La Vallée du M’zab enlisée dans la violence depuis près d’une année

Une crise à enchâssements

El Watan, 14 juillet 2014

Les équilibres sont-ils définitivement rompus à Ghardaïa ? Depuis plus de huit mois, la vallée du M’zab est enfermée dans une zone de tension violente avec son cortège de morts et de blessés qui aggrave un vieux conflit sur lequel se sont greffés des éléments nouveaux qui complexifient davantage une crise déjà inextricable.

Si le conflit qui mine Ghardaïa tire ses origines du discours idéologique du pouvoir central, stigmatisant la société mozabite dès l’indépendance, il s’est exacerbé, ces dernières années, en prenant une tournure dangereuse soufflant sur le brasier identitaire. S’il est vrai que d’apparence l’opposition violente dans laquelle est engluée la cité mozabite est souvent présentée dans son versant religieux et communautaire, Mozabites-Chaâmbi et ibadites-malékites, les conflits recèlent bien des éléments divers qui s’accumulent au fil des crises et qui constituent le combustible d’une conflagration aux conséquences périlleuses. Le gouvernement avec son démembrement local, dont la mission est d’agir rapidement et en conséquence afin de circonscrire le feu, n’opère plus dans la région et n’arrive toujours pas à endiguer la crise.

Solution policière

Les autorités publiques réagissent par intermittence et limitent leur réponse à une solution policière qui jusque-là a montré ses limites, d’autant que plusieurs acteurs locaux accusent les forces de police de laxisme, voire de parti pris. La crédibilité de ce corps est sérieusement mise en cause. L’envoi des escadrons de la gendarmerie lorsque la violence atteint son paroxysme s’avère également inefficient. Le tout-sécuritaire n’opère plus. Les responsables sécuritaires locaux et centraux refusent d’endosser seuls les responsabilités d’un conflit, ils estiment que la gravité de la situation appelle d’autres solutions. Elles sont d’abord d’ordre politique. Le gouvernement, dont les membres annoncent pompeusement des «plans» de sortie de crise, refuse d’aborder de front la problématique que soulève Ghardaïa dans sa globalité. Les engagements pris par les hautes autorités du pays n’ont pas été respectés.

Impunité et narcotrafic

Le Premier ministre, Abdelmalek Sellal, qui jurait par tous les saints de la vallée qu’il ne quitterait pas la région avant de trouver une solution définitive, n’a plus parlé de ce conflit une fois la présidentielle passée. Cette attitude est fortement ressentie chez les populations locales, qui s’estiment abandonnées par L’Etat. «Où sont vos promesses monsieur Sellal», scandaient des Mozabites, hier, lors de leur sit-in. Les autorités politiques sont-elles à ce point incapables de résoudre une crise locale qui déborde des frontières de la vallée ? Ou bien refusent-elles de donner au conflit une dimension politique qui risque de leur échapper ? Permissives ou complices ? Les habitants de Ghardaïa réclament plus d’Etat et accusent ouvertement le pouvoir d’instrumentaliser la région à des fins occultes.

A l’échec des pouvoirs publics, qui est fortement éprouvé, s’ajoute le sentiment d’impunité. Alors que les violences ont fait jusque-là plusieurs victimes, des dizaines de blessés et des dégâts matériels énormes, aucun des auteurs de crimes n’a été jugé. «Les criminels en liberté et les innocents emprisonnés», crient les citoyens de la vallée. Il est bien curieux d’observer que la justice, si prompte à réagir quand il s’agit de brimer des syndicalistes et les militants de droits de l’homme, traîne le pas dans un cas comme celui de Ghardaïa. La remarque est valable aussi pour les forces de l’ordre qui soumettent la région à un quadrillage policier n’arrivent pas à mettre la main sur les fauteurs de troubles, les commanditaires et les auteurs de crimes.

