Ahmed Edabir. Amenokal de l’Ahaggar

«Si nous ne contrôlons pas nos jeunes, d’autres le feront à notre place»

El Watan, 5 novembre 2014

Il y a quelques jours, les chefs de tribu et les notables de l’Ahaggar ont interpellé leur amenokal sur la situation socioéconomique à Tamanrasset. Ils ont tiré la sonnette d’alarme sur les difficiles conditions de vie de leur communauté, confrontée à des problèmes de gestion de la collectivité locale. Ils ont dénoncé l’état des routes, la situation catastrophique de leur seul hôpital, l’absence de prise en charge du cancer, une maladie en pleine explosion, mais aussi les projets de réalisation de puits pour l’irrigation et le cheptel, financés mais non concrétisés.
En bref, ils ont dressé un tableau noir de la gestion de cette wilaya, où les jeunes ont du mal à se faire une place dans un milieu où la drogue, la contrebande, l’émigration clandestine, le sida, le risque de l’épidémie d’Ebola, mais aussi le terrorisme sont devenus des activités lucratives qui menacent l’équilibre de la société. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, l’amenokal Ahmed Edabir évoque sa rencontre avec les chefs de tribu, leur colère et leur déception face aux promesses non tenues par les autorités locales. Il met en garde contre toute volonté d’ignorer les revendications de sa communauté et interpelle les plus hautes autorités du pays.

-Il y a quelques jours, vous avez tenu une réunion avec les notables et les chefs de tribu de l’Ahaggar, dont vous êtes l’amenokal. Qu’est-ce qui a motivé cette initiative ?

Cette réunion a été organisée à la demande des chefs de tribu. J’étais à Alger lorsque certains d’entre eux, m’ont appelé pour m’exiger une rencontre pour exposer les problèmes auxquels ils font face depuis longtemps.

-La même réunion a pourtant eu lieu il y a moins de deux ans, au cours de laquelle les Touareg ont fait état de leurs préoccupations. N’y a-t-il pas eu de réponses de la part des autorités ?

Effectivement, il y a moins de deux ans, j’ai pris l’initiative de regrouper les notables de la région afin de discuter des problèmes auxquels ils font face. Ils sont tous venus et vous vous rappelez que les préoccupations, surtout socioéconomiques, étaient déjà assez importantes. J’ai alerté les autorités sur la situation qui ne cessait de se dégrader. Des promesses nous ont été faites, mais sur le terrain, nous n’avons rien vu venir. Raison pour laquelle les notables ont exigé une autre réunion, afin de tirer la sonnette d’alarme et interpeller une dernière fois les autorités.

-Quels sont ces problèmes ?

C’est un tout. La wilaya a obtenu des budgets importants, pourtant, sur le terrain, rien ne se fait. Je peux vous citer le cas des routes impraticables, alors que les marchés de réalisation de plusieurs tronçons ont été donnés à un privé qui, depuis deux ans, n’a absolument rien fait. L’hôpital n’a d’hôpital que le nom, vu son état. Il manque de tout. Pas d’équipements, pas de médecins spécialistes, pas de médicaments et les soins sont loin d’être ceux dont bénéficient les gens du Nord. Il y a aussi le problème des constructions illicites qui poussent comme des champignons au vu et au su de tous. Des villas, pour ne pas dire des châteaux, naissent un peu partout dans une illégalité absolue.

Encouragés par le silence des autorités, les propriétaires construisent sans aucun document administratif, créant des quartiers entiers autour de la ville sans existence légale. Tamanrasset est devenue méconnaissable. Il y a plus de deux ans, l’Etat a financé la réalisation de 1049 puits destinés aux éleveurs et aux agriculteurs. L’argent a été versé, mais sur le terrain aucun puits n’a été réalisé. Où sont-ils ? Pourquoi ne contrôle-t-on pas les finances publiques ? Comment peut-on continuer à tolérer de telles situations ? Vous savez qu’à Tamanrasset, les effets des essais nucléaires français se traduisent quotidiennement par des cas de cancer.

