LICENCIÉ POUR AVOIR CRÉÉ UN SYNDICAT

Yassine Zaïd, un combat pour la dignité

Le Soir d'Algérie, 27 juillet 2009

Employé dans une société étrangère installée à Hassi Messaoud, Yassine Zaïd a été licencié pour avoir créé une section syndicale. Lâché par l’Union générale des travailleurs algériens et poursuivi en justice par ses ex-employeurs, Yassine Zaïd est décidé à aller jusqu’au bout de son combat pour recouvrer sa dignité.

Tarek Hafid - Alger (Le Soir) -«Ils ont voulu m’écraser. J’ai tout perdu. J’ai divorcé et j’ai du vendre ma maison. Mais je suis décidé à aller jusqu’au bout», clamé, hier, Yassine Zaïd au cours d’une conférence de presse animée à la Maison des syndicats, une structure dépendant du Syndicat national autonome des personnels des administrations publiques. La vie de ce jeune syndicaliste a basculé subitement en 2006, lorsqu’il a affiché son intention de créer une section syndicale pour défendre les intérêts des employés d’Eurest Support Services (ESS), une société étrangère spécialisée en catering, installée à Hassi Messaoud, filiale du leader mondial de la restauration collective.

D’employé modèle…
«J’ai été recruté en 2004 par cette entreprise en qualité d’agent de sécurité. A force d’abnégation et de sérieux, j’ai réussi à gravir les échelons pour finir au poste de superviseur de la sécurité. J’étais devenu un cadre respecté et écouté», souligne-t-il. Le jeune homme accède à un statut de privilégié. Ce qui n’est pas le cas des autres travailleurs algériens de l’entreprise. «Avec le temps, j’ai constaté que la situation des employés nationaux était exécrable. Leur quotidien était fait de brimades et d’insultes. Il supportaient les pires humiliations pour un salaire de misère », explique Yassine. En 2006, germe en lui l’idée de créer un syndicat d’entreprise. Un évènement tragique accélérera cette initiative. Au mois de novembre, Joel Bill, le manager d’Eurest, provoque un groupe d’employés en leur lançant : «Vous, les Algériens, vous ne méritez pas l’indépendance !» Trois travailleurs décident de déposer une plainte. Ils sont licenciés sur le champ. Bill Joel est condamné en première instance à 3 mois de prison ferme. Mais à la surprise générale, le patron d’Eurest Algérie se voit, par la suite, infliger une simple amende de 50 000 DA. «La création d’une section syndicale relevait de la folie. A Hassi Messaoud, à part Schlumberger qui est présente en Algérie depuis des décennies, il n’existait pas de sections syndicales dans les compagnies étrangères. Nous avons donc dû nous organiser dans la plus grande discrétion. Les conditions étaient très difficiles du fait que les travailleurs d’Eurest sont constamment en déplacement», relate-t-il. La section syndicale d’entreprise est finalement créée le 21 décembre 2006, dans les locaux de l’Union locale de l’UGTA à Hassi Messaoud.

…à syndicaliste gênant
Yassine Zaïd est élu en qualité de secrétaire général par les 1 400 travailleurs présents à l’Assemblée générale constitutive. Mais voilà, l’Eurest refuse de reconnaître le partenaire social. Yassine Zaïd, qui avait reçu une prime et une lettre de félicitations quelques semaines plus tôt, devient la bête noire de ses employeurs. En mars 2007, le syndicat décide de faire appel auprès de l’inspection du travail dans le but de décrocher une reconnaissance officielle de la part d’Eurest. L’initiative tourne court. «Les deux inspecteurs qui se sont présentés au siège de l’entreprise ont été insultés et mis à la porte par le manager. Les fonctionnaires ont porté plainte. Mais la procédure est restée sans suite. L’un d’eux m’a même avoué qu’il avait subi des pressions insoutenables après avoir saisi la justice. Cette situation démontre clairement le pouvoir de ces personnes», insiste Zaïd.