L’impunité qui règne en maître des lieux encouragée par une administration locale laxiste et dont certains de ses segments sont de connivence avec les réseaux maffieux «rassure» les chasseurs en eaux troubles dont l’objectif est de porter un coup fatal à une organisation millénaire et faire régner le désordre, terrain favorable à toutes sortes de trafics, notamment celui de la drogue. «Le M’zab reste une étape historique sur les routes sahariennes. L’affaiblissement de l’organisation d’une société fait la part belle aux trafiquants et aux trabendistes, des acteurs de cette économie informelle née précisément de l’absence d’un projet économique de développement. Tout cela explique combien il est nécessaire pour nombre de prédateurs de briser l’organisation sociale susceptible de faire barrage à une gestion dérégulée de la région», observe Fatma Oussedik.

Il suffit d’écouter attentivement cette sociologue spécialiste de la question qui a passé son temps à éclairer l’opinion et à alerter les autorités du pays sur les menaces qui guettent non seulement le M’zab mais au-delà, pour comprendre la tragédie qui se joue à Ghardaïa.

Le jeu trouble des salafistes

Pendant que la vallée du M’zab est prise dans une spirale infernale qui dure déjà depuis quelques années, une nouvelle strate aussi redoutable que dangereuse s’est greffée à la couche des éléments constitutifs de la crise : le mouvement salafiste. L’apparition soudaine de ce courant religieux radical, qui contrôle des mosquées, exacerbe les tensions. Son discours à l’égard du rite ibadite est d’une virulence rare. «Le grand problème vient des salafistes qui nous empoisonnent la vie, il se pose avec une certaine acuité ici. Ce mouvement posera de sérieux problèmes dans toute l’Algérie. Il est aussi contre l’imam Malek», explique Mohamed Djelmami, une des figures locales. L’islamologue, Zaim Khenchlaoui confirme cette thèse.

«Désormais tout le monde peut constater que là où il y a du salafisme il y a des crises, des larmes, du sang et des morts, que ce soit à Ghardaïa ou ailleurs. Son principal objectif est de détruire l’islam et les musulmans. C’est sa feuille de route. Il s’agit d’un processus d’éradication du principe même du vivre-ensemble ayant fait, jadis, la splendeur de l’islam à Grenade, Cordoue, Alger, Tlemcen et à Constantine où juifs, chrétiens et musulmans vivaient côte à côte en parfaite symbiose», analyse-t-il.
Hacen Ouali

Les services de sécurité régulièrement pointés du doigt à Ghardaïa
Gendarmes et policiers mettent en cause des «groupuscules incontrôlables»

Ghardaïa n’arrive toujours pas à renouer avec la paix. Samedi dernier, des échauffourées ont encore une fois opposé des groupes de jeunes aux unités de la Gendarmerie nationale, désormais positionnées comme un mur séparant la communauté mozabite du reste des habitants de la ville.

Les promesses des autorités de rétablir l’ordre après l’élection présidentielle sont restées vaines et la population continue à subir les actes de violence des uns et des autres, qui s’accusent mutuellement mais s’accordent à imputer la responsabilité du statu quo aux autorités qui, selon eux, n’arrivent toujours pas à restaurer l’autorité de l’Etat en arrêtant et en présentant devant la justice les auteurs des actes de violence qui ont causé la mort d’une dizaine de personnes, des blessures à de nombreux citoyens et la destruction de 750 locaux commerciaux et habitations.

Contactés, les services de la police et de la Gendarmerie nationale rejettent catégoriquement ces accusations et mettent en avant «les efforts consentis pour rétablir l’ordre dans des conditions extrêmement difficiles aux conséquences tragiques, puisque le plus grand nombre des blessés se compte dans nos rangs». Les deux institutions évoquent «une stratégie commune de retour vers la normalisation de la situation à travers la lutte contre la violence, mais aussi une large sensibilisation de la population locale sur la nécessité de travailler pour le développement de la ville».

Pour des sources proches de la wilaya, ce plan englobe «l’aspect sécuritaire préventif, mais aussi socioculturel».
Il est question de s’attaquer directement aux fauteurs de troubles, qui représentent une petite minorité sur laquelle les notables n’arrivent pas à avoir de contrôle. A court terme, un réseau de télésurveillance sera mis en place dans la ville, parallèlement au renforcement des éléments chargés de lutter contre la cybercriminalité, source de manipulation et de propagation de la fitna (discorde). En outre, les autorités ont lancé une opération de prise en charge des victimes des violences. Ainsi, «sur 881 dossiers d’habitations déclarées incendiées, plus de 80% ont été pris en charge. Il en est de même pour les 548 commerces déclarés incendiés ou saccagés».