C’est la ville du Sud la plus touchée par cette maladie, alors que les centres de dépistage et de prise en charge n’existent pas. Les malades les plus chanceux se déplacent au Nord, mais la plus grande majorité souffre dans le silence, jusqu’à la mort. L’épidémie d’Ebola est à nos portes et nous ne savons pas quoi faire. Les populations se déplacent, ne croyez surtout pas que la frontière est une porte que nous pouvons fermer à clé ; elle est aussi perméable qu’avant et rien n’indique que demain, des malades porteurs de cette maladie n’arriveront pas dans la ville. Il n’y a aucune campagne de sensibilisation pour préserver la population de cette épidémie.

-Qui en est responsable ? Les autorités locales ou centrales ?

L’Etat a mis un budget colossal pour le développement de la ville, mais sur le terrain nous ne voyons rien. Cela veut dire qu’il y a un problème au niveau local. Les autorités ne contrôlent rien ; elles donnent de l’argent à des sociétés privées sans vérifier si celles-ci l’utilisent à bon escient. Nous avons un Etat qui fournit beaucoup d’efforts et met des moyens financiers et matériels importants pour améliorer le cadre de vie à Tamanrasset, mais au niveau local, rien ne fonctionne… Ce qui suscite la colère de la population, qui attend avec impatience une amélioration de son cadre de vie. Nous avons attiré l’attention des pouvoirs publics afin qu’ils réagissent. Les discussions avec le Premier ministre tournaient autour de ces problèmes et des promesses de prendre des mesures nous ont été faites. Nous avons pris acte et nous espérons qu’elles seront concrétisées dans les plus brefs délais.

-Il y a deux ans, vous aviez eu les mêmes promesses…

Effectivement, nous avons eu les mêmes promesses. Mais sachez qu’aujourd’hui, la situation n’est plus ce qu’elle était. La population ne veut plus attendre. Elle a pris acte des engagements du Premier ministre, mais elle s’est donné un délai au-delà duquel elle ne pourra plus attendre. Je ne peux savoir de quelle manière elle va réagir. Ce qui est certain, c’est qu’elle n’entend plus se taire sur ce qui se passe à Tamanrasset.La situation fait très peur. Si aucune mesure n’est prise pour mettre un terme à cette situation, je serai dans l’obligation d’abandonner mon statut d’amenokal. Je ne pourrais plus répondre de ce qui pourrait avoir lieu.

-Pourquoi ce sentiment de peur et d’inquiétude ?

Oui, nous avons très peur. La situation nous inquiète. Aujourd’hui, il est difficile d’avoir l’œil sur nos jeunes. C’est une génération qui ne vit pas dans un enclos, elle voit ce qui se passe ailleurs à travers internet et la parabole. Il est difficile de la maintenir éloignée de ce qui se passe aux alentours, à nos frontières. Il faut que l’Etat intervienne pour mettre les moyens nécessaires à même d’améliorer les conditions de vie, afin que notre jeunesse ne bascule pas. J’insiste beaucoup sur ce volet, parce qu’il constitue le garde-fou de notre jeunesse. Celle-ci ne demande qu’à vivre bien, comme tous les autres jeunes. Ils ne veulent pas vivre l’injustice et espèrent avoir un travail et un toit. Ils n’ont aucune animosité envers leur Etat. Ils sont Algériens, comme tous les autres Algériens. Pour l’instant, ils respectent l’institution que je représente parce qu’ils estiment qu’elle est représentative, mais jusqu’à quand ? Lorsqu’ils voient que l’amenokal n’est pas écouté ni impliqué dans la gestion de leur ville, comment vont-ils continuer à nous respecter ? Ils finiront par aller vers des moyens d’expression brutaux. Si nous ne contrôlons pas nos jeunes, d’autres le feront à notre place.

-Pensez-vous qu’un wali qui a failli dans sa gestion de la crise à Ghardaïa puisse réussir dans une wilaya comme Tamanrasset ?

Je n’ai pas à dire si le wali est bien ou non. Seulement, je peux affirmer que Tamanrasset est la wilaya la plus difficile à gérer en raison de son immensité et de la situation à ses frontières. Dieu merci, grâce à notre armée, la situation est plus ou moins maîtrisée, puisque depuis peu, l’étau s’est resserré sur la bande frontalière. Le problème de Tamanrasset est lié à la gestion des projets de développement. Les moyens existent, mais ce sont ceux qui doivent les gérer qui sont défaillants. Par leur gestion, ils suscitent le mécontentement et la colère de la population.

Salima Tlemçani

 
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M'zab: Qui provoque les affrontements?  
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