Ils ont animé une conférence-débat vendredi soir au siège du RCD

Le réquisitoire des Mozabites

Par : Arab Chih, Liberté, 20 juillet 2014

Me Salah Dabouz, responsable au sein de la Laddh, n’a pas mâché ses mots. “Le pouvoir en place assume l’entière responsabilité de ce qui se passe à Ghardaïa.
Ce n’est pas un conflit communautaire, mais un plan pour mettre le feu à Ghardaïa (…)”.

“La situation à Ghardaïa est précaire et très dangereuse. La haine s’est installée et je vois qu’elle s’installe durablement. Le problème s’aggrave et devient de plus en plus communautaire. Il faut de grands efforts pour arriver à la réconciliation. S’il y a une chose à reprocher au pouvoir c’est d’avoir laissé un petit conflit perdurer jusqu’à devenir un problème ethnique grave.” Visiblement choqué par le malheur qui frappe sa ville depuis huit longs mois, Noureddine Daddi-Nounou, membre actif de la société civile et du Comité de coordination et de suivi (CCS) s’est, à l’occasion d’une conférence- débat animée avec Me Salah Dabouz, vendredi soir au siège du RCD à Alger, indigné tout en faisant part de ses craintes de voir la situation atteindre le point de non-retour. “Nous lançons un cri de détresse au peuple algérien pour nous aider à mettre fin à cette tragédie”, lâche-t-il encore.

Convaincu qu’on a délibérément poussé au pourrissement, le militant associatif n’a pas hésité à pointer un doigt accusateur vers “des décideurs qui refusent de donner l’ordre au moment opportun”. “Les gens sont convaincus qu’il y a un plan derrière”, assène-t-il. “Le Premier ministre, le ministre de l’Intérieur, son collègue de la Justice, le DGSN, le patron de la gendarmerie sont tous venus à Ghardaïa et à plusieurs reprises. Rien n’a été fait. Il y a défaillance des services de sécurité. Je parle de ceux qui commandent et non pas des troupes”, insiste-t-il encore.

Une analyse que partage entièrement Me Salah Dabouz qui, lui aussi, n’a pas mâché ses mots. “Le pouvoir en place assume l’entière responsabilité de ce qui se passe à Ghardaïa. Ce n’est pas un conflit communautaire mais un plan pour mettre le feu à Ghardaïa (…) Cette anarchie qui règne à Ghardaïa, est créée et entretenue au niveau central”, dénonce-t-il non sans jeter un véritable pavé dans la mare en révélant que des policiers ont tué trois citoyens. “On parle de 11 victimes mais en réalité il y en a 14. Il y a eu trois Algériens tués, le
15 mars dernier, au quartier Hadj-Messaoud, par des policiers qui ont fait usage de balles réelles. La vidéo a fait le tour du monde. Un de nos militants,Yacine Zaïd, s’était rendu dans la région pour faire une enquête”, explique-t-il.

Autre information importante fournie, cette fois-ci, par M. Daddi-Nounou : tous ceux qui ont eu à gérer cette crise ont bénéficié de promotion. “Notre ancien wali a été permuté avec son homologue de Tamanrasset. Le directeur de la sûreté de wilaya est promu en faisant son entrée dans le cabinet du DGSN, Abdelghani Hamel. Idem pour le directeur de la police judiciaire qui s’est retrouvé directeur de sûreté de la wilaya de Laghouat et le responsable local de la gendarmerie, un lieutenant-colonel, promu au grade de colonel”, énumère-t-il. Fait important : les deux conférenciers ont énergiquement récusé la thèse du pouvoir qui voulait faire passer la crise de Ghardaïa pour un conflit intercommunautaire. “Le problème n’est pas entre les Mozabites et les Arabes, même si par le passé il y a eu souvent des escarmouches entre les deux parties”, remarque le militant associatif qui reproche aux autorités de vouloir en finir avec l’organisation ancestrale dans la vallée du M’zab. “Nous avons une organisation ancestrale qui régit la ville. Apparemment, les autorités, sans qu’elles le disent ouvertement, ne veulent pas de cette organisation et elles sont en train de tout faire pour la casser. Pourtant, elle permet aux gens de vivre paisiblement et de se prendre en charge. Elle a permis de trouver des solutions aux problèmes du chômage et du logement”, dénonce-t-il avant d’enchaîner : “Nous, nous ne vivons pas aux crochets de l’État. Il y a un renversement de l’échelle des valeurs. Le travail est maudit et la sous-culture de l’argent facile, du clientélisme, du népotisme s’est incrustée dans le corps social. On y a introduit un système maffieux, des lobbies, des relations douteuses, privilèges, etc. Le Mozabite se trouve en porte-à-faux avec ces nouvelles valeurs maffieuses. Les choses se sont compliquées depuis quelques années.” Autre grief retenu par le membre du CCS contre le pouvoir : son acharnement à se donner des interlocuteurs sur mesure. Selon lui, le chef d’état-major de la Gendarmerie nationale, le secrétaire général du ministère de l’Intérieur et un représentant de la DGSN, qui ont tous exercé par le passé à Ghardaïa et qui y ont des relais, sont, depuis trois jours, dans la capitale du M’zab avec pour mission de “se constituer des partenaires”. “Ils se trompent de feuille de route et sont en train de fabriquer des Abd Rabo, Hanane El-Shaarawy, etc”, assène-t-il. “La société civile refuse cette solution et ne veut pas de pacte de conciliation entre les deux communautés”, insiste-t-il.
La solution alors ? “On réclame l’application de la loi et que l’État assume ses responsabilités régaliennes, c’est-à-dire de préserver l’ordre public, les personnes et les biens”, explique
Noureddine Daddi-Nounou. “Il faut faire fonctionner les lois de la République dans le cadre des institutions. Il faut mettre un terme à l’impunité”, renchérit Me Dabouz.