Pour ce qui est du volet sécuritaire, Gendarmerie et Sûreté nationales mettent l’accent sur «les efforts consentis depuis des mois» sur le terrain «au prix de nombreux blessés». Le commandant du groupement de la Gendarmerie nationale de la wilaya de Ghardaïa, le colonel Raoune, a affirmé : «Des moyens humains et matériels conséquents ont été mis en place pour assurer la sécurité des biens et des personnes, mais aussi pour faciliter le rapprochement entre les communautés. Des actions de sensibilisation ont été menées, avec l’aide et la collaboration des associations locales, mais aussi avec des notables représentés au sein du conseil El Kourti, la plus haute instance mozabite. Nous pourrions régler définitivement cette crise, pour peu que chacun y mette du sien. Nos éléments ont évité le pire en stoppant des groupuscules qui voulaient s’attaquer à des jeunes des autres quartiers. Lors de l’intervention, nous avons enregistré de nombreux blessés dans nos rangs, dont deux ont perdu un œil. C’est vous dire que notre mission n’est pas aussi facile qu’elle paraît. Il faut reconnaître que la majorité des Mozabites et des autres habitants de Ghardaïa sont contre ce qui se passe et c’est grâce à eux que la situation n’a pas dégénéré. Mais il reste encore ces groupuscules incontrôlables qui surgissent pour semer la discorde.»

L’officier rejette toutes les accusations de «laxisme» portées à l’encontre de ses éléments : «Ces deux derniers jours, pour ne parler que de ceux-là, nous avons procédé à l’arrestation d’une dizaine de personnes, qui ont été déférées devant le tribunal de Ghardaïa pour des actes de vandalisme et d’agression. Pour ce qui est des actes d’homicide, il faut des enquêtes solides qui nécessitent des procédures parfois un peu longues, surtout lorsque le crime est commis sans témoin. Nous ne pouvons pas agir sans une procédure complète. Il faut être certain qu’aucun auteur d’acte criminel ou délictuel n’échappe aux filets de nos éléments, dont la mission s’arrête devant le tribunal.»

Abondant dans le même sens, le chargé de communication de la Sûreté nationale, Djillali Boudalia, évoque une stratégie basée sur la rigueur et la proximité : «Un dispositif humain doté de moyens conséquents a été mobilisé sur le terrain de jour comme de nuit. Ce qui a permis d’élucider de nombreuses affaires de crime, dont les auteurs ont été déférés devant la justice. Durant ces dernières échauffourées, une dizaine de personnes ont été arrêtées et présentées au parquet pour troubles à l’ordre public et actes de violence.» Pour le divisionnaire, «les policiers n’ont ménagé aucun effort pour agir conformément à la loi et arrêter les auteurs des actes de vandalisme et de destruction des biens d’autrui».
Une vidéo jette le trouble

Une vidéo montrant des gendarmes en tenue en train de «saccager» un véhicule de couleur rouge à Ghardaïa fait, depuis quelques jours, un buzz sur la Toile. Contacté, le commandant du groupement de la gendarmerie de Ghardaïa, le colonel Raoune, dit «ne pas avoir» donné d’importance à cet enregistrement, parce que, selon lui, «c’est de la pure manipulation».

«Nous avons pris connaissance de cette vidéo et lorsque vous la regardez bien vous vous rendez compte que son contenu n’a rien à voir avec les commentaires de ceux qui l’ont diffusée. En fait, ce véhicule était déjà saccagé et le capot du moteur ouvert lorsque les gendarmes sont arrivés sur les lieux. Ils avançaient doucement parce qu’ils avaient peur qu’il s’agisse d’un piège. On voit même l’un d’entre eux donner des coups, avec un bâton, sur le moteur. Mais à aucun moment, nous ne voyons un des gendarmes en train de casser. Raison pour laquelle nous ne lui avons pas donné d’importance. Nous avons d’autres missions plus importantes que de nous focaliser sur une vidéo basée sur la manipulation», explique le responsable.

Salima Tlemçani

 
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M'zab: Qui provoque les affrontements?  
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