Pressions
Au mois de juin, le petit groupe de syndicalistes subit un autre revers : l’Union UGTA de la wilaya de Ouargla décide, sans prévenir, de geler la section syndicale. Yassine Zaïd se déplace à Alger pour interpeller personnellement Abdelmadjid Sidi-Saïd. Ce dernier intervient et lève cette décision de gel. Mais le mal est fait puisque la direction d’Eurest profite de la situation pour le licencier officiellement. «Ils ont d’abord tenté d’acheter mon silence avant de me mettre à la porte. Certains cadres m’ont approché pour me faire des propositions salariales très alléchantes. J’ai refusé. Ils ont alors tenté de jouer avec ma conscience. Un jour, le chargé des affaires juridiques m’a expliqué qu’Eurest activait en toute illégalité en Algérie. Selon lui, les autorités algériennes pourraient découvrir le pot aux roses avec la création du syndicat d’entreprise, et si Eurest venait à fermer boutique, j’aurai sur la conscience la mise au chômage de plusieurs centaines de pères de famille», assure-t-il. Mais avant de se voir signifier son licenciement, le syndicaliste est poursuivi en justice par un des cadres de l’entreprise qui l’accuse d’insultes. Yassine Zaïd doit également faire face à une série de plaintes en diffamations, déposées par son ex-patron, d’Eurest, ainsi que par le groupe français Compass, propriétaire de l’entreprise- suite à la création d’un site web. Au mois de novembre 2008, il comparait cinq fois devant un juge pour la même affaire, mais face à différents accusateurs ! De son côté, Bill Joel multiplie les provocations. Le patron d’Eurest déchire le procès-verbal d’installation de la section syndicale devant plusieurs travailleurs. Un geste rapporté à l’époque par la presse mais qui ne fera aucunement réagir l’Union générale des travailleurs algériens de Abdelmadjid Sidi-Saïd.

Solidarité internationale
Yassine Zaïd obtient toutefois le soutien du Syndicat national autonome des personnels des administrations publiques (SNAPAP). Un vaste mouvement de solidarité international prend forme au fil des mois. En décembre 2008, le cas de Yassine est cité dans le rapport annuel des violations des droits syndicaux 2008 de la Confédération syndicale internationale ITUC-CSI. Il obtient le soutien de plusieurs syndicats étrangers, notamment celui de la Confédération française démocratique du travail (CFDT). L’Union internationale des travailleurs de l’alimentation, de l’agriculture, de l’hôtellerie- restauration, du tabac et des branches connexes (UITA) prend la relève et lance la campagne Labourstart qui permet aux internautes d’envoyer des messages de dénonciations sur les boites électroniques des dirigeants d’Eurest et de Compass. Aujourd’hui, Yassine Zaïd a sur le dos une quinzaine de procès. Sur son blog, il fait la confession suivante : «Je ne peux donc vivre tranquille que le week-end quand je suis certain que les huissiers ne viendront pas frapper à ma porte car c’est un jour férié et donc ils ne travaillent pas». Mais il tient plus que jamais à poursuivre son combat. «La liberté syndicale est un droit inscrit dans la Constitution algérienne. Je ne demande rien d’autre que de pouvoir exercer ce droit. Un jour, trois cadres de Compass, deux Britanniques et un Marocain, ont demandé à me voir lors d’une tentative de conciliation. Lors de cette rencontre, qui s’est déroulée à l’hôtel Pétrolier de Hassi Messaoud, l’un d’eux m’a clairement expliqué que personne ne pouvait rien pour moi. Pas même les autorités de mon pays. Je crois que c’est une des pires humiliations que j’ai eu à subir», lâche Yassine, dépité.
T. H.


LA VILLE EST ENTRE LES MAINS DES EXPATRIÉS

Hassi-Messaoud, ville de non-droit

Présents hier aux côtés de Yassine Zaïd, Ali Nouar et Amar Merzoud ont rapporté les conditions dans lesquelles survivent une grande partie des travailleurs algériens employés par les compagnies étrangères. «J’ai découvert l’esclavage à Hassi Messaoud», révèle Amar Merzoud, ancien chef cuisinier chez Eurest. «J’ai travaillé durant des années en plein désert, sur des stations de forage. Les employés des compagnies pétrolières disposaient de tout le confort nécessaire, tandis que nous, membres de l’équipe d’Eurest, étions obligés de vivre sous des tentes. Nous n’avions même pas les moyens de contacter nos familles. Une fois, mon épouse a été hospitalisée durant mon absence. Ce n’est qu’à mon retour chez moi que j’ai appris ce qu’il lui était arrivé», explique Amar Merzoud. Lui aussi a été licencié pour avoir participé à la création du syndicat d’entreprise d’Eurest. «La justice a tranché définitivement en ma faveur, à l’instar d’ailleurs d’une quinzaine de mes collègues. Mais la direction de l’entreprise refuse catégoriquement d’appliquer cette décision», précise-t-il. Cadre comptable dans une entreprise de service pétrolier, Ali Nouar a, lui aussi, été licencié pour avoir tenté de créer une section syndicale. «Le patron de l’entreprise, un expatrié de nationalité égyptienne, m’a créé des problèmes car j’ai révélé un vaste trafic de bentonite. Ce responsable importait cette substance d’Egypte alors qu’elle est disponible en quantité importante en Algérie. Par la suite, j’ai été mis à la porte avec le lancement de la procédure de création du syndicat d’entreprise», explique-t-il. Ali Nouar dénonce, lui aussi, l’absence de l’UGTA de Sidi-Saïd ainsi que le «lâchage» du Parti des travailleurs : «Louisa Hanoune s’est juste contentée d’évoquer notre cas lors du Forum de la télévision. Puis plus rien.»
T. H.

 
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Luttes syndicales  
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