Le M ’zab livré à la violence depuis des mois : L’Etat face à ses responsabilités

El Watan, 17 mars 2014

Youcef Yousfi, Premier ministre par intérim, en déplacement hier à Ghardaïa, a fait la énième promesse au nom du gouvernement de rétablir la sécurité dans la région. L’activité dans la vallée du M’zab est paralysée pour la cinquième journée consécutive et de nouveaux heurts
ont été enregistrés.

La visite, hier à Ghardaïa, d’une importante délégation gouvernementale présidée par le Premier ministre par intérim, Youcef Yousfi, n’a pas ramené le calme. Alors que les familles des trois personnes décédées la veille n’ont pas encore enterré leurs morts, plusieurs quartiers de la ville brûlent et les affrontements continuent.

Selon notre correspondant sur place, les affrontements se poursuivaient dans plusieurs coins de la ville, pendant que des milliers de citoyens, venus notamment des quartiers malékites, ont marché vers le siège de la wilaya où les responsables locaux étaient en réunion avec le Premier ministre et son équipe. En plus des dizaines de maisons et commerces qui ont pris feu, les locaux de trois concessionnaires automobiles, à savoir Kia, Peugeot et Hyundai ont été ravagés par les flammes.

Les milliers de manifestants, qui ont traversé la ville, ont réussi à forcer le portail de la wilaya et à défoncer les portes de la résidence du wali où ont lieu les conciliabules entre autorités locales et délégation ministérielle. Seule la diplomatie du ministre de l’Intérieur, qui s’est incliné devant la maman d’une des victimes, a réussi à calmer la foule.

Comme premières mesures, le ministre de l’Intérieur, Tayeb Belaïz, a annoncé l’arrivée de nouveaux renforts de policiers et gendarmes dans la ville pour hier soir. Le membre du gouvernement, dont c’est la deuxième visite en deux mois, a indiqué que des agents de maintien de l’ordre devaientt être acheminés de plusieurs régions du pays. En parallèle, le ministre a ordonné «une enquête pour identifier les auteurs et déterminer les circonstances du décès des trois jeunes» tués la veille dans le quartier Hadj Messaoud.

De nouvelles promesses du gouvernement

Même si le directeur général de la Sûreté nationale, Abdelghani Hamel, n’a pas fait partie de la délégation qui a accompagné Youcef Yousfi, il a décidé d’envoyer une «équipe composée d’éléments de la police scientifique» pour enquêter sur le décès des trois jeunes, samedi soir. Sur le plan purement politique, la délégation gouvernementale a reçu, dans la matinée, les élus de la région avant de s’entretenir avec les «notables» des deux communautés, malékite et mozabite. Les délégations des deux côtés ont demandé à être reçues à part, estimant que le climat n’est pas favorable à une discussion directe.

«Il faut dépasser les dissensions. Il ne faut plus voir le passé, mais regarder le présent et vers l’avenir. L’Etat prendra tous ses engagements en matière de sécurité et de développement économique», aurait déclaré Youcef Yousfi, selon des propos rapportés par l’AFP qui a interrogé un notable. «Dans les jours qui viennent, les ministres concernés se déplaceront à Ghardaïa pour s’occuper de ces questions afin que vous ne vous préoccupiez que du développement économique de la région», ajoute encore la même source.

La classe politique, inquiète de la reprise des hostilités dans la vallée du M’zab, exprime son inquiétude. Le Parti de la liberté et de la justice (PLJ) appelle les sages de la région à la retenue, tandis que la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (LADDH) met en cause la responsabilité du wali, le ministre de l’Intérieur, le DGSN et les responsables locaux qu’elle appelle à la démission.
Il reste que malgré ce déploiement sécuritaire et les nombreuses visites de membres du gouvernement, les affrontements, de plus en plus violents, ne cessent pas. Le ministère de l’Intérieur a déployé, en janvier, près de 6000 policiers et gendarmes. Résultat : rien n’a changé. Les affrontements entre les deux communautés ont fait au moins 8 morts depuis janvier dernier. En début de soirée, les habitants de la vallée du M’zab retenaient leur souffle. Ils ont peur de nouvelles incursions, surtout que de nombreux témoignages indiquent que des gens encagoulés surgissent des oasis environnantes et attaquent de nuit.
C’est à se demander où est l’Etat dans une zone géographiquement bien cernée.


Les trois victimes «tuées avec des armes artisanales» :

Les premières informations obtenues après l’autopsie effectuée sur les corps des trois victimes tombées, vendredi dernier, à Ghardaïa, font état «d’une mort occasionnée par des bouts de ferraille de même type et de même calibre». Ce qui prouve, expliquent des sources proches de l’enquête, que «les auteurs ont utilisé un ‘‘propulseur’’ pour transformer ces bouts de fer en projectiles létaux.

En clair, ils ont fabriqué des armes artisanales en utilisant comme munition des bouts de fer». Pour l’instant, «les investigations sont menées par une équipe de la police scientifique dépêchée d’Alger et les résultats seront connus au cours des prochaines heures pour peu que l’ordre soit rétabli dans les quartiers où les victimes sont tombées, afin de permettre l’audition des témoins oculaires et l’interpellation des suspects».