A. C.


À l’appel du mouvement Barakat

Rassemblement à Alger pour dénoncer la violence à Ghardaïa

Par : Mohamed Mouloudj

Le mouvement Barakat renoue avec les actions de rue. Après une accalmie observée depuis l’élection présidentielle, les animateurs de ce mouvement ont repris hier leur bâton de pèlerin pour descendre dans la rue et dénoncer la situation à Ghardaïa.

Ils étaient, en effet, quelques dizaines à tenir, sous un soleil de plomb, un rassemblement, dans l’après-midi de ce samedi, à la Grande-Poste d’Alger, pour dénoncer la situation qui prévaut, depuis une année, à Ghardaïa. Leur action portait essentiellement sur les appels au calme dans la vallée du M’zab. Munis de pancartes sur lesquelles étaient écrits “Halte à l’insécurité à Ghardaïa”, “Stop à l’injustice”, “Ghardaïa est à feu, où est l’État ?”, “Talwit di Tghardayt” (paix à Ghardaïa ), “Régime corrompu = état faible”…, tels sont, entre autres, les slogans des initiateurs du rassemblement, qui a drainé beaucoup de curieux et aussi, comme à chaque fois lors d’une manifestation publique, plusieurs éléments de la police qui ont quadrillé le périmètre, empêchant de fait des citoyens de rejoindre les protestataires.

Prenant la parole à tour de rôle, les animateurs du rassemblement ont dénoncé, à l’unanimité, “l’absence de l’état” et “la gestion chaotique du conflit”. “Bouteflika a eu le temps de recevoir l’ex-sélectionneur national Vahid Halilhodzic, pour récompenser les joueurs de l’Équipe nationale, mais il ne s’est jamais exprimé sur le danger qui guette le pays à partir de Ghardaïa”, a dénoncé un animateur, avant qu’un autre ne s’interroge sur “l’objectif de ce laisser-aller”, alors que, a-t-il précisé, “le problème pouvait être résolu rapidement”.

“Abdelmalek Sellal, Premier ministre, avait promis de régler le problème et prendre le temps nécessaire pour ce faire, mais rien n’a été fait depuis”, a dénoncé un autre animateur, pour qui “les engagements du pouvoir ne sont jamais tenus », d’où, a-t-il dit, “la nécessité de se mobiliser en urgence pour éviter le chaos dans cette région du pays connue jadis pour la paix et la fraternité entre ses habitants”. Aux côtés des organisateurs, quelques jeunes Mozabites ont pris part à l’action.

Un octogénaire, originaire de la vallée du M’zab et résidant à Alger, a dénoncé “la politique du pouvoir dans la région”. Il a informé que son épouse est d’origine arabe et que depuis les douloureux événements, ils vivent “l’enfer à la maison”, a-t-il regretté. Pour lui, “la source du mal” n’est autre qu’“un groupe de truands et de voyous, aidé et soutenu par le pouvoir”. Il a ajouté que ce même groupe “assuré de l’impunité” est “derrière toutes les exactions commises dans la région”. Il estime que le seul et unique responsable de la tragédie que vit la vallée du M’zab “est le pouvoir” dont les tenants sont occupés, dit-il, “à piller les richesses du pays et assurer l’avenir de leurs enfants dans les capitales occidentales”. Après près d’une heure de rassemblement, les organisateurs ont quitté les lieux dans le calme.


L’instabilité persiste encore après huit mois de crise

Ghardaïa : la quadrature du cercle

Par : Karim Kebir

Le gouvernement se fourvoie dans des solutions sans emprise sur la réalité d’une situation complexe qui renvoie fondamentalement à l’échec de l’état tel qu’il a été conçu depuis l’indépendance.

