de la corporation».

Le seul projet qui lui tient visiblement à cœur : la mise en place de l’Autorité de régulation de la presse écrite (ARPE) d’ici la fin de l’année en cours. En attendant, des journaux disparaissent, avec toutes les conséquences sociales possibles, d’autres font de la résistance et poursuivent leur sacerdoce : informer, quoi qu’ils leur en coûtent, le public.


Nadir Iddir


Hadda Hazem. directrice du quotidien arabophone El Fadjr

«Je suis déterminée et je n’abandonnerai pas»

La directrice du quotidien arabophone El Fadjr entamera, à partir de demain, une grève de la faim pour protester contre la privation de son journal de sa première source financière : la publicité institutionnelle. Dans cet entretien, Hadda Hazem parle des véritables motivations de sa décision, de la situation de son journal et du marché publicitaire institutionnel et privé.

Vous avez annoncé entamer une grève de la faim à partir de demain. Pourquoi ?

C’est l’unique moyen qui me reste, du moins pour le moment, pour protester contre la «hogra» et l’injustice que je subis ainsi que mon journal. Depuis mon intervention sur un plateau télévisé concernant la vacance du pouvoir, je suis sciemment punie par la privation de mon journal de la publicité institutionnelle, première source de financement de mon quotidien.

On me reproche mes positions politiques que je ne cache pas et que j’assume pleinement. J’ai tenté de joindre la présidence de la République ainsi que le Premier ministère, mais rien à l’horizon. El Fadjr, qui est apprécié par un lectorat assez large et qui fut dans le temps classé parmi les 50 quotidiens les plus lus en Afrique, est aujourd’hui au bord de l’asphyxie financière et est volontairement poussé à la disparition.

C’est pour cette raison que j’ai décidé de passer à l’acte à partir de demain, d’entamer une grève de la faim, bien que je sois diabétique et hypertendue, et d’élire comme lieu de protestation le siège de mon journal à la Maison de la presse.

Un lieu que je ne quitterai pas aussi longtemps que ma grève durera. Qu’elle réussisse ou pas, cette étape n’est que le début et je ne compte pas me taire.

Que le journal résiste ou pas, je continuerai à défendre mes idées.

Y a-t-il aujourd’hui une menace sur les travailleurs ?

Oui ! Si cette situation d’embargo sur le marché publicitaire continue, tous les emplois que pourvoit le journal, presqu’une soixantaine, sont menacés, y compris le mien. Je me suis endettée deux fois pour payer les salaires. J’ai du faire une compression d’effectif, réduire les tirages, qui ne dépassent pas aujourd’hui les 5000 exemplaires, opérer un système de brigades et réduire de 50% les salaires. Mais malgré cela, El Fadjr ne tiendra pas plus que la fin de ce mois de novembre. Virer vers une version électronique n’est malheureusement pas possible, et ce, pour deux raisons.

La première est l’absence de ressources financières et la deuxième est l’inexistence de liberté d’expression et les risques de blocage du site comme cela a été fait avec le site TSA.

Vous avez dénoncé une politique de deux poids deux mesures en matière de marché publicitaire institutionnel…

Oui et je continu à le faire.

Le dispatching des placards publicitaires se fait d’une manière aléatoire sans prendre en compte la viabilité du titre ni l’importance de son lectorat, encore moins de la pertinence des idées qu’il véhicule. Certains journaux ne sont en fait que des emballages pour la publicité institutionnelle sans pour autant être présents dans les kiosques.

D’autres, qui sont pro-pouvoir, bénéficient également et abondamment de la publicité de l’Anep. Chose que je refuse ! Je refuse de m’aliéner à des idées qui ne sont pas les miennes ou à ces organismes étrangers qui m’ont proposé des financements. La pression que je subis ne date pas d’hier.

Depuis 2004, je la subis mais le journal avait à l’époque quelques annonceurs privés qui, à travers leurs insertions publicitaires, pouvaient subvenir à ses besoins de fonctionnement. Aujourd’hui, même ces privés s’aliènent et suivent le chemin de la privation entrepris par les annonceurs publics.

Le nombre de tirage faible ou encore mes dettes avec les imprimeries me sont reprochés, alors qu’ils ne sont que le résultat de l’absence de publicité.
Asma Bersali

 
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