Dans un communiqué rendu public hier matin, la Direction générale de la Sûreté nationale a précisé que «les enquêteurs sont en train d’auditionner toutes les personnes à même d’apporter des éléments de réponse» à ces crimes. Contactés, des habitants de la région affirment que les échauffourées ont eu lieu dans les quartiers arabes de Hadj Messaoud, où deux victimes sont tombées, et de Mermed, où un citoyen a succombé à ses blessures, dans les mêmes circonstances.

«Tout a commencé lorsque des policiers sont venus interpeller des personnes soupçonnées d’avoir participé, la veille, à des actes de vol et de destruction de biens d’autrui. Des groupes de jeunes les ont empêchés de pénétrer les lieux. Ils les ont accueillis avec des jets de pierres et de cocktail Molotov. Dans les ruelles, certains groupes de délinquants se sont mêlés à la foule. Ils ont transformé les quartiers en lieu de bataille.

Les policiers n’étaient pas suffisamment nombreux pour maîtriser la situation. Mais dans l’anarchie, trois citoyens sont touchés par les tirs de snipers nichés sur les terrasses et qui tiraient avec des propulseurs métalliques. Au début, tout le monde pensait que les victimes étaient des policiers. Mais la nouvelle a fait l’effet d’une bombe. Il est certain que derrière ces échauffourées, il y a des personnes malveillantes qui veulent pousser au pourrissement en dressant une partie de la population contre une autre.

Il ne faut plus parler de problème entre Mozabites et Arabes, mais plutôt de maffia qui veut enflammer Ghardaïa», lance un médecin urgentiste de l’hôpital de la ville. Selon lui, «le plus grand nombre» de blessés admis aux services des urgences se compte parmi les policiers. Il affirme : «Pourquoi ne sont-ils pas aidés par des renforts pour libérer ces lieux de non-droit devenus des citadelles imprenables par la volonté des gros bonnets de la drogue et des trafics en tout genre ?

Tout le monde sait que le dispositif de sécurité mis en place depuis le début des événements a fait chuter la contrebande et le trafic de drogue. Il fallait desserrer l’étau en créant une situation de non-droit. C’est cela l’objectif recherché par les fauteurs de troubles. Tous les notables de la région, qu’ils soient ibadites ou autres, sont contre ce qui se passe.». Un cri du cœur, partagé par d’autres sources, surtout parmi le corps médical mis sous la pression des événements. 
Salima Tlemçani

Ali Boukhlef


L’intrigante absence de Abdelghani Hamel

L’escalade de la violence à Ghardaïa a suscité le déplacement inopiné, dans la nuit de samedi à dimanche, du Premier ministre par intérim, Youcef Yousfi, en compagnie du ministre de l’Intérieur et des Collectivités locales, Tayeb Belaïz, et du commandant de la Gendarmerie nationale, le général de corps d’armée, Ahmed Bousteila.

Officiellement, l’objectif de cette mission est de «s’enquérir» de la situation et «prendre les mesures nécessaires pour mettre un terme aux douloureux événements» qui perdurent depuis des mois, en dépit des renforts dépêchés par la police pour sécuriser les biens et les personnes. Cette délégation a cependant suscité de lourdes interrogations, en raison de l’absence remarquée du directeur général de la Sûreté nationale, Abdelghani Hamel, qui s’est contenté d’envoyer un «représentant». Contacté, le directeur de la communication de la DGSN a expliqué que le patron de la police était «en mission», pas à l’étranger, mais à l’intérieur du pays. «Son agenda était programmé depuis mercredi, il ne pouvait pas annuler à la dernière minute son programme», a affirmé le porte-parole du DGSN. Quelle mission peut être plus importante que les graves événements qui endeuillent depuis des semaines les habitants de Ghardaïa ? La réponse est impossible à obtenir auprès de la DGSN, dont les éléments ont du mal à instaurer la sécurité dans les quartiers de la ville de Ghardaïa.

Depuis vendredi dernier, ils sont devenus les principales cibles des attaques à coups de jets de ferrailles et de cocktails Molotov, faisant des dizaines de blessés, dont quatre uniquement durant la matinée d’hier. Parmi eux, certains sont grièvement atteints, comme ce jeune qui a perdu un œil, après avoir reçu un bout de fer. L’absence injustifiée du patron de la police, en ces moments très difficiles, n’a aucune justification si ce n’est cette mésentente dont parlent certains milieux entre lui et le ministre de l’Intérieur, Tayeb Belaïz, ou encore entre lui, et le tout nouveau chef de cabinet de la Présidence, Ahmed Ouyahia. Dans la crise que traverse Ghardaïa, les services de police sont les plus visés et surtout les plus accusés pour leur incapacité à rétablir l’ordre. La présence de leur premier responsable sur les lieux, non seulement pour soutenir ses équipes sur le terrain, mais aussi pour rassurer les populations, était plus qu’urgente. Les priorités de Abdelghani Hamel seraient-elles ailleurs qu’à Ghardaïa ?
Salima Tlemçani

 
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