Après trois semaines de heurts violents

Le calme revient dans la vallée du M ’zab

Ghardaïa. De notre envoyé spécial
El Watan, 29 janvier 2014

Après une suspension d’activité qui a duré trois semaines, le mythique marché de Ghardaïa a retrouvé l’animation dans la journée d’hier. La méfiance demeure néanmoins entre les deux communautés en conflit en attendant des solutions durables aux confrontations cycliques.

 

La vallée du M’zab amorce un retour au calme, sans pour autant retrouver une totale sérénité tant la tension est encore perceptible. Les quartiers mozabites ont renoué avec la vie après que les commerçants aient levé, hier, leur grève. Le mythique marché de Ghardaïa et les ruelles commerçantes fourmillent de monde après un arrêt des activités qui a duré près de trois semaines. Mais l’appréhension se lisait sur les visages en raison des tragiques événements qui ont plongé la ville dans une violence inouïe. La crispation est palpable sur la ville. Les habitants craignent une reprise des hostilités. Signe d’absence de garantie d’un retour à la stabilité.
«Nous avons vécu une période tragique, des affrontements violents causant la mort de citoyens. Des maisons et des magasins ont été vandalisés. On ne guérit pas facilement de ces événements. Tant que la sécurité n’est pas instaurée, le risque de voir se rallumer la flamme de la violence est fortement présent», témoigne un commerçant mozabite.

Des comités de vigilance mozabites et arabes, mis en place lors des journées d’affrontements, continuent de surveiller leurs quartiers respectifs. Plusieurs personnes des deux communautés divergent encore sur les raisons qui ont déclanché les événements ; elles sont par contre unanimes à évoquer avec insistance le manque de sécurité.
Dans ce climat tendu, la médiation directe peine à se mettre en place, alors que des acteurs locaux se disent «disposés à œuvrer pour un retour au calme». Les autorités locales n’arrivent toujours pas à jeter des passerelles entre les protagonistes en vue de parvenir à une «paix» durable. Ils sont accusés au mieux d’«inertie», au pire de «manque de volonté» de s’attaquer aux vraies raisons des violences.
Le wali de Ghardaïa, fraîchement nommé, semble dépassé par les événements, laissant le terrain aux forces de sécurité pour le «maintien de l’ordre», jugé précaire par les populations. Ces dernières déplorent «l’inefficacité» du déplacement du Premier ministre, Abdelmalek Sellal, dans la wilaya. Les notables des deux communautés parlent d’une visite «strictement protocolaire» : les raisons de la crise n’ont pas été évoquées afin de prendre ensuite les mesures nécessaires.

Cependant, Ghardaïa a tout de même vécu la journée d’hier dans le calme, malgré la tenue du procès de quatre Mozabites accusés de «participation à un rassemblement armé» et d’«intention de participation à un rassemblement» ; ils ont été condamnés à deux mois de prison avec sursis. Une «victoire», selon leurs avocats, qui entendent introduire un pourvoi en cassation.
Dans l’après-midi, les familles des détenus de la communauté arabe ont organisé un rassemblement devant le tribunal pour demander la libération de leurs proches arrêtés.

Une commission d’enquête indépendante

Dans ce climat de «méfiance», le Front des forces socialistes (FFS), fortement implanté dans la vallée du M’zab, a pris l’initiative de tenter une médiation entre les deux camps opposés. Une mission parlementaire, conduite par le premier secrétaire du parti, Ahmed Betatache, s’est déplacée à Ghardaïa, lundi soir, pour prendre langue, séparément, avec les notables ibadites et chaâmba afin de «comprendre» ce qui s’y passe.

Lors d’un point de presse au siège de la fédération de Ghardaïa en compagnie du député Mustapha Bouchachi, Ahmed Betatache a lancé un «appel au calme car la sérénité est aujourd’hui une priorité pour ensuite situer les responsabilités». Le premier secrétaire du FFS a relevé «une défaillance des pouvoirs publics et des forces de sécurité» dans la gestion de la crise. «Il y a eu une défaillance manifeste des forces de sécurité et, finalement, la visite de Sellal a été un échec», a-t-il constaté. Pour Betatache, il est «indispensable de situer les responsabilités et de voir où se trouve celle du pouvoir pour éviter qu’à l’avenir, ce genre d’événements malheureux se répètent. Le ministère de l’Intérieur n’a pas tenté de résoudre la crise à ses débuts ; le retard pris par les forces de sécurité dans leur intervention a aggravé la situation».

Il a par ailleurs indiqué que son parti a introduit un projet de mise en place d’une commission d’enquête parlementaire, mais il craint que la demande butte sur le refus du bureau du Parlement de l’enregistrer. «Le bureau de l’APN ainsi que les groupes parlementaires sont interpellés pour répondre favorablement à notre demande. Leur responsabilité est historique et morale», a lancé le responsable du FFS. Interrogé sur l’analyse que fait son parti des événements qui ont secoué la vallée du M’zab, Betatache n’a pas exclu «des arrière-pensées politiques liées à l’élection présidentielle». c’est dans ce sens que son collègue Mustapha Bouchachi a estimé que ce qui s’est passé durant plus d’un mois à Ghardaïa «est dangereux pour l’Algérie et l’unité nationale ; c’est pour cela qu’il ne faut pas tourner la page de ces événements sans situer les responsabilités devant les Algériens». Pour lui, la solution n’est pas d’ordre sécuritaire, mais passe par le dialogue.

Cependant, le pouvoir a muselé la société civile qui pourrait arbitrer les conflits de ce genre. M. Bouchachi estime que le pouvoir a «perdu toute crédibilité» et qu’«il n’est pas dans ses priorités d’apporter des solutions justes et durables aux crises que vivent les Algériens ; il est occupé à se donner les moyens lui permettant de se maintenir plus longtemps. Et c’est pour cette raison que nous exigeons la mise en place, rapidement, d’une commission d’enquête indépendante pour déterminer et situer les responsabilités». Bouchachi a saisi l’occasion pour charger le pouvoir «autoritaire» dont, selon lui, «la responsabilité est entièrement engagée».
En somme, la vallée du M’zab semble sortir graduellement de la rude épreuve à laquelle elle a été soumise. Mais l’Etat est plus que jamais interpellé. «Les autorités du pays doivent méditer sérieusement sur ces événements. Il est de leur responsabilité d’assurer la sécurité des citoyens et de leurs biens. On ne veut plus de vœux pieux», a déclaré un sage de la vallée. 
Hacen Ouali

 
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