Huit mois après le début des affrontements communautaires dans la vallée du M’zab, le gouvernement semble, plus que jamais, en peine pour trouver une solution à une situation intenable pour les habitants de la région. Des centaines de familles acculées à abandonner leur demeure, une économie locale en berne, des centaines de maisons saccagées et brûlées, des sépultures profanées sont désormais le décor de Ghardaïa, cette cité millénaire, à l’architecture atypique, magnifiée par Michel Sardou du temps de sa splendeur. Huit longs mois et le calme tarde à se réinstaller, plongeant dans le désarroi et l’insécurité des centaines de familles qui ne savent plus désormais à quel saint se vouer. C’est parce que la situation a atteint des proportions telles que certaines voix, notamment mozabites appellent à l’intervention du chef de l’Etat, quand d’autres, minoritaires pour l’heure, réclament carrément l’autonomie ou encore l’intervention de l’ONU. Pourtant ce ne sont pas les initiatives qui ont manqué chez le gouvernement : après avoir réuni des représentants des deux communautés, arabes et mozabites, à Alger, Abdelmalek Sellal décide de quelques mesures dont la réhabilitation des maisons et magasins brûlés, l’indemnisation des propriétaires des magasins saccagés et brûlés, la distribution de lopins de terres et la création de comités de conciliation locaux. Parallèlement à un déploiement massif des divers corps de sécurité, il entreprend plusieurs visites dans la région, rencontre des notables locaux et proclame que “le retour à la normale” est pour bientôt. A cela s’ajoutent quelques décisions du pouvoir judiciaire, comme la mise sous les verrous de quelques auteurs de violences, ou encore la radiation de quelques policiers. Mais pourquoi alors la situation ne se normalise pas ? Signe de l’approximation dans les solutions préconisées par le gouvernement cette annonce du ministre de l’Intérieur, Tayeb Belaïz, qui déclarait il y a quelques jours, alors que la violence persistait, “le gouvernement a mis en place un plan judicieusement ficelé visant la restauration de la sécurité et de l'ordre public dans cette wilaya chère à nos cœurs”. “Le plan prévoit des mesures sécuritaires et autres dispositions qui seront mises en œuvre de façon progressive par les autorités exécutives de la wilaya de Ghardaïa, à leur tête le wali, afin que la ville retrouve la sécurité et la quiétude qu'elle a toujours connues”, a-t-il dit. On ignore pour l’heure, la nature de ces mesures.

Faux diagnostic, vraie solution

Mais à bien des égards, le gouvernement se fourvoie dans des solutions sans emprise sur la réalité d’une situation complexe qui renvoie fondamentalement à l’échec de l’Etat tel qu’il a été conçu depuis l’indépendance. C’est un cautère sur une jambe de bois. La situation à Ghardaïa est un résumé de la crise nationale. Et la solution est multidimensionnelle : elle renvoie autant à l’accès au pouvoir local, à la politique de la ville, à la sociologie, à l’anthropologie, au développement économique, au respect des différences, à la sensibilisation à l’école et aux mosquées. Et rien de plus pertinent que cette lecture, faite à un confrère, par la sociologue Fatma Oussedik. “Les Ibadites n’ont jamais vécu seuls dans la vallée du M’zab. Ils y ont vécu avec les Chaâmbas, les Beni Merzoug…Cette vallée du M’zab n’a pas connu, comme tous les territoires du Sud, la même désarticulation que le reste de l’Algérie du Nord durant la période coloniale. Les communautés ont donc conservé des institutions locales, une forte solidarité entre leurs membres, un contrôle social : des modes de vie et d’habitat. Depuis la fin des années 1950, la base démographique s’est fortement transformée dans la région du fait de la découverte du pétrole à Hassi R’mel, et aussi, plus tard, par la création du chef-lieu de wilaya à Ghardaïa. Par ailleurs, nous sommes globalement dans une période de crise qui a provoqué un gros afflux de populations dans la région. Ces populations sont venues dans des conditions difficiles parce que paupérisées, vivant en dehors de toute affiliation à un groupe organisé. Placés dans des contextes difficiles, les nouveaux venus se sont retrouvés, au M’zab, dans une région relativement organisée où il y a des institutions locales et où la solidarité est un vrai mot, notamment la solidarité à l’intérieur des aachira. Venant de régions désarticulées, déstructurées, où il y a eu une paupérisation qui a entraîné une espèce de désaffiliation sociale, ils se retrouvent donc dans une région où il y a relativement de la structure et face à une population qui est là depuis des centaines d’années pour ne pas dire plus, qui travaille, qui a organisé ses ressources économiques, donc forcément qui a une position dans cette place. Les maisons, les revenus, la culture, les assemblées, tout cela c’est le résultat de siècles de travail. Donc dans ce contexte, qu’on peut observer même à Alger où les villes n’arrivent plus à absorber les nouveaux migrants, parce qu’il y en a trop et ils sont désaffiliés, et aussi il n’y a pas de structures de solidarité ni d’institutions sociales fortes en mesure de les aider. Il y a forcément des conflits qui naissent et ensuite des manipulations sur ces conflits ou sur les façons de les vivre qui vont passer soit par le religieux, soit par le doctrinal ou le conflit social. Les formes que cela prend ensuite sont à déplorer. Mais c’est d’abord le résultat des grandes crises qu’ont vécues les autres régions et de l’absence de solidarité mais aussi, je tiens beaucoup à cette hypothèse, ces convulsions sont l’expression de la destruction des institutions locales au bénéfice d’institutions nationales qui n’atterrissent pas sur le local, qui finalement n’ont pas d’implantation dans le tissu social. Donc les gens qui viennent d’ailleurs et qui n’arrivent pas à s’organiser et à se structurer pour vivre ont le sentiment d’être abandonnés et se retrouvent face à une population qui est là et travaille depuis des siècles. Alors on fait payer à ce groupe qui travaille et qui est organisé des problèmes qui en réalité concernent bien des régions. Il s’agit, il faut le rappeler, de difficultés qui dans les autres régions d’Algérie s’expriment aussi par les émeutes.” Le gouvernement doit le méditer. En a-t-il la volonté ?

K. K.


La société civile de Ghardaïa s’interroge

“L’État est-il impuissant ?”

Par : Aissa HADJ DAOUD

La situation dans la vallée du M’zab demeure très tendue. 50% des commerces sont encore fermés et des centaines de familles ont déserté leur maison de peur qu’elles soient incendiées. La société civile du M’zab, quant à elle, appelle le Comité de coordination et de suivi (CCS) à poursuivre ses manifestations pacifiques afin de ramener la paix et d’éviter l’effusion du sang.

Ghardaïa et ces sept villes millénaires vivent, en effet, depuis plusieurs mois au rythme d’affrontements entre les communautés mozabites et arabes. Officiellement, les heurts ont fait
13 morts. En outre, des centaines de maisons et de magasins ont été pillés puis incendiés à Ghardaïa, une ville inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco.

Après près d'une année de violents affrontements, les Mozabites ont à travers plusieurs communiqués demandé l’arbitrage du président Bouteflika. “Les Algériens du M’zab interpellent votre conscience et votre patriotisme salutaire et attendent respectueusement, de vous, des mesures concrètes pour arrêter les crimes odieux et l’effusion de sang et rétablir une paix juste et durable”, est-il écrit dans le communiqué diffusé. Le dernier décès a été présenté et déclaré officiellement comme un accident par le wali de Ghardaïa, mais les Mozabites y ont vu un assassinat. “Cette tentative de déformation des faits a vexé l’ensemble de la communauté mozabite qui se voit doublement humiliée par l'assassinat des siens, d'une part, et la dissimulation des causes par les autorités, d'autre part”, est-il rapporté dans la missive adressée à M. Bouteflika. Pour les signataires, cela “appelle inévitablement la colère et la révolte”. Le ministre de l'Intérieur, Tayeb Belaïz, a, rappelons-le, annoncé, la veille du décès de la deuxième victime depuis le début de Ramadhan, la mise en place d’un “plan judicieusement ficelé visant la restauration de la sécurité et de l’ordre public dans cette wilaya chère à nos cœurs”, soulignant que ces mesures “seront mises en œuvre de façon progressive”.

Par ailleurs, après plusieurs mois de violents affrontements entre les deux communautés qui cohabitent depuis les années 1920, près de 10 000 policiers et gendarmes ont été déployés dans cette cité de 400 000 habitants, dont quelque 300 000 Mozabites. Mais ce renforcement des forces de sécurité n’a pas empêché les violences de se poursuivre. Ce qui fait douter les signataires de la lettre qui dénoncent une “manipulation des forces de sécurité” et la “partialité flagrante des commandements”.

Ce qui pousse la société civile mozabite à se demander : “Où sont les autorités à Ghardaïa ? L’État est-il à ce point impuissant à régler un conflit entre deux communautés qui dure depuis près d’une année ? Le président Bouteflika, qui vient d’être saisi officiellement par les populations éplorées du M’zab, est mis en demeure de ramener la paix dans cette région. Il en porte donc la responsabilité politique et historique.”

 

 
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M'zab: Qui provoque les affrontements?